Contenir versus contention

« On utilise la contention pour les patient-e-s qui ont besoin d’être contenu-e-s. »

Il y aurait beaucoup de choses à dire sur la pratique de la contention physique en psychiatrie. Déjà je vais être claire : je suis totalement opposée à cette pratique (je parle de la contention mécanique, c’est à dire attacher un-e patient-e à un lit avec des sangles. La pratique du packing est tout à fait autre chose et mon avis dessus est bien différent), hormis dans le cas particulier (et très rare) où c’est le/la patient-e qui en fait lui-même ou elle-même la demande. Dans l’état actuel des choses, même le consentement des patient-e-s quant à une telle pratique ne me semble pas rendre la contention physique éthique : il est bien trop facile d’arracher un consentement lorsqu’on est en position de pouvoir face à une personne fragile en décompensation.

Lorsqu’on leur demande leur avis sur la question, ce qu’on fait rarement (ce qui dénote déjà d’un sacré gros problème : on vous attache, on prétend que c’est pour votre bien, que c’est thérapeutique, mais on préfère ne pas savoir comment vous le vivez), l’immense majorité des patient-e-s ayant subi la contention mécanique témoignent de vécus négatifs, voire traumatiques. Sentiments d’exclusion, d’abandon, de punition, de solitude, de terreur, de coercition, d’impuissance, de déshumanisation, d’indignité, augmentation de l’agitation, des pulsions violentes (se venger des soignant-e-s et de leur violence, ce que je trouve plus sain que de subir des violences sans réagir*), des délires et hallucinations, des angoisses de morcellement, perte des notions temporelles, douleurs physiques (du fait de ne pas pouvoir bouger, d’être dans une position inconfortable, d’avoir les articulations enserrées par des liens…) ou sensations d’étouffement, difficultés à s’endormir (la position allongé-e sur le dos n’est pas la position d’endormissement de tout le monde…), reviviscence de traumatismes de violences sexuelles, stress post-traumatique du à l’expérience de contention (une étude donne 24,1% de personnes présentant un syndrome de stress post-traumatique du à la contention, c’est à dire autant que dans la population des personnes exposées à des expériences réputées traumatogènes. Une autre étude plus ancienne donne 19%. On oscille donc entre un patient sur quatre et un patient sur cinq. Autant dire qu’on est bien loin du primum non nocere –  d’abord ne pas nuire – qui est censé être une règle de base en médecine)…
Et je ne parle même pas des risques somatiques (embolies, asphyxies, fausses routes, risques cardiaques, décès en cas d’incendie…).
D’autre part, je ne vois pas comment peut-on concevoir la possibilité de nouer un lien de confiance – essentiel dans tout soin, et à fortiori dans les soins psychiques – et une alliance thérapeutique avec une personne sur laquelle on a un tel pouvoir : le pouvoir de la ligoter à un lit, de lui faire violence, tout en étant protégé-e par l’institution, la banalisation de la pratique, et un discours venant légitimer le passage à l’acte par l’invocation de la nécessité, de la mesure de protection et/ou de l’utilité thérapeutique. « La sangle qui attache tue le lien humain qui soigne » (Pétition du Collectif des 39 contre l’usage de la contention).

Pour aller plus loin, je vous invite à consulter la thèse de médecine de Raphaël Carré sur le vécu des patients sur la contention, même si nous n’en arrivons pas à la même conclusion : pour lui, c’est une pratique qui doit être évitée autant que possible ; pour moi, c’est une pratique à abolir.
Si vous n’avez pas le temps de lire une thèse de 235 pages (ou en complément de sa lecture), vous pouvez aller voir cette vidéo où Dominique Friard, ISP (infirmier de secteur psychiatrique), explique pourquoi l’usage de la contention a des conséquences anti-thérapeutiques sur les patient-e-s.

Certain-e-s soignant-e-s expliquent l’explosion exponentielle des pratiques d’isolement et de contention par le manque de moyens humains (de moins en moins de soignant-e-s pour de plus en plus de patient-e-s). Si cela joue sans aucun doute, il y a aussi la pression politique à concevoir la psychiatrie sous un angle sécuritaire, et de mauvaises habitudes dont on n’arrive pas à se dépêtrer. On ne sait plus faire autrement, et ne sachant plus faire autrement, on en arrive à croire que face à l’agitation et la violence de certain-e-s patient-e-s, on ne pourrait éviter les pratiques coercitives que si le nombre de soignant-e-s était bien plus élevé. C’est oublier que la violence et l’agitation des patient-e-s sont en très grande partie (en totalité ?**) causées par la violence des institutions, et donc par l’utilisation de pratiques coercitives (contention, isolement, mais aussi mise en pyjama forcée, privation de droits fondamentaux comme les visites de proches, les appels téléphoniques, la possibilité de fumer… et toute pratique visant à punir au lieu de soigner).

« Si c’est ça la médecine, j’préfère la guillotine ! »

Je suis persuadée que si les soignant-e-s (médecins, infirmiers/ères…) qui prescrivent, pratiquent ou légitiment la contention, devaient au préalable tester sur eux-mêmes et elles-mêmes ses effets « thérapeutiques » (comme c’est déjà le cas pour le packing, pourtant si décrié par certain-e-s… et pour la psychanalyse), sa pratique disparaîtrait très vite (contrairement à celles de la psychanalyse et du packing)…
D’ailleurs un infirmier en psychiatrie soumet lui aussi l’idée sur un forum d’infirmiers/ères (brrruno, si vous passez par là un jour : merci d’exister, vos prises de position ainsi que votre réflexion éthique et clinique sont un véritable soulagement dans un monde de la psychiatrie où l’abus est malheureusement devenu la norme)…

 

 

« On utilise la contention pour les patient-e-s qui ont besoin d’être contenu-e-s. »

Cette légitimation thérapeutique de la contention est basée sur une erreur. Une erreur étymologique…

Contention, du latin contentio, « tension, lutte, rivalité, conflit », il y a l’idée de forces en jeu derrière ce mot. C’est la même racine que dans « contentieux »…

Contenir, du latin continere, de cum, avec et tendere, tendre, « maintenir uni, embrasser ».

Contenez-moi, ne me mettez pas sous contention !

 

 

*Soyons clair-e-s : je ne critique pas les gens qui subissent des violences sans réagir (je serais bien mal placée pour ça en plus). Simplement, réagir de façon proportionnée à la violence me parait témoigner d’une meilleure santé psychique que de se laisser faire.

**C’est en tout cas ce que dit Christophe Médart, infirmier, dans le livre que Laurence Martin – du blogschizo – a coécrit avec lui, Pour une psychiatrie bientraitante. À la question « Je suppose que la violence a diminué depuis que les patients sont mieux traités », il répond « Non. Elle a disparu ».

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