Lettre au Monde Diplo en réaction à un article de François Ruffin

Ce texte est une lettre que j’avais adressée au Courrier des lecteurs du Monde Diplomatique. Mon courrier n’ayant pas été publié (je pense que c’est parce que je l’ai envoyé trop tard dans le mois, tout simplement), je le publie ici.

Il s’agit d’une réaction à l’article Déjouer la résignation, retour sur une victoire électorale, écrit par François Ruffin, lisible ICI.

Cher Monde Diplo,

Dans le Monde Diplo de juin 2018, juste au-dessus d’un excellent article de Serge Halimi qui souligne le manque d’autocritique au PS, quelle ne fut pas ma (mauvaise) surprise d’y lire François Ruffin, venu étaler le même mépris de classe (dont il n’a peut-être même pas conscience) que celui qui détonne dans son film (à ce sujet, on lira avec intérêt On a vu Merci patron, on a pas aimé, on vous dit pourquoi sur le site du SEUM Collectif). Après avoir repris son credo (les classes pauvres ne votent qu’à l’extrême-droite), monsieur Ruffin révèle tout à fait le fond de sa pensée lorsque, après avoir parlé des classes pauvres et ouvrières, il entame un nouveau chapitre au sujet des classes intermédiaires, celles dont il est « plus proche socialement », en les qualifiant d' »instruits ». Les classes pauvres et ouvrières instruites (ce qui, n’en déplaise à Ruffin, n’est pas un oxymore) apprécieront. L’autocritique qui manque au PS ne ferait pas de mal à d’autres partis se disant de gauche…

Ce mépris de classe se révèle aussi dans la façon dont monsieur Ruffin s’adresse à ces classes pauvres, c’est à dire avec des concepts grossiers et sans aucune réalité sociologique, comme le mythe des 1 % contre les 99 %, alors que lui-même sait très bien qu’aucune classe socio-économique n’est constituée de 99 % de la population… Sans doute monsieur Ruffin pense-t-il que face aux pauvres, rien ne sert d’entrer dans les détails, puisque nous ne sommes pas instruits, et sans doute un peu (beaucoup) bêtes. S’il était venu frapper à ma porte pour me sortir des absurdités pareilles, j’aurais fait comme la dame (sur laquelle il « marque [des] point[s] » de sa supériorité intellectuelle et politique), j’aurais ri… mais de lui.

Quant à son credo des classes pauvres qui lorsqu’elles votent ne votent que Front National (ou alors, comme il l’avait écrit l’an dernier au moment du deuxième tour de la présidentielle, s’abstiennent, mais avec la terrible envie de voter FN), lui aussi révèle son mépris de classe. On ne peut pas nier que malheureusement le Front National progresse, y compris dans les classes ouvrières. Mais venir en faire un systématisme est tout simplement insultant. J’ai vécu dix ans dans une ville de tradition ouvrière, à laquelle je suis très attachée. Malgré ce que croit dur comme fer monsieur Ruffin, lorsqu’il s’agit de descendre dans la rue pour faire barrage au fascisme, ce sont majoritairement les classes pauvres et ouvrières qui y descendent, et en nombre. Non, les « leçons antifascistes » ne nous glissent pas dessus comme sur de pauvres imbéciles, et nous avons autant de cervelle que les bourgeois pour analyser et comprendre en quoi l’extrême-droite est dangereuse. Et ce même si les donneurs de « leçons » sont parfois bien hautains à notre égard.

Lorsque monsieur Ruffin cessera de crier partout que nous, les classes pauvres, ne sommes bons qu’à voter FN tant qu’un monsieur Ruffin n’est pas venu nous sauver avec des discours pénétrant notre couche de crasse intellectuelle de non-instruits, peut-être se penchera-t-il sur cette question : et si la défection de la gauche dans les classes pauvres ne tenait pas tant de leur soit-disant manque d’instruction, ni même de la force de persuasion de l’ogre fasciste, que du remplacement des représentants ouvriers qui ont fait la grandeur des partis de gauche à l’époque où ils avaient du poids, par des cadres, des enseignants, des journalistes et autres petits bourgeois prétendant parler au nom des pauvres tout en les méprisant ?

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1 commentaire

  1. Lorsque j’ai écrit cette lettre, je n’avais pas encore lu cette horreur : https://www.fakirpresse.info/un-depute-a-l-hopital-psychiatrique
    Apparemment, les infirmières en psychiatrie, « ça se protège, ça se chérit, ça s’écoute, ça se respecte, ça ne se piétine pas », mais les patient-e-s, eux et elles, on peut faire semblant de les écouter tout en les piétinant et en ne leur accordant aucun respect. Même pas vraiment des humain-e-s. C’est une « anomalie », une « perversion » même, d’avoir de la bienveillance pour des personnes handicapées mentales.

    Ce type est à vomir. C’est à se demander comment il a pu atterrir dans un parti de gauche.

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