Gynécopatriarcat

Une fois encore, une instance de gynécologues et obstétricien-ne-s, le Collège National des Gynécologues et Obstétriciens de France a fait parler de lui à cause de son sexisme crasse. Je passerai sur la comparaison avec les juments, d’abord parce qu’en tant qu’antispéciste, je ne considère pas comme insultant d’être comparée à une jument, ensuite parce que c’était une citation posée là pour montrer l’évolution de la gynécologie depuis le Moyen-Âge.
Le problème, c’est qu’en réalité, cette évolution n’en est pas tellement une, en tout cas au niveau de la façon dont la gynécologie considère les femmes…

Restons un peu au Moyen-Âge, du coup. À cette époque qu’on aime tant décrier, des femmes dirigent des armées, écrivent des livres, sont abbesses et dirigent des abbayes mixtes… Et en parallèle, d’autres femmes mettent au point et perpétuent des savoirs médicaux, qui servent aux autres femmes : quelles plantes sont contraceptives, quelles autres sont abortives, lesquelles favorisent la lactation ou au contraire la coupent, lesquelles aident à accoucher.

Mais vient la fin du Moyen-Âge et la Renaissance, et avec elle, la renaissance du patriarcat absolu tel qu’il était de mise dans l’Antiquité (je ne dis pas que le Moyen-Âge n’était pas patriarcal, juste qu’il l’était de façon moins absolue que les époques qui l’ont précédé et suivi). C’est alors que, sous l’impulsion de l’Inquisition, ces femmes de savoir sont alors accusées de pactiser avec le diable. Des milliers de sorcières sont brûlées vives (épisode de l’Histoire que les livres d’école passent encore sous un silence quasiment absolu). Le savoir médical, et à fortiori le savoir gynécologique et obstétrical, revient aux mains des hommes, seuls autorisés alors à pratiquer la médecine.

Alors oui, aujourd’hui, la médecine est ouverte aux femmes. Pour ça, il faut qu’elles passent outre la culture sexiste, le soi-disant « humour carabin » (c’est beau l’humour, ça permet de tout excuser), le harcèlement sexuel, les fresques pornographiques imposées dans les salles de garde…

Mais la gynécologie continue de perpétuer une vision des femmes et une façon de les considérer plus que problématique. En témoignent ces items lors de la dernière conférence du CNGOF : « ces prétendues violences obstétricales » et « comment se prémunir des plaintes pour attouchements sexuels ». Ces prétendues violences obstétricales, et gynécologiques, sont dénoncées par les patient-e-s depuis plusieurs années : « point du mari » (il s’agit ni plus ni moins qu’une petite infibulation à l’européenne), touchers vaginaux sans consentement (la loi est claire : ce sont des viols) parfois sur des patient-e-s sous anesthésie générale, abus des épisiotomies et épisiotomies non consenties, non respect des demandes des patient-e-s, césariennes à vif, accouchements déclenchés pour le confort des soignant-e-s, mépris de toute pudeur ou dignité, remarques sexistes, lesbophobes, transphobes, etc.

Et les réactions de nombre de gynécologues, médecins et étudiant-e-s en médecine face à ces dénonciations témoignent d’une culture du viol, d’un sexisme, d’un non-respect des patient-e-s qui font froid dans le dos. Beaucoup sont allé-e-s justifier les TV sous anesthésie et sans consentement par l’argument « il faut bien que les étudiant-e-s s’entraînent ». À quoi ? Au non-respect des patient-e-s et de leurs droits (loi Kouchner sur le consentement libre et éclairé, loi sur le viol) ? Certain-e-s sont allé-e-s s’exclamer que si on demandait leur consentement aux patientes, il y en a qui refuseraient, raison pour laquelle on ne leur demande pas  ; c’est justement le principe du consentement en fait hein : pouvoir refuser. Et c’est un droit fondamental, celui du respect inaliénable du corps d’autrui. Transposez le même argument dans la bouche d’un homme au sujet de relations sexuelles, et vous avez la (même, mais de façon plus claire) justification la plus nauséabonde du viol. Autres arguments fréquemment utilisés : « on n’y prend aucun plaisir » ou « ça n’a rien de sexuel ». Marie-Hélène Lahaye y répond de façon très claire (n’hésitez pas à vous balader sur son blog Marie accouche là, c’est une mine d’or).

Alors que les hommes ne vont montrer leurs parties génitales aux médecins qu’en cas de problème de santé, les femmes sont poussées à le faire régulièrement. Dans beaucoup de famille, la première consultation gynécologique est une sorte de rite de passage, perpétué par les mères et encouragé par les médecins, qui accompagne leur fille, souvent dès les premières règles, chez son/sa propre gynéco. Rite de passage que je ne trouve pas moins violent que les scarifications ou la circoncision. Il s’agit d’emmener une personne en bonne santé, encore mineure et donc soumise à l’autorité parentale, chez un-e inconnu-e qui aura accès à son intimité, regardera sa vulve (dehors et dedans !), touchera ses seins. Sorte de préparation à la culture patriarcale où le corps des femmes est dépossédé et devient propriété des hommes, de la médecine, de la société entière. Il faut bien préparer ces jeunes filles à l’idée que l’accès à leur vagin doit rester ouvert à autrui, culture du viol oblige… (Oui, mes propos sont trash et peuvent sembler excessifs, mais pourtant, il y a bien quelque chose de cet ordre-là qui se joue.)

Ce contrôle médical sur les parties génitales s’exerce aussi envers les personnes intersexes, qui sont encore régulièrement mutilées dès la naissance et l’enfance, afin de les faire rentrer dans les cases de la sexualité binaire et hétéronormative. Un état de fait que dénoncent tout autant les personnes concernées que nombre d’instances qui se préoccupent des Droits humain-e-s.

Historiquement, le « père de la gynécologie moderne » et inventeur du spéculum (cet objet de torture qui ne dit pas son nom) est un homme, qui a expérimenté sur des femmes esclaves, évidemment sans leur consentement. La gynécologie est aussi le domaine médical où les « découvertes » faites par les médecins nazis lors des expérimentations sur les Juives et Romnis sont les plus utilisées encore à ce jour. C’est le cas pour les méthodes de stérilisation, qui sont encore très souvent refusées aux femmes qui en font la demande, alors que, dans le passé récent mais aussi aujourd’hui encore, des femmes les subissent contre leur gré, parce qu’elles sont handicapées mentales, ou parce qu’elles appartiennent à des groupes racisés opprimés (Amérindiennes en Amérique, Romnis en Europe…).

Au sujet de l’avortement, on a tendance à voir le déroulement historique comme ceci : d’abord les femmes mourraient parce qu’elles se servaient de techniques ultra dangereuses, puis on a légalisé l’avortement et on a permis à ces femmes de ne plus mourir. C’est oublier, déjà, que si les catholiques extrémistes de l’Inquisition et la médecine patriarcale n’avaient pas, main dans la main, brûlé en masse les sorcières, les femmes auraient pu avorter sans risques grâce à leurs savoirs (et je ne dis pas ça en l’air, je connais moi-même des plantes qui poussent comme du chiendent en Europe, et ont des propriétés abortives).
Et ensuite, c’est oublier que, quelques années avant cette légalisation de l’avortement, des femmes avaient pris les choses en main, et pratiquaient, gratuitement, dans les MLAC, des avortements rapides, efficaces et sans danger (et dans des atmosphères bienveillantes et chaleureuses, en plus), grâce à une technique qui venait d’être introduite en France (la méthode Karman), qui a fait chuter drastiquement le taux de mortalité des femmes avortant dès 1972. Ce n’est pas anodin qu’il ait fallu attendre ce moment-là, celui où les femmes pouvaient avorter sans crever à coups d’aiguilles à tricoter, pour qu’une loi légalisant l’avortement soit votée (alors oui, il y a eu le combat de certaines femmes, de certains médecins, et une évolution des mentalités qui ont permis cette avancée à ce moment-là, aussi). Loi qui interdisait la pratique de l’avortement à toute personne n’étant pas médecin, au passage. Ce qui a conduit des militantes du MLAC devant les tribunaux, pour avoir « osé » pratiquer un avortement sur une jeune femme mineure (la nouvelle loi de l’époque interdisant les avortements de mineures sans l’accord de leurs parents) ou pour pratique illégale de la médecine. Il s’agissait donc, là aussi, de ramener le contrôle du corps des femmes aux seules mains des médecins.

Alors oui, il existe des médecins et des gynécologues (et des sages-femmes, dont la culture médicale est, de base, moins sexiste) qui respectent les patient-e-s, et heureusement. Mais le poids de l’Histoire, le patriarcat de notre culture, le sexisme de la culture médicale, sont encore bien prégnants dans la façon dont le corps des femmes est considéré, manipulé, dépossédé par bien des gynécologues et obstétricien-ne-s. Et venir nous dire qu’on est bien content-e-s qu’ils et elles soient là pour nous soigner quand on a un truc grave (perso je préfère garder mon truc grave en fait), nous traiter d’hystériques à la pudeur mal placée (c’est fou le nombre de soignant-e-s qui pensent que la pudeur ne devrait pas avoir lieu face à elles et eux. Mais… au nom de quoi ?! Vous êtes bien des humain-e-s comme les autres que je sache…?), de pudibond-e-s, de menteuses lorsqu’on dénonce des violences sexuelles, ce n’est pas franchement la meilleure façon de prendre en compte ces problèmes et de les régler. C’est même plutôt la pire.

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