Les dangereux tâtonnements de la lutte contre la pédocriminalité.

Là où avant, la tendance était au tabou et aux non-dits, notre siècle se préoccupe de lutter contre la pédocriminalité, et c’est une très bonne chose. Malheureusement néanmoins, cette lutte prend bien souvent des visages qui la rendent maladroite, et même dangereuse. Ce sont ces tâtonnements dont je vais parler ici.

Parmi les féministes nous sommes nombreuses à critiquer sévèrement la tendance à faire peser sur les femmes potentielles victimes le prisme de la lutte contre le viol, y compris en des lieux très officiels, par exemple gouvernementaux. Ainsi au lieu de lutter contre la culture du viol et les mythes qui la sous-tendent, dans la société et dans l’esprit des potentiels violeurs (on sait que plus un homme adhère aux mythes sur le viol, plus il est susceptible de commettre lui-même des viols), on va pointer du doigt le comportement des femmes, leur donnant mille conseils anxiogènes, liberticides et eux-mêmes pétris de cette culture du viol : ne vous habillez pas de façon trop féminine, ne buvez pas trop d’alcool en soirée, ne sortez pas seule le soir, ne faites pas de stop, faites-vous raccompagner par un ami…. On notera d’ailleurs que ces « conseils » s’appuient sur l’idée que le violeur est forcément un inconnu, ce qui entre en totale contradiction avec les statistiques, qui montrent que dans plus de 80% des cas, l’agresseur est connu de la victime. Vous avez bien plus de risques d’être violée par l’ami qui vous raccompagne chez vous que par un inconnu croisé dans la rue alors que vous rentrez seule. De même, aucune mise en garde contre les relations hétérosexuelles, alors que c’est au sein même du couple que de de nombreuses femmes sont violées, battues, et assassinées. Il ne s’agit donc pas tant de lutter contre le viol que de rappeler aux femmes quelle est leur place : discrètes et à l’intérieur des maisons, tandis que le monde extérieur, la rue et l’aventure appartiennent aux hommes.

Mais plus grave encore, cette idée de faire porter la responsabilité des crimes sexuels aux potentielles victimes n’est pas appliqué seulement aux femmes, mais a aussi été transposée aux enfants…
Bien sûr, il est important d’apprendre aux enfants les notions de consentement, le droit absolu qu’ils et elles ont de ne pas être touché-e-s par autrui, de voir leur intimité et leur pudeur respectées. Et cela commence d’ailleurs par le fait de ne pas leur imposer des bisous et des câlins au nom de la politesse ou de l’envie de l’adulte. Mais même dans ce nécessaire apprentissage du consentement, on voit régulièrement des parents, qui, sans doute en toute bonne fois, disent à leur enfant : « personne n’a le droit de te toucher si tu ne le veux pas, à part maman, papa et le docteur ». Outre que cela perpétue l’idée déjà bien trop ancrée que les médecins auraient des droits sur le corps de leurs patient-e-s (la loi Kouchner dispose pourtant du contraire), cette phrase, sans doute prononcée par des parents pour qui la possibilité même de l’inceste direct ou de l’agression sexuelle par un-e soignant-e leur apparaît comme trop choquante pour être prise en compte et formulée, induit d’emblée trois exceptions – et pas des moindres ! – à l’interdit fondamental de la pédocriminalité, qui pourtant ne saurait souffrir d’aucune exception.

Mais il n’y a pas que les parents dont les formulations sont maladroites. Des professionnel-le-s de la question, associations spécialisées, psy, sexologues… s’engouffrent eux et elles aussi dans des propos que leur position ne devrait pourtant pas autoriser à de telles maladresses.
Ainsi, l’association AISPAS (Association Interprofessionnelle Spécialisée dans la Prévention des Abus Sexuels) a sorti en 1994 un petit film de prévention à destination des enfants, dont le titre équivoque est « Ça dérape », faisant ainsi sienne la logique défensive des agresseurs (« on faisait un câlin en toute innocence, et puis là, ça a dérapé, et ma main s’est retrouvée dans sa culotte »), et la présentant, dans son titre même, comme étant LA logique. Non, une agression sexuelle n’a rien d’un dérapage, elle est consciente, très souvent préméditée, et en tout cas jamais accidentelle. Faire cette erreur entre adultes est déjà problématique (même si elle est compréhensible lorsqu’elle vient de personnes ayant elles-mêmes subi des violences sexuelles, le phénomène d’identification à l’agresseur devant être pris en compte), mais la faire lorsqu’on s’adresse à des enfants, à fortiori depuis une position de professionnel-le-s, devient carrément dangereux.
N’ayant pas eu l’opportunité de visualiser ce petit film, je ne suis pas en mesure de faire une critique, qu’elle soit positive, négative ou mitigée, de son contenu (je n’ai d’ailleurs rien contre l’association AISPAS, je trouve juste problématique le titre de leur vidéo de prévention. Ils et elles font sans doute un excellent travail pour autant). Néanmoins, il est utile de préciser que même s’il date de 1994, il est toujours édité et utilisé, et son titre est resté le même…

Autre document de prévention, un livre cette fois-ci, écrit par une sexologue et pédagogue, Jocelyne Robert, porte un titre à la portée autrement plus grave : « Te laisse pas faire. Les abus sexuels expliqués aux enfants ». « Te laisse pas faire », est-ce à dire que si l’enfant subit un viol ou des attouchements, c’est parce qu’il s’est laissé faire ? Idem avec un autre livre destiné aux tout-petits, « Oscar ne se laisse pas faire ».
De même, de nombreux livres, sites et professionnel-le-s parlent de la nécessité pour les enfants « d’apprendre à dire non ». C’est si fréquent que c’en est devenu une lapalissade.
Déjà que lorsqu’on  se retrouve, adulte, face à un agresseur sexuel, faire respecter ses limites n’est pas évident du tout, mais faire porter ce poids à un-e enfant, et lui faire croire, à lui/elle comme à la société entière, que les actes de l’agresseur repose sur sa capacité à lui/elle de se faire respecter et de savoir dire non, c’est non seulement d’une naïveté déconcertante (s’il suffisait de dire non à un agresseur sexuel pour qu’il n’agresse pas, ce ne serait pas un agresseur), mais c’est aussi dangereux et contre-productif. On sait très bien que les enfants victimes de violences sexuelles (et les adultes aussi d’ailleurs) ont fortement tendance à en ressentir un profond sentiment de culpabilité, mais si, en aval de l’agression, l’enfant a reçu, de la part de ses parents comme de la part de professionnel-le-s, le message selon lequel le fait que l’agression ait lieu repose sur ses petites épaules, qu’il en va de sa responsabilité, de sa capacité à « ne pas se laisser faire » et à « savoir dire non », je n’ose imaginer le poids de cette culpabilité. Et non, ces conseils ne permettront pas à l’enfant d’échapper aux agressions. Je ne compte pas les « non » que j’ai prononcés face à mes deux agresseurs, ni les tentatives pour détourner leurs pulsions et ne pas me laisser faire : en vain. Tout ce que j’en ai appris, c’est que dire non ne servait à rien, et que de toute façon mes limites ne seraient pas respectées quoi que je dise et fasse, et il m’a fallu ensuite des années pour ré-apprendre à dire non et à enfin avoir assez de maturité et de confiance en moi pour faire respecter mes limites. Ce qui n’est possible que lorsqu’on est pleinement adulte et à relative égalité avec l’agresseur. (Et encore, cela ne protège pas des agressions à 100% non plus, évidemment.)

Alors, me direz-vous, qu’est-ce qu’on peut faire ? Comment peut-on lutter contre ce fléau de la pédocriminalité ? Et bien, de même qu’on ne lutte pas contre le viol en faisant porter la responsabilité des viols sur les femmes qui pourraient en être victimes, on ne lutte pas contre la pédocriminalité en faisant porter la responsabilité sur le dos des enfants. Dans un cas comme dans l’autre (et encore plus dans le deuxième cas d’ailleurs), c’est vers les agresseurs potentiels et la société toute entière dans sa façon de fonctionner qu’il faut se tourner. C’est à nous, adultes, de construire un monde sécurisé pour les citoyen-ne-s enfants, et non aux enfants de le construire depuis leur position d’enfants (c’est quand même incroyable qu’il y ait à rappeler de telles évidences…).

Au-delà des nécessaires informations de base à délivrer aux enfants : le droit au respect de leur consentement, de leur pudeur et de leur intimité (y compris par maman, papa et les docteurs !!!), leur devoir de respecter le consentement, la pudeur et l’intimité des autres (n’oublions pas qu’ils et elles seront un jour des adultes dans cette société qu’on souhaite libérée de ses violences sexuelles), l’information sur l’existence de la pédophilie et de la pédocriminalité, y compris dans le milieu proche, et la constante affirmation que si quelque chose les a mis-es mal à l’aise, si un-e adulte a passé outre leur consentement, ils et elles peuvent en parler à un-e adulte de confiance de leur choix, adultes qui prendront soin de les rassurer quant aux faits que les agressions commises par des adultes sont de la responsabilité des adultes seul-e-s, et que leur parole d’enfants sera crue, entendue et prise en compte, au-delà de ces quelques postulats, laissons les enfants être des enfants, avec des responsabilités d’enfants, et prenons nos responsabilités d’adultes pour les protéger nous, au lieu de constamment leur demander de se protéger eux et elles-mêmes.
Ne faisons pas confiance à n’importe quel-le adulte juste parce que c’est un membre de la famille, un-e ami-e, un professionnel-le de la pédagogie, de la médecine ou de la religion, écoutons et croyons les enfants lorsqu’ils et elles nous parlent de quelque chose qui les a mis mal à l’aise ou de quelqu’un qui les a agressé-e-s, et penchons-nous sur les adultes agresseurs, sans lesquels il n’y aurait pas d’agressions.

Par exemple, battons-nous pour que les thérapies très rarement offertes aux pédocriminels condamnés (thérapies qui n’ont pas pour but de convertir les pédophiles à l’adultophilie, mais à leur faire prendre conscience de la gravité des conséquences de la pédocriminalité, et à les aider à poser leurs propres limites internes afin de ne pas commettre d’agressions) deviennent une offre systématique, soient développées au maximum dans leurs articulations cliniques, et soient aussi accessibles aux pédophiles qui ne sont jamais passé-e-s à l’acte et demandent l’aide nécessaire pour ne pas le faire (oui, ils et elles existent).
Cessons de considérer les pédophiles comme des sortes de monstres pas totalement humains, et prenons en compte le fait que leur dangereuse attirance existe au sein même de la société. Il ne sert à rien d’appeler au meurtre sanguinaire de tous les pédophiles, de vouloir rétablir la peine de mort, de hurler que ce sont des monstres. Ce n’est pas en excluant une partie de la population du contrat social qu’on lui fera respecter le contrat social. Rappelons-nous que nul-le ne décide d’avoir des attirances pédophiles (personne ne se lève un matin en se disant « tiens, aujourd’hui je vais fantasmer sur des enfants ou des adolescent-e-s ! »), tout en restant fermes quant au fait que tout acte pédocriminel est commis par une personne responsable de ses actes (il ne s’agit pas d’excuser les agressions en les qualifiant de dérapages incontrôlés, ce qu’elles ne sont pas). Prenons ce problème à bras nos corps d’adultes, et laissons les enfants être des enfants.

Ajout du 25 mai 2020 : L’association l’Ange Bleu, qui à la base part d’une idée que personnellement je ne peux que défendre (se tourner à la fois vers les victimes, les pédophiles abstinent-e-s et les pédocriminel-le-s pour leur proposer une aide thérapeutique), se trouve être l’exemple parfait de ces dangereux tâtonnements : qualification fréquente des agressions en « dérapage » et même en « dérapage partiel », fait de considérer comme pédophiles abstinent-e-s les gens qui consomment de la pédopornographie, groupes de paroles auteurs-victimes (le dispositif lui-même peut poser question) où les auteurs ont plus la parole que les victimes, qualification des pédocriminels qui utilisent la ruse pour agresser de « pédophiles non-violents »…

 

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