L’antispécisme n’est pas la défense des sans voix

Ce sont des choses qui reviennent régulièrement dans les communautés véganes, animalistes et antispécistes. Et encore plus dans ce qu’on appelle la protection animale (pas forcément antispéciste). Les animaux seraient des « sans voix », et la particularité de l’antispécisme serait qu’au contraire des autres luttes sociales, il ne serait pas porté par les concerné-e-s mais par leurs allié-e-s.

Vision elle-même spéciste, si vous voulez mon avis.

Ce terme de « sans voix » est basé sur l’idée que le langage serait le « propre de l’Homme ». C’est passer à côté de ce que les animaux non-humain-e-s (et les arbres, aussi, d’ailleurs) nous disent lorsqu’on prend la peine de bien vouloir les écouter. La communication entre espèces différentes n’est pas d’usage dans notre culture (elle l’est, ou l’a été, dans certaines cultures humaines), même si de plus en plus de personnes s’y intéressent. Personnellement, je n’ai pas attendu d’entendre parler de la communication animale intuitive pour la pratiquer… Enfant, taper la discute avec mes ami-e-s vaches, chien-ne-s, chevaux, orvets… mais aussi érables (j’ai toujours eu un faible pour les érables), bouleaux, sapins… était pour moi simple et naturel. Et je ne regrette rien tant que d’avoir beaucoup perdu en pratique (un peu comme avec n’importe quelle autre langue : lorsqu’on cesse de la pratiquer au quotidien, on a tendance à l’oublier).

Alors que je farfouillais chez un-e bouquiniste, je suis tombée sur un livre écrit dans les années 50 et traduit en Français dans les années 70 : Des Bêtes et des hommes, de J. Allen Boone, qui traite de communication entre humain-e-s et autres animaux. J’ai hésité à l’acheter, mais je l’ai laissé. Des mois plus tard, au même endroit, je suis de nouveau tombée dessus (et son prix avait drastiquement baissé, à croire que personne n’était intéressé-e par ce vieux bouquin), et j’ai eu l’impression qu’il m’avait attendue. Alors je l’ai acheté, je l’ai lu, et je l’ai beaucoup aimé, parce que j’y ai retrouvé les intuitions et la fraîcheur des amitiés de mon enfance. Je ne suis donc pas la seule à m’être liée d’amitié avec une mouche !

Il ne s’agit pas de pousser tou-te-s les antispécistes à apprendre la communication animale (quoique, ce serait génial !), mais de rappeler que ne pas parler et comprendre une langue ne donne pas le droit de nier son existence. Les animaux non-humain-e-s ne sont pas des sans voix.
On pourrait défendre l’utilisation de ce terme avec l’argument (qui m’a déjà été opposé) que n’étant pas entendu-e-s dans notre société spéciste, les autres animaux y sont effectivement considéré-e-s comme des sans voix, non parce qu’ils et elles ne parlent pas, mais parce que la société refuse d’entendre ce qu’ils et elles ont à dire (tout comme on pourrait dire que les enfants sont aussi des sans voix). L’argument n’est pas infondé, mais je crains fort qu’il ne fasse que renforcer l’idée que les animaux non-humain-e-s ne s’expriment réellement pas, étant donné à quel point cette idée est répandue et tenace.

« Il parait qu’autrefois, nous étions civilisés et instruits. Nous savions parler aux arbres et à toutes les plantes, au peuple ailé, aux quadrupèdes, aux êtres rampants, aux mammifères, et au peuple des poissons. Nous formions un seul et même esprit. C’est ce que l’on appelle être civilisé ou instruit. » (Black Elk)

Concrètement, je vois difficilement comment peut-on prétendre savoir ce que les animaux veulent ou ne veulent pas, si on ne leur demande pas leur avis. Alors c’est sûr, un minimum de sens de l’observation et de logique suffisent pour affirmer que les vaches ne veulent pas être séparées de leur veau, que personne ne veut être amené-e à l’abattoir pour y être tué-e, que la castration des porcelets sans anesthésie est une torture.
Mais pour d’autres questions plus subtiles, il me semble que demander leur avis aux premiers/ères concerné-e-s s’impose. Qu’est-ce que telle poule pense du fait qu’on lui prenne ses œufs pour les manger (sans doute certaines poules voudront qu’on leur laisse leurs œufs pour les manger elles-mêmes ou les couver, tandis que d’autres seront ravies de savoir que leur humain-e préféré-e en profite au lieu de les laisser pourrir) ? Qu’est-ce que tel cheval pense du fait qu’on lui monte sur le dos pour aller se balader (je connais personnellement un poney qui adore ça, parce que ça permet de galoper à fond dans les prés, ce que les balades à pied ne permettent pas. Poney qui d’ailleurs sait très bien comment se débarrasser d’un-e cavalier/ère qui l’emmerde…) ? Qu’est-ce que tel-le chien-ne pense du fait d’apprendre à aider un-e humain-e handicapé-e dans sa vie de tous les jours, et combien d’heures par jour il ou elle est prêt-e à y consacrer ?

On en vient à la lutte sociale portée par les allié-e-s et non par les concerné-e-s. Alors oui, ce sont les allié-e-s qui écrivent des articles, qui filment en caméra cachée dans les abattoirs, qui créent des sanctuaires pour les réfugié-e-s du monde spéciste, qui organisent des débats, etc.

Mais lorsqu’un-e éleveur/euse est chargé et blessé-e gravement, voire tué-e, par un taureau, un bélier ou un bouc, doit-on parler d’accident ou d’acte de résistance ? Il n’est pas anodin de constater que dans les refuges et sanctuaires, les taureaux, béliers et boucs n’attaquent pas les humain-e-s. Quand j’étais enfant, et alors que les éleveurs me mettaient en garde contre le taureau qui était réputé super méchant et dangereux, j’entrais dans le pré, je me liais d’amitié avec les génisses comme avec le taureau, je dormais contre leur cou pendant leurs longues séances de rumination… Il ne m’est jamais rien arrivé*.
Prétendre que ces attaques seraient des accidents et non des actes politiques délibérés de résistance, c’est avoir une vision des animaux non-humain-e-s franchement hautaine, c’est nier leur intelligence. Un taureau sait très bien faire la différence entre un-e humain-e qui exploite et envoie à l’abattoir vaches et veaux, et un-e humain-e antispéciste, c’est à dire un-e allié-e (sinon je ne serais plus là pour le dire).

Les animaux qui s’échappent d’un élevage et partent vivre dans la nature, celles et ceux qui s’échappent d’un abattoir, le tigre ou l’éléphant de cirque qui attaque et tue son dresseur (et parfois quelques spectateurs/trices avec), un-e chien-ne battu-e qui mord l’humain-e qui le/la frappe, le cerf qui tabasse un chasseur… sont autant de résistant-e-s au spécisme.
Ce ne sont pas des actes de résistance en grand, avec de grandes alliances politiques, on n’a pas encore vu toutes les vaches d’un village se décider pour attaquer leurs éleveurs/euses ensemble le même jour. Mais dans un monde fortement spéciste, où tout est fondé par et pour les humain-e-s (enfin, surtout les humains en fait), où l’aliénation des autres animaux est puissante, où la domination est intégrée depuis des milliers d’années, jusque dans les gènes, ces actes de résistance prouvent la force et la détermination à vivre libre de ces animaux.

Ne faisons pas comme s’ils n’existaient pas.

 

 

*Bon, une fois j’ai effrayé le veau en voulant le caresser et le taureau m’a coursée, mais il s’est arrêté avant de m’atteindre, et m’a clairement dit qu’il n’avait pas l’intention de me tuer ni de me blesser, juste de me faire peur, comme j’avais fait peur au veau. Le lendemain on était de nouveau copains comme cochons.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créer un nouveau site sur WordPress.com
Commencer
%d blogueurs aiment cette page :