Victime, victimiser, se victimiser

Tout d’abord, on va commencer par les définitions.
Victime : est victime une personne qui subit une situation négative, une violence, un dommage. Ce n’est ni un trait de caractère ou de personnalité, ni une tare.
Victimiser : faire violence à quelqu’un, lui faire subir un préjudice.
Se victimiser, concrètement, ça ne veut rien dire. Ou alors se faire subir à soi-même une violence (s’auto-mutiler par exemple, ou se suicider), à la limite (et encore, ça se discute).

Alors oui, si vous cherchez sur des dictionnaires récents, vous lirez que « se victimiser » signifie se présenter comme une victime, se plaindre. Mais c’est une définition très récente, et à mon sens fortement problématique. Je vais vous expliquer pourquoi.

Les mots « victime » et « fragile » sont de plus en plus souvent utilisés comme des qualificatifs péjoratifs, voire des insultes. C’est surtout le cas dans les jeunes générations, mais c’est aussi repris sans aucun regard critique par des gens plus âgés, et même, ce que je trouve encore plus inquiétant, par des militants, y compris de causes qui pensent et critiquent des rapports de domination (féminisme, antiracisme…).

Être une victime, pour ces personnes, ce n’est plus subir une chose sur laquelle on n’a aucun contrôle, c’est un trait de caractère honteux, c’est être couard, manquer de force, manquer de ce qui fait la valeur d’une personne dans une société capitaliste, c’est à dire la puissance, le pouvoir et le contrôle absolu de son corps, de son esprit, de ses émotions, de sa vie et de ses rapports au monde et aux autres (scoop : une telle personne n’existe pas). Et subrepticement vient avec l’idée que les victimes sont responsables de ce qui leur arrive. Vous êtes une femme et un homme vous agresse sexuellement dans la rue ? C’est parce que vous avez un comportement de victime ! (Ce qui est bien pratique pour ne surtout pas interroger le comportement des dominants, ici l’homme qui agresse…)
Le mot « fragile » porte le même stigmate. Quand je lis ce mot utilisé comme une insulte, sa dimension psychophobe et validiste me saute aux yeux. Ce serait donc mal et honteux d’être fragile, ou de montrer ses fragilités (deuxième scoop : nous sommes tou-te-s fragiles).
Le fragile X (ou X fragile) est une maladie génétique. Les personnes qui en sont atteintes souffrent, entre autre, d’un retard mental et de symptômes autistiques. Étant donné le nombre de termes désignant, au départ, une maladie mentale ou psychique et qui sont devenus des insultes (débile, idiot, mongolien, autiste, hystérique…), on peut sérieusement se demander si la nouvelle insulte « fragile » ne prend pas son origine ici. J’ignore si c’est le cas ou non, mais même si ça ne l’est pas, le fait que ce mot désigne bel et bien une maladie génétique entraînant des symptômes psychiques et mentaux pose question quant à son utilisation comme insulte. Fallait-il vraiment rajouter une énième insulte dénigrant les personnes en souffrance psychique ? (Croyez-moi, on n’a pas besoin de ça. Vraiment pas.)

« Se victimiser », lui, est utilisé pour nier et dénigrer la parole de tout-e opprimé-e « osant » réclamer plus de justice et se plaindre de ce que ses oppresseurs lui font subir. On en arrive à des aberrations comme des personnes se disant féministes mais crachant allègrement sur les victimes de viol traumatisées, parce qu’être traumatisées et le dire c’est se victimiser, se comporter en victime, et c’est pas comme ça que des femmes fortes devraient se comporter (coucou Marcela Iacub et Catherine Millet). J’avoue que ça me scotche tellement que je ne sais même pas quoi dire face à de tels propos. Déjà c’est ignorer totalement ce qu’est un psychotraumatisme (un truc qu’on ne choisit pas, pas plus qu’une dépression ou une leucémie), ensuite c’est s’appuyer sur l’idée bien nauséabonde selon laquelle une victime a moins de valeur que le reste du monde (y compris que son agresseur).

Avec une telle vision du monde, on en arrive à des aberrations comme cet article dans Okapi, où des adultes rédacteurs/trices d’un magazine pour jeunes ados tombent dans le panneau et vont jusqu’à conseiller à de jeunes victimes de harcèlement de préférer se débrouiller seules plutôt que de demander de l’aide à leurs parents, et de ne pas se faire aider non plus par des camarades, parce que tout ça, ça fait « victime » et « fragile ». Ce que j’en dis, moi, c’est que c’est considérer que la vision qu’ont les harceleurs est la bonne vision du monde, un monde où les plus fort-e-s peuvent agresser les plus faibles et les plus fragiles, et où ce sont les victimes qui seront de toute façon considérées comme responsables de ce qui leur arrive, parce que pas assez fortes, n’ayant pas assez de répartie, n’arrivant pas à contrôler leurs émotions (c’est vrai quoi, si vous éclatez en sanglots ou vous recroquevillez dans un coin , faudra pas vous étonnez qu’on vous harcèle !).

Ben vous savez quoi ? Moi je rêve d’un monde où on ne considère pas qu’être fragile ou être une victime c’est avoir moins de valeur que les autres. Je rêve d’un monde où lorsqu’une personne opprimée se plaint de l’oppression qu’elle subit, on ne lui rétorque pas qu’elle se victimise, mais on se tourne vers les personnes qui la victimisent pour leur demander des comptes sur la façon dont elles se comportent. Je rêve d’un monde où les personnes fragiles, parce que sensibles, parce que malades psychiquement ou physiquement, parce qu’accumulant les oppressions systémiques, ne sont pas insultées et dénigrées mais trouvent des allié-e-s et du soutien. Je rêve d’un monde où lorsqu’on dit d’une personne qu’elle est fragile, on ne l’insulte pas, au contraire, on souligne ce qu’elle a d’incroyablement beau, d’incroyablement sensible, d’incroyablement fort, parce que survivre dans notre monde tel qu’il est en étant fragile, et bien c’est la preuve d’une force incroyable, bien plus admirable que celle des oppresseurs, des agresseurs, des harceleurs, et de tous ceux qui utilisent « victime » et « fragile » comme des insultes sans se poser de questions.

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