Je t’aime bien Tobie Nathan, mais…

Un jour, en googlisant le nom de mon psy (que celui ou celle qui n’a jamais tapé le nom de son/sa psy dans un moteur de recherche me jette la première pierre… Aïe ! Non mais ça va pas bien ?! Ce n’est valable que si vous êtes en psychothérapie hein, je pensais pas qu’il y avait besoin de préciser), j’ai découvert qu’il était ethnopsychiatre. Et là, toute une discipline passionnante dont je n’avais même pas soupçonné l’existence s’est ouverte devant mon esprit assoiffé de nouvelles connaissances.

Lorsqu’on fait des recherches sur l’ethnopsychanalyse (ethnopsychiatrie, ethnopsychanalyse, en gros c’est kif-kif la même chose), le premier nom sur lequel on tombe, immanquablement, c’est celui de Tobie Nathan. En plus le bonhomme est charismatique, explique plein de choses super intéressantes… Je me suis offert son autobiographie (Ethnoroman), je l’ai dévorée. Il a de l’humour, il écrit bien, sa vie est super intéressante, il en a dans la caboche…

Mais à force de s’intéresser à ce qu’il dit et écrit, arrive ce moment où on risque forcément de tiquer sur certaines choses. Et même de tiquer fort.

D’abord, pour qui s’intéresse depuis longtemps à la psychanalyse comme moi, et y trouve une exigence intellectuelle et un respect des patient-e-s qu’on trouve rarement ailleurs, les critiques à tout va de la psychanalyse me font toujours un peu mal. Je ne dis pas qu’elle n’est pas critiquable hein. Mais clairement, nombre de ces critiques sont à côté de la plaque (me souviens avoir lu un article de blog qui descendait Freud en prétextant qu’il avait préconisé l’excision des petites filles qui se masturbaient. Alors qu’il s’est justement battu contre, ne serait-ce qu’en affirmant qu’un-e enfant qui se masturbe, c’est juste normal).
Mais revenons à notre bon vieux Tobie (qui a écrit dans Le Livre noir de la psychanalyse quoi. Non mais tu veux pas écrire une bouse avec Onfray tant qu’on y est ?). Il prétend que la psychanalyse est à côté de la plaque quand elle affirme que le tabou de l’inceste est universel. Et de nous expliquer que lui, il rencontre des Africains pour qui c’est tellement inconcevable qu’un père couche avec sa fille, que ça ne leur viendrait même pas à l’esprit. Mais banane, c’est bien la définition d’un tabou, non ? En quoi ceci constitue un argument valable pour prétendre que pour ces gens-là, il n’y a pas de tabou de l’inceste ? C’est comme si j’essayais de prouver que la couleur bleue n’existe pas en arguant que le ciel est bleu, en gros.

Et c’est là qu’on en vient au nœud du problème, d’ailleurs : Tobie Nathan adore regarder les autres comme des grands Autres. Au lieu de chercher le semblable, ce qui fait qu’on est tou-te-s Terrien-ne-s (tout en respectant les différences), il ne cherche que des différences, les plus absolues possibles. Et c’est là qu’il en vient à clamer des horreurs, à relativiser l’excision par exemple. Comme quoi faudrait pas lutter trop vite contre, parce que y a des cultures pour lesquelles ce serait important. Déjà j’ai envie de dire : mec, t’as pas de clitoris, on risque pas de te le couper ? Alors ferme ta gueule. Parce que si tu risquais de te faire couper le bout du gland, tu relativiserais peut-être moins la chose hein.
Au passage, petit aparté : étant donné que des mecs sont parfois venus nous dire que nous, féministes, nous nous préoccupions de l’excision mais qu’on laissait faire la circoncision qui est aussi une mutilation… Déjà, c’est en fait bien chez les féministes que j’ai vu le plus de réflexions sur la question de la circoncision, avec parfois des refus nets de faire subir ça à son enfant malgré la pression familiale. (Au passage, Freud aussi a refusé de faire circoncire ses fils.) Ensuite, non, vraiment non, les gars, arrêtez de nous dire que c’est équivalent. Ou alors allez prendre des cours d’anatomie, je sais pas moi… Vous ne pouvez pas comparer l’ablation du prépuce (pour info, les femmes cis ont aussi un prépuce) avec l’ablation de la partie la plus sensible du corps humain (qui déclenche au passage régulièrement des hémorragies graves, ce qui n’est pas le cas des circoncisions). Alors oui c’est la partie externe qui est coupée (désolée pour les détails un peu trash), oui le clitoris est un organe bien plus grand qui s’étend en Y à l’intérieur, mais quand même : dans la circoncision, il n’est pas question d’ablation du gland, même juste le bout, même un petit peu (même excepté une fois au chalet). Et si, oui, certaines femmes excisées témoignent avoir encore du plaisir voire des orgasmes, et si oui, certains hommes circoncis témoignent avoir une baisse de la libido, ça reste pas comparable, quoi que vous en disiez. Déjà à la base, dans les sociétés patriarcales, on n’est pas égaux/ales sexuellement parlant. Les hommes chouinent à la misère sexuelle dès que des femmes leur refusent l’accès à leur corps et qu’ils se retrouvent à devoir, bichounes, se masturber pour avoir un orgasme, alors que les femmes qui n’ont jamais d’orgasmes sont ultra nombreuses (et à fortiori les femmes qui n’ont pas d’orgasme lors de relations hétéro), on est 10% à souffrir de vaginisme… mais on ne va pas demander des hommes prostitués en masse ou commettre des viols en prétextant cette misère sexuelle. Et d’ailleurs, cette mise au même niveau de l’excision et de la circoncision témoigne bien de ça : à croire qu’une vie sexuelle totalement détruite chez une femme, avec parfois des douleurs à vie, et une petite baisse de libido chez un homme auraient la même gravité.

J’en reviens à Tobie Nathan, pas d’inquiétude (je sais, je digresse pas mal aujourd’hui).  Quand des gens lui parlent de la dimension raciste de certaines de ses prises de position, il nous fait le coup de la fragilité blanche. Genre « vous m’insultez de raciste, moi qui ai tant fait pour les immigré-e-s ! » Ce serait tellement beau, si un jour, les gens à qui on fait remarquer qu’un de leur propos, un de leurs actes, une de leurs prises de position, a une dimension raciste, ne s’exclamaient pas aussitôt « tu m’insultes de raciste ! » Alors déjà, « raciste », ce n’est pas comme « bougnoule » hein : ce n’est pas une insulte. Ensuite, ce n’est pas vous, votre personne, qui est mise en cause, mais un de vos propos, ou un de vos actes. Et enfin, dans une société raciste, on est tou-te-s un peu racistes, qu’on le veuille ou non (sauf les personnes atteintes du syndrome de Williams). C’est ce qu’on appelle le racisme systémique, par opposition à la conception du racisme par et pour les blanc-he-s, qui considère que ce serait une question de vertu personnelle.

Alors oui on peut critiquer la position universaliste qui consisterait à aller dire aux autres ce qu’il est bien ou mal de faire. Mais c’est oublier bien vite qu’il n’y a pas que des Européen-ne-s qui se battent contre l’excision, mais aussi, et beaucoup, de personnes concernées.

Le problème de Tobie Nathan n’est pas qu’il s’intéresse aux différences culturelles et les respecte, mais qu’il enferme les gens dedans. Il n’y a qu’à lire ce qu’il pense des gens qui n’ont pas la même religion que leurs ancêtres… (bon alors pour plaire à Tobie, je devrais être catholique ou Témoin de Jéhovah alors. Bon ben tant pis, je préfère ne pas lui plaire !). Au point de faire un mélange des genres qui, moi, me gêne de plus en plus.
Le mec est psy, c’est en tant que psy qu’il reçoit les gens, mais il leur conseille d’aller voir un sorcier. Et s’il n’y a pas de sorcier disponible, il accepte même de faire le sorcier lui-même. Du coup je m’interroge : et quand il reçoit des Français, il leur suggère d’aller voir un curé ? Ou de faire un exorcisme ? J’imagine ma tête si mon psy m’avait suggéré de faire un exorcisme pour guérir mon stress post-traumatique. Je serais partie en courant ! Et à juste titre…
Bien sûr qu’il est important de respecter les choix religieux et spirituels des gens. Au passage, vu que je tape sur les soignant-e-s à longueur d’articles (en vrai c’est parce que je vous aime), je vais encore faire un aparté, tiens. Dans un énième documentaire sur les hôpitaux psychiatriques (monomanie, tout ça), un psychiatre reçoit un patient schizophrène. Avec un bon vieux gros délire mystique. Le type lui demande « vous croyez que je devrais faire un exorcisme ? » Et le psychiatre, de lui répondre tout naturellement, qu’il est spécialiste du psychisme, pas de la spiritualité, qu’il n’est pas là pour lui imposer ou interdire des pratiques religieuses, et que s’il pense que ça peut lui faire du bien, et bien, il peut très bien aller voir un exorciste. Le psy reste humble et respectueux, il reste dans son domaine (qui est le soin psychique, pas la direction de conscience ni la pratique religieuse), et ne considère pas non plus que le délire mystique du patient lui donne le droit de lui dicter sa conduite.

Mais chacun à sa place. Et j’en viens à me demander si Tobie Nathan n’a pas raté sa voie. Il a essayé de devenir psychanalyste (et y est arrivé !), n’y a rien compris (franchement hein), alors il tape sur la psychanalyse. Il est diplômé en psychologie, donc il fait de la psychologie, mais ce qui l’intéresse vraiment, ça se lit, ça se sent, ça s’entend, ce sont les spiritualités, les dieux, le monde de l’invisible. Sauf qu’il part du postulat que tout le monde a besoin de ça. En tout cas c’est l’impression qu’il donne.

Bon, depuis j’ai découvert Olivier Douville, et question exigence intellectuelle, on n’est plus au même niveau. Désolée Tobie.

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8 commentaires

  1. J’ai hésité à laisser ce commentaire à sa juste place (à la poubelle donc) mais je pense que c’est plutôt une bonne chose que vos (futur-e-s) patient-e-s puissent tomber là-dessus et voir quels sont vos capacités de bienveillance, de condamnation sans relativisme des mutilations génitales, de refus du mépris de classe (« moâ je suis psy et pas toâ alors tais-toâ ! »), d’acceptation de la critique de vos Gourous. (Ça c’était la version viens pas me faire chier sur mon blog quand j’ai mes ragnagnas ou tu sais pas à quoi tu t’exposes.)

    Vous êtes psychologue depuis quoi ? Un an, deux ans ? Un bébé psychologue quoi. En grandissant, vous apprendrez avec délice et humilité, que les premiers/ères expert-e-s, ce sont les patient-e-s. (Et ça c’est la version plus soft.)

    Bisous.

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  2. Ah mais je n’ai jamais prétendu qu’il était méchant. D’ailleurs s’il veut venir manger un couscous (vegan) à la maison, c’est avec plaisir.

    Et promis juré, je ne suis pas Olivier Douville (mais j’avoue que c’est flatteur, même si ça me vieillit d’un coup, ahah).

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  3. Holà ! … Ben ça fait une paye ! ! …
    Aucun souvenir de c dont il pouvait s’agir, mais si c’était à propos de Tobie Nathan, je sais qu’Olivier ne l’apprécie pas plus k cela ! ! … J’ai pris beaucoup de distance depuis, bine k poursuivant mes recherches, je ne participe pratiquement plus à aucun travail de groupe …
    J’espère k vs n’êtes pas trop perturbée par la « situation » ? …
    Amitiés …
    C.P

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  4. Bonjour …
    Bien, je vois k ce compte est tj actif ! … Si je me souviens bien c’était ds la foulée de la parution du livre d’Olivier « Les figures de l’autre » …
    Mais je suis reparti sur d’autres territoires ! … (lol)
    Après une nième relecture de Fédida: « Crise & contre-transfert » puis du séminaire XXIII « Le sinthome » …
    Bonne journée …

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