Nul n’est censé ignorer la loi Kouchner…

Sur un forum d’infirmier/ères en psychiatrie (auquel j’ai déjà fait référence dans un autre article d’ailleurs), une longue discussion s’engage sur la pertinence ou non, et sur la légalité ou non, d’imposer à un-e patient-e, hospitalisé-e en psychiatrie sans son consentement, un acte médical passant par une pénétration (un lavement pour cause de constipation sévère).

Si plusieurs de ces soignant-e-s semblent au fait de la loi et de l’éthique, d’autres s’interrogent, voire tiennent des propos qui montrent qu’ils et elles ne connaissent ni la loi, ni les principes éthiques (ce qui est tout de même un peu beaucoup inquiétant). Mais force est de constater que la loi 2002-303 du 4 mars 2002, plus connue sous le nom de « loi Kouchner » est souvent ignorée – volontairement ou non – par un grand nombre de soignant-e-s, de patient-e-s, et de citoyen-ne-s.

Une certaine culture médicale, qui confond soin et position autoritaire et paternaliste, y est sans doute pour beaucoup. Ainsi, il n’est pas rare de lire que les soignant-e-s, et à fortiori les médecins, sont une « figure d’autorité » (on le lit dans la conversation en question d’ailleurs), et qu’il est nécessaire à la relation de soin que cette posture d’autorité – souvent sous-entendue dans l’idée de distance professionnelle – soit tenue. Il m’est arrivé d’entendre que c’est cette posture distante et autoritaire avec les patient-e-s, qui permet aux patient-e-s d’accorder leur confiance parce qu’elle les rassure ; je ne pense pourtant ne pas être la seule à fuir les hôpitaux, les médecins et les soignant-e-s (quitte à prendre des risques pour ma vie) justement à cause de cette posture, qui au contraire de me rassurer m’angoisse profondément… À contrario, il y a eu des gens pour reprocher vivement (« reprocher vivement » est un euphémisme pour dire « harcèlement moral ») à mon médecin – le seul en qui j’ai une confiance absolue – de ne pas tenir cette posture de distance et d’autorité, d’être trop proche de ses patient-e-s, et donc de ne pas travailler de façon orthodoxe. Comme je lui l’avait dit à ce moment-là, c’est parce qu’il y a des médecins comme lui que les gens comme moi peuvent bénéficier de soins…

Mais revenons à notre forum d’infirmiers/ères en psychiatrie. Nous allons explorer quelques propos tenus dans cette discussion, puis les mettre en relation avec ce que disent la loi et les recommandations éthiques. Il sera majoritairement cité ici les propos problématiques ou erronés, mais je rappelle que d’autres ont été très au clair quant à la loi et les principes éthiques de respect des patient-e-s, de leurs consentement, dignité et autonomie.

Dans le message d’ouverture de la discussion, une infirmière expose le cas d’un patient hospitalisé pour dépression ou pour mélancolie, et qui est fortement constipé. Le médecin demande à ce que soit pratiqué un lavement, le patient refuse. L’infirmière écrit que pour elle, il est hors de question de faire ce lavement de force, parce que cela pourrait blesser le patient, et aussi parce qu’elle « trouve que cela peut être assimilé à un viol ».

Ensuite, elle écrit :

« Ce patient est hospitalisé sous contrainte, donc théoriquement le patient doit prendre le traitement qui est prescrit, s’il le refuse, il faut le forcer à le prendre (on a régulièrement le cas de patients très délirants qui refusent leurs neuroleptiques, dans ce cas on a souvent une injection intra-musculaire de neuroleptiques à faire. Et c’est souvent avec des renforts, ça reste assez violent psychologiquement).
Donc si je suis cette logique il faudrait faire ce [lavement]. »

Hors, si le patient est bien hospitalisé en psychiatrie sous contrainte, et si dans ce cadre des soins peuvent lui être imposés, cela ne concerne que les soins psychiatriques (Code de la santé publique, droits des personnes faisant l’objet de soins psychiatriques ) :

Une personne faisant l’objet de soins psychiatriques en application des chapitres II et III du présent titre ou de l’article 706-135 du code de procédure pénale est dite en soins psychiatriques sans consentement.

Pour les soins somatiques, c’est la loi générale qui s’applique, c’est à dire la loi Kouchner :

Toute personne prend, avec le professionnel de santé et compte tenu des informations et des préconisations qu’il lui fournit, les décisions concernant sa santé.

Le médecin doit respecter la volonté de la personne après l’avoir informée des conséquences de ses choix. Si la volonté de la personne de refuser ou d’interrompre un traitement met sa vie en danger, le médecin doit tout mettre en œuvre pour la convaincre d’accepter les soins indispensables.

Aucun acte médical ni aucun traitement ne peut être pratiqué sans le consentement libre et éclairé de la personne et ce consentement peut être retiré à tout moment.

Lorsque la personne est hors d’état d’exprimer sa volonté, aucune intervention ou investigation ne peut être réalisée, sauf urgence ou impossibilité, sans que la personne de confiance prévue à l’article L. 1111-6, ou la famille, ou à défaut, un de ses proches ait été consulté.

Sortons un pied du cadre strict et rigide de la loi, pour aller faire un tour du côté de l’éthique (qui repose elle-même en partie sur la loi). Sur la question du consentement aux soins somatiques chez les personnes hospitalisés en psychiatrie sans leur consentement, j’ai trouvé un document très intéressant et très clair sur la question, que je vous invite fortement à lire :
Le refus des soins somatiques en psychiatrie : aspects éthiques.
Il apparaît donc que, hors urgence vitale, le consentement des patient-e-s aux soins somatiques doit être recherché et respecté, y compris lors d’hospitalisation ou de soins psychiatriques sans consentement.

Au cours de la discussion, plusieurs infirmiers/ères évoquent la question du viol, ou de « l’impression de viol » (qu’il s’agisse de l’impression des soignant-e-s ou de celle du patient). On dérive du consentement du patient à celui du/de la soignant-e-s (comme quoi c’est cela qui poserait problème en réalité), on dit que ce n’est pas un viol parce que ça concerne un problème digestif et non sexuel et que c’est thérapeutique… tandis que d’autres affirment que la loi est claire et qu’il s’agirait bien d’un viol.

Retour aux textes de loi :

Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui ou sur la personne de l’auteur par violence, contrainte, menace ou surprise est un viol.
Le viol est puni de quinze ans de réclusion criminelle.

Le viol est puni de vingt ans de réclusion criminelle :
3° Lorsqu’il est commis sur une personne dont la particulière vulnérabilité, due à son âge, à une maladie, à une infirmité, à une déficience physique ou psychique ou à un état de grossesse, est apparente ou connue de l’auteur ;
5° Lorsqu’il est commis par une personne qui abuse de l’autorité que lui confèrent ses fonctions.

Par « acte de pénétration sexuelle », on entend la pénétration du vagin ou de l’anus par n’importe quelle partie du corps ou objet, ou celle de la bouche par un pénis. Un lavement forcé est donc bien un viol. Nulle part dans la loi n’est indiqué que le fait que l’acte soit médical l’exclue du champ du viol.

Il s’agit donc bien d’un viol, et même d’un viol aggravé, ce qui constitue un crime (et non un simple délit comme suggéré par une personne dans la conversation). Et ceci est d’ailleurs tout aussi valable pour les touchers vaginaux sur des patientes sous anesthésie, ou sur des patientes en gynécologie ou en obstétrique à qui on n’a pas demandé le consentement (y compris au moment même de l’accouchement). Cela a l’air évident, mais c’est loin de l’être pour tout le monde, soignant-e-s et futur-e-s soignant-e-s compris (il n’y a qu’à aller lire certains des propos qui ont été tenus lorsque les touchers vaginaux sur patientes endormies au bloc ont été révélés publiquement).

Un-e des participant-e-s à la discussion résume bien ce que j’avais envie de dire face au malaise que j’ai pu ressentir devant certains propos. Je reproduis ici son message qui a le mérite de remettre les choses à l’endroit :

« Si on remet en cause le fait que le lavement sans consentement est un viol, si on dit que le consentement du soignant à l’acte forcé est suffisant pour ne pas caractériser le viol, si on ne dit pas que le patient qui n’évoque pas le viol pour cet acte qu’il refuse, est cependant violé s’il est effectué sans consentement, […] et bien je laisse le débat, quelque chose m’échappe. »

D’autres droits des patient-e-s semblent régulièrement ignorés, y compris par les personnes qui les soignent. Alors que je demandais à des soignant-e-s en psychiatrie qui défendaient le principe de la sectorisation en psychiatrie si cela n’entrait pas en contradiction avec le droit de choisir librement son médecin et son établissement de santé, il m’a été répondu que ce libre choix n’est valable que lors d’une hospitalisation libre, et non lors d’une hospitalisation sous contrainte. Mais que dit la loi sur ce point ?

Toute personne faisant l’objet de soins psychiatriques ou sa famille dispose du droit de s’adresser au praticien ou à l’équipe de santé mentale, publique ou privée, de son choix tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du secteur psychiatrique correspondant à son lieu de résidence.

Vous avez donc le droit de demander à changer de médecin, de service et d’établissement, y compris en sortant de votre secteur, et y compris en cas d’hospitalisation sous contrainte (que ce soit à la demande d’un tiers ou à la demande d’un-e représentant-e de l’État). Ce qui est bon à savoir en cas d’hospitalisation dans un service clairement maltraitant… En suivant ce lien, vous pourrez trouver des modèles de lettres à adresser à la direction de l’hôpital afin de changer de psychiatre, de service ou d’établissement, et ce quelques soient le type de soins (soins ambulatoires en CMP ou hospitalisation, soins libres, à la demande de tiers ou à la demande du représentant de l’État).

Du coup je n’ai plus aucun bémol à opposer au principe de secteur en psychiatrie, ce qui est une bonne chose pour mon confort intellectuel. Ça m’embêtait de ne pas pouvoir défendre ce principe à 100%.

Vous allez me dire, encore faut-il pouvoir rédiger une lettre, ce qui n’est pas la chose la plus aisée lorsqu’on est attaché-e avec des sangles dans une pièce fermée à clef… C’est là qu’entre en ligne de compte l’importance de désigner votre personne de confiance. Et l’importance de connaître vos droits.

À noter, puisqu’on en est aux hospitalisations et soins sans consentement en psychiatrie, que ces mesures, inscrites dans la loi française, entrent en contradiction avec les droits humains tels que définis par le Conseil de l’Europe, ainsi qu’avec la Convention de l’ONU sur les droits des personnes handicapées, que la France a signée…
Des soignant-e-s en psychiatrie nous disent qu’il est impossible de faire autrement, et c’est en partie vrai étant donné l’état de délabrement des services de santé publique, à fortiori en psychiatrie. Néanmoins, ici et ailleurs, on a pu voir que d’autres manières de concevoir le soin psychiatrique sont possibles (et souhaitables).

À noter aussi que pour les patient-e-s mineur-e-s, sous tutelle, sous sauvegarde de justice, dans l’incapacité de donner leur consentement plein et entier pour des raisons psychiques, neurologiques ou physiques, la loi et les recommandations éthiques demandent à ce que leur avis et leur consentement soient recherchés au maximum. Vous pouvez rédiger des directives anticipées incitatives afin de donner votre avis à l’avance, au cas où vous ne seriez plus en état de le faire ou d’être entendu-e. Mais rien ne garantit qu’elles seront respectées…

Revenons à la discussion sur le forum. À trois reprises, des infirmiers/ères participant à la discussion affirment que dans leur établissement, en psychiatrie ou en gériatrie, on ment aux patient-e-s quant à ce qu’ils ou elles avalent (médicaments cachés dans les aliments) ou quant à la nature d’un examen…
« En gériatrie, particulièrement pour les résidents déments, on donne les laxatifs dans le café du matin, sans que le résident ne s’en rende compte. »
« On a essayé le Forlax dans le jus d’orange. Il le repère quand même après la première gorgée, et du coup il ne boit pas le verre. »
« Par contre, une ASP est systématiquement faite avant et après et on explique au patient qu’il va se vider quand il est compliant ou que c’est pour la radio de contrôle quand il ne l’est pas »

Il ne s’agit pas de jeter la pierre à ces soignant-e-s en particulier. Ces pratiques sont fréquentes, surtout en psychiatrie et gériatrie. Elles sont néanmoins contraire à la loi :

Toute personne a le droit d’être informée sur son état de santé. Cette information porte sur les différentes investigations, traitements ou actions de prévention qui sont proposés, leur utilité, leur urgence éventuelle, leurs conséquences, les risques fréquents ou graves normalement prévisibles qu’ils comportent ainsi que sur les autres solutions possibles et sur les conséquences prévisibles en cas de refus. Lorsque, postérieurement à l’exécution des investigations, traitements ou actions de prévention, des risques nouveaux sont identifiés, la personne concernée doit en être informée, sauf en cas d’impossibilité de la retrouver.
Cette information incombe à tout professionnel de santé dans le cadre de ses compétences et dans le respect des règles professionnelles qui lui sont applicables. Seules l’urgence ou l’impossibilité d’informer peuvent l’en dispenser.

Et ceci est valable aussi pour les personnes mineures ou sous tutelle :

Les droits des mineurs ou des majeurs sous tutelle mentionnés au présent article sont exercés, selon les cas, par les titulaires de l’autorité parentale ou par le tuteur. Ceux-ci reçoivent l’information prévue par le présent article, sous réserve des dispositions de l’article L. 1111-5. Les intéressés ont le droit de recevoir eux-mêmes une information et de participer à la prise de décision les concernant, d’une manière adaptée soit à leur degré de maturité s’agissant des mineurs, soit à leurs facultés de discernement s’agissant des majeurs sous tutelle.

(L’article L. 1111-5, c’est lui.)

Et puisqu’on parle de gériatrie… Il y a quelques semaines, à la radio, une personne appelait une libre antenne pour exposer son problème : sa mère, âgée, était hospitalisée. La gériatre avait décidé qu’à la sortie de l’hôpital, elle irait en EHPAD. La mère n’était pas d’accord, la fille ne savait pas quoi faire entre écouter sa mère ou l’équipe médicale, et la gériatre maintenait que de toute façon, la décision lui appartenait à elle en tant que médecin, au nom de la sécurité de cette personne âgée (qui avait des problèmes de santé neurologiques lui faisant perdre l’équilibre, mais était pleinement en possession de ses moyens psychiques et mentaux).
Ce cas n’est qu’un exemple, il n’est pas rare qu’on nous présente le choix de l’entrée en EHPAD des personnes âgées comme étant du ressort de la famille, des médecins, ou de la concertation entre la famille et les médecins. Pourtant, la loi Kouchner ne fixe pas de limite d’âge au droit à un consentement libre et éclairé pour toute décision médicale… Même si la personne est sous tutelle, là encore son avis et son consentement doivent être recherchés au maximum :

Le consentement du mineur ou du majeur sous tutelle doit être systématiquement recherché s’il est apte à exprimer sa volonté et à participer à la décision.

Pour élargir la question du côté de l’éthique et des cas particuliers, je vous invite à aller lire cet article.

Pour terminer cet article déjà très long et forcément incomplet, je voulais revenir rapidement sur quelques points de la loi.

Art. L. 1110-1. – Le droit fondamental à la protection de la santé doit être mis en œuvre par tous moyens disponibles au bénéfice de toute personne.
Art. L. 1110-3. – Aucune personne ne peut faire l’objet de discriminations dans l’accès à la prévention ou aux soins.

Ces deux points entrent en contradiction avec la récente décision de limiter l’accès aux soins des personnes immigré-e-s et réfugié-e-s arrivant en France (voir cet article de Médiapart). Du coup, les soignant-e-s et les établissements de santé auront le choix entre respecter la loi (et leur code de déontologie) en soignant gratuitement, ou respecter les mesures discriminatoires… L’une comme l’autre options sont inacceptables, pour des raisons différentes.

Art. L. 1110-5 Toute personne a le droit de recevoir des soins visant à soulager sa douleur. Celle-ci doit être en toute circonstance prévenue, évaluée, prise en compte et traitée.

Si comme moi vous côtoyez de nombreux/ses usagers/ères de drogues, et à fortiori de drogues opiacées, vous êtes sûrement au courant du fait que cet aspect de la loi passe souvent à la trappe pour ce public. La toxicophobie n’y est bien sûr pas étrangère (des ami-e-s se sont entendu dire qu' »en tant que toxicos, vous avez l’habitude de souffrir »), le manque de connaissances quant aux bonnes pratiques face à l’accoutumance aux opiacés entre aussi en jeu. Si vous donnez à une personne consommant régulièrement des opiacés (légaux ou non, prescrits ou non) la même dose de morphine qu’à une personne naïve aux opiacés, cela n’aura aucun impact, ou quasiment aucun, sur sa douleur… Il est donc recommandé d’ajuster la dose en fonction de l’accoutumance des personnes (bonne nouvelle : nous pouvons supporter des doses bien plus élevées que les personnes naïves aux opiacés). Et de laisser tomber l’idée selon laquelle donner des opiacées à une personne qui en a besoin pour soulager sa douleur mais qui consomme déjà des opiacés serait entretenir sa dépendance : occupez-vous de notre douleur, et laissez nous gérer notre potentielle dépendance, merci.

L’examen d’une personne malade dans le cadre d’un enseignement clinique requiert son consentement préalable. Les étudiants qui reçoivent cet enseignement doivent être au préalable informés de la nécessité de respecter les droits des malades énoncés au présent titre.

Ce point est une réponse aux nombreux/se soignant-e-s et étudiant-e-s en médecine qui, lors de l’affaire des touchers vaginaux non consentis, se sont exclamé-e-s que dès lors que vous allez dans un CHU, alors vous consentez à ce que des étudiant-e-s en médecine s’entraînent sur vous. Ben non. D’ailleurs nous n’avons pas tou-te-s la possibilité (géographique et financière) de choisir entre un CHU et un autre établissement de santé. Et nous avons aussi parfaitement le droit de vouloir aller au CHU, d’accepter certains examens et actes par des étudiant-e-s (ou pas), sans pour autant livrer pleinement notre corps à tous les examens et actes de ces mêmes étudiant-e-s (on a le droit de consentir à ce qu’un-e interne nous fasse une prise de sang sans pour autant consentir à ce que dix internes introduisent leurs doigts dans notre vagin lorsque nous sommes endormi-e-s).

Et c’est en formant le plus tôt possible les étudiant-e-s au respect des droits, de l’autonomie et de la dignité des patient-e-s qu’on en fera des médecins qui respectent ces droits.

 

Anticapitalisme, anti-classisme et anti-xénophobie : pourquoi choisir ?

Régulièrement, je vois passer des articles mettant en avant des immigré-e-s et réfugié-e-s exerçant des métiers considérés comme honorables (tel Afghan devenu danseur professionnel, tel Palestinien devenu cardiologue, telle Romni de Roumanie devenue professeure…), et ces articles sont relayés par des gens sincèrement progressistes et de gauche, dans le but de contrer l’argument xénophobe selon lequel les immigré-e-s et réfugié-e-s viendraient en France pour profiter des aides sociales en se tournant les pouces.

Personnellement, le partage de ces articles m’a toujours mise mal à l’aise. Quelque chose me dérangeait profondément, sans que je n’arrive à cerner exactement ce qui me posait problème. Jusqu’à ce que je mette le doigt dessus.
Ces partages s’appuient sur l’idée qu’une personne qui vit grâce à la solidarité a quelque chose à se reprocher, que quelque part, ce n’est pas bien, et que seules les personnes qui travaillent sont respectables, ou à minima qu’elles sont plus respectables que les autres…

Bref, elles refont sien un des arguments des réactionnaires de droite pour contrer un autre de leurs arguments…

Personnellement, je souhaite qu’on accueille aussi – et aussi bien que les autres – les personnes qui viennent en France « pour » bénéficier d’aides solidaires. Je ne vois pas comme moins acceptable la personne malade qui vient ici pour se faire soigner parce que dans son pays elle n’en aurait pas les moyens faute de sécurité sociale, ou la personne handicapée qui, arrivée en France, fait des démarches pour faire reconnaître son handicap et recevoir de quoi vivre, ou la personne qui n’est pas en mesure de travailler (parcours traumatique grave, autre raison) et reçoit un minimum pour survivre, que la personne qui vient avec ses diplômes de hautes études de privilégié-e exercer un métier CSP+.

Parce que force est de constater que les métiers mis en avant sont, en plus, toujours des métiers bourgeois. On ne met pas en avant l’ouvrier du bâtiment, la femme de ménage ou le soudeur, fussent-ils excellents dans leur domaine… On reprend donc non seulement l’idéologie méritocratique et capitaliste qui accorde plus ou moins de valeur à une personne selon qu’elle travaille ou non, mais aussi l’idéologie bourgeoise pétrie de mépris de classe selon laquelle il y aurait des métiers plus estimables que d’autres : non pas les plus utiles à la société, mais ceux dont les salaires et/ou le prestige social sont les plus élevés.

Si je refuse l’idéologie qui tend à considérer que les gens ont plus ou moins de valeur selon le métier qu’ils ou elles exercent, classant la personne au RSA comme inférieure à l’ouvrier, lui-même inférieur au médecin ou au chef d’entreprise, je ne vois pas pourquoi poser une telle inégalité de dignité deviendrait soudainement acceptable dès lors qu’il s’agit de réfugié-e-s ou d’immigré-e-s… Mon anticapitalisme, ma critique de la pensée méritocratique et des préjugés de classe ne disparaissent pas comme par magie dès lors que l’on ne parle plus de personnes ayant la nationalité française.

Autant je n’ai aucun problème avec le fait de contrer les idées reçues sur l’immigration en rappelant que les immigré-e-s apportent plus d’argent à la France via leur travail et leurs impôts qu’ils et elles ne lui en prennent via les aides sociales, autant il est pour moi hors de question de dénigrer le droit à ces aides sociales et les personnes qui y ont accès (ou devraient y avoir accès). À vrai dire, je n’aurais aucun problème avec le fait de mettre en avant le parcours incroyable de tel-le réfugié-e étant parvenu-e à exercer un métier difficile suite à de longues études après avoir surmonté tous les dangers de la route vers l’Europe, si nous ne vivions pas dans une société qui établit des hiérarchies de valeurs entre les personnes et dénigre constamment les personnes au chômage, au RSA ou bénéficiant de n’importe quelle autre aide sociale.

Le risque étant de justifier les politiques de tri aux frontières, qui visent à ne laisser entrer que les immigré-e-s et réfugié-e-s diplômé-e-s et en bonne santé, et de refouler celles et ceux qui ont le plus besoin d’aide, d’assistance et d’accueil. L’idée sous-jacente et elle aussi terriblement problématique est que la valeur d’une personne se limite à sa valeur économique, en mettant de côté les qualités éthiques d’une personne, ses apports culturels, et tout simplement son droit à la dignité et à une vie sécurisée, quelques soient ses capacités physiques, psychiques et sociales.

Pour moi, un-e migrant-e qui a réussi, c’est un-e migrant-e qui est arrivé-e en France vivant-e et pas complètement traumatisé-e par son parcours à travers les pays et les mers.

Bref, là encore, la nécessité d’une convergence des luttes s’impose. Lutte pour les droits des migrant-e-s et des réfugié-e-s, quelques soient leurs diplômes, leur état de santé, leurs capacités intellectuelles… Lutte contre le capitalisme, l’idéologie méritocratique et le classisme, qui trient les êtres selon des valeurs de marché et de vertu bourgeoise.

Macron, xénophobie et mépris de classe

Voilà Macron nous sortant qu’il n’est pas que le président des riches, la preuve, « au nom des classes populaires », il va lutter contre l’immigration… Démontrant par là-même qu’il n’est pas et ne sera jamais le président des classes populaires, puisqu’il s’enfonce, à la suite de la Le Pen, dans une idée pétrie du mépris de classe le plus puant. Ce qui nous préoccuperait, nous les pauvres, ce serait de ne pas avoir de noirs, d’Arabes et de Roms sur notre pallier. Le flicage des gens au RSA, la destruction des services publics, la poursuite d’un capitalisme creusant de plus en plus les inégalités, la destruction des droits au chômage, à la retraite, à l’assurance maladie (gagnés de hautes luttes des Résistant-e-s et des ouvriers/ères) ? Non, aux yeux de ces grand-e-s ou petit-e-s bourgeois-es que sont Macron, Le Pen ou même Ruffin, ce qui tracasse les classes populaires, c’est l’immigration voyons !

Outre le fait que nous ne leur avons pas donné l’autorisation pour dire et faire de la merde en notre nom, ce que ces gens semblent oublier, c’est que les classes pauvres, au même titre que le reste de la population, ne sont pas une masse uniforme de gens pensant tou-te-s pareil. Et s’il est indéniable qu’il y a parmi nous des xénophobes convaincu-e-s, il y en a tout autant dans les classes moyennes et aisées. Au passage, petite piqûre de rappel historique : les trois professions les plus nazifiées de l’Allemagne des années 30 n’étaient pas les mineurs, les ouvriers et les petits artisans, mais… les archéologues, les médecins et les juristes. Aujourd’hui encore, si le vote FN/RN a augmenté dans les classes populaires, c’est tout autant le cas dans les autres couches de la population. Et le vote majoritaire des classes pauvres reste encore l’abstention (qui n’est pas toujours, contrairement à ce dont on nous rabâche les oreilles, la preuve d’un désintérêt pour la politique ; il y a d’autres façons de s’engager politiquement qu’en allant voter, et heureusement ! Si mon seul acte politique consistait à voter une fois tous les deux ou trois ans pour des gens jamais élus, je ne me sentirais pas franchement politisée…).

Ce qu’oublient aussi ces bourgeois-es nous assimilant, de gré ou de force, à une masse xénophobe et raciste, c’est que contrairement à elles et eux, nous n’avons pas le loisir de prendre régulièrement l’avion pour partir en vacances à l’autre bout du monde afin d’y découvrir les autres cultures. Et nous sommes nombreux/ses à penser que vivre dans un pays où ces autres cultures viennent à nous, à travers les immigré-e-s qui la portent, est une immense chance. Non seulement avoir des étrangers sur mon pallier ne me dérange pas le moins du monde, mais en réalité, je considère que c’est une bénédiction. D’autant que bien souvent, à travers les amitiés qui se nouent, je me trouve bien plus proche au niveau des idées et des valeurs de certain-e-s de ces immigré-e-s venu-e-s de loin, que de gens aussi et même plus français que moi. Ça, c’est pour les obsédés de la théorie du choc des civilisations. Si je n’ai pas déclenché de guerre civile avec mes voisins bien français qui tuent le cochon, noient les chatons, pratiquent la chasse, ratiboisent le moindre carré de nature sauvage, méprisent leur femme et cultivent l’amour de la bonne biture, il n’y a aucune raison que j’en déclenche une avec mon ami soudanais, végétarien et amoureux des animaux et de la nature, attaché aux valeurs d’hospitalité et d’entraide, critique du patriarcat et de l’homophobie, aussi étranger, noir, arabophone et musulman puisse-t-il être.

Que Macron s’engage si ça lui chante dans les pas des Le Pen, désignant les immigré-e-s et réfugié-e-s comme des boucs émissaires bien pratiques, mais qu’il ne prétende pas le faire en notre nom. Parce qu’au nom des classes populaires, on finira par les mettre, lui et les parasites de son espèce, hors d’état de nuire.

Les dangereux tâtonnements de la lutte contre la pédocriminalité.

Là où avant, la tendance était au tabou et aux non-dits, notre siècle se préoccupe de lutter contre la pédocriminalité, et c’est une très bonne chose. Malheureusement néanmoins, cette lutte prend bien souvent des visages qui la rendent maladroite, et même dangereuse. Ce sont ces tâtonnements dont je vais parler ici.

Parmi les féministes nous sommes nombreuses à critiquer sévèrement la tendance à faire peser sur les femmes potentielles victimes le prisme de la lutte contre le viol, y compris en des lieux très officiels, par exemple gouvernementaux. Ainsi au lieu de lutter contre la culture du viol et les mythes qui la sous-tendent, dans la société et dans l’esprit des potentiels violeurs (on sait que plus un homme adhère aux mythes sur le viol, plus il est susceptible de commettre lui-même des viols), on va pointer du doigt le comportement des femmes, leur donnant mille conseils anxiogènes, liberticides et eux-mêmes pétris de cette culture du viol : ne vous habillez pas de façon trop féminine, ne buvez pas trop d’alcool en soirée, ne sortez pas seule le soir, ne faites pas de stop, faites-vous raccompagner par un ami…. On notera d’ailleurs que ces « conseils » s’appuient sur l’idée que le violeur est forcément un inconnu, ce qui entre en totale contradiction avec les statistiques, qui montrent que dans plus de 80% des cas, l’agresseur est connu de la victime. Vous avez bien plus de risques d’être violée par l’ami qui vous raccompagne chez vous que par un inconnu croisé dans la rue alors que vous rentrez seule. De même, aucune mise en garde contre les relations hétérosexuelles, alors que c’est au sein même du couple que de de nombreuses femmes sont violées, battues, et assassinées. Il ne s’agit donc pas tant de lutter contre le viol que de rappeler aux femmes quelle est leur place : discrètes et à l’intérieur des maisons, tandis que le monde extérieur, la rue et l’aventure appartiennent aux hommes.

Mais plus grave encore, cette idée de faire porter la responsabilité des crimes sexuels aux potentielles victimes n’est pas appliqué seulement aux femmes, mais a aussi été transposée aux enfants…
Bien sûr, il est important d’apprendre aux enfants les notions de consentement, le droit absolu qu’ils et elles ont de ne pas être touché-e-s par autrui, de voir leur intimité et leur pudeur respectées. Et cela commence d’ailleurs par le fait de ne pas leur imposer des bisous et des câlins au nom de la politesse ou de l’envie de l’adulte. Mais même dans ce nécessaire apprentissage du consentement, on voit régulièrement des parents, qui, sans doute en toute bonne fois, disent à leur enfant : « personne n’a le droit de te toucher si tu ne le veux pas, à part maman, papa et le docteur ». Outre que cela perpétue l’idée déjà bien trop ancrée que les médecins auraient des droits sur le corps de leurs patient-e-s (la loi Kouchner dispose pourtant du contraire), cette phrase, sans doute prononcée par des parents pour qui la possibilité même de l’inceste direct ou de l’agression sexuelle par un-e soignant-e leur apparaît comme trop choquante pour être prise en compte et formulée, induit d’emblée trois exceptions – et pas des moindres ! – à l’interdit fondamental de la pédocriminalité, qui pourtant ne saurait souffrir d’aucune exception.

Mais il n’y a pas que les parents dont les formulations sont maladroites. Des professionnel-le-s de la question, associations spécialisées, psy, sexologues… s’engouffrent eux et elles aussi dans des propos que leur position ne devrait pourtant pas autoriser à de telles maladresses.
Ainsi, l’association AISPAS (Association Interprofessionnelle Spécialisée dans la Prévention des Abus Sexuels) a sorti en 1994 un petit film de prévention à destination des enfants, dont le titre équivoque est « Ça dérape », faisant ainsi sienne la logique défensive des agresseurs (« on faisait un câlin en toute innocence, et puis là, ça a dérapé, et ma main s’est retrouvée dans sa culotte »), et la présentant, dans son titre même, comme étant LA logique. Non, une agression sexuelle n’a rien d’un dérapage, elle est consciente, très souvent préméditée, et en tout cas jamais accidentelle. Faire cette erreur entre adultes est déjà problématique (même si elle est compréhensible lorsqu’elle vient de personnes ayant elles-mêmes subi des violences sexuelles, le phénomène d’identification à l’agresseur devant être pris en compte), mais la faire lorsqu’on s’adresse à des enfants, à fortiori depuis une position de professionnel-le-s, devient carrément dangereux.
N’ayant pas eu l’opportunité de visualiser ce petit film, je ne suis pas en mesure de faire une critique, qu’elle soit positive, négative ou mitigée, de son contenu (je n’ai d’ailleurs rien contre l’association AISPAS, je trouve juste problématique le titre de leur vidéo de prévention. Ils et elles font sans doute un excellent travail pour autant). Néanmoins, il est utile de préciser que même s’il date de 1994, il est toujours édité et utilisé, et son titre est resté le même…

Autre document de prévention, un livre cette fois-ci, écrit par une sexologue et pédagogue, Jocelyne Robert, porte un titre à la portée autrement plus grave : « Te laisse pas faire. Les abus sexuels expliqués aux enfants ». « Te laisse pas faire », est-ce à dire que si l’enfant subit un viol ou des attouchements, c’est parce qu’il s’est laissé faire ? Idem avec un autre livre destiné aux tout-petits, « Oscar ne se laisse pas faire ».
De même, de nombreux livres, sites et professionnel-le-s parlent de la nécessité pour les enfants « d’apprendre à dire non ». C’est si fréquent que c’en est devenu une lapalissade.
Déjà que lorsqu’on  se retrouve, adulte, face à un agresseur sexuel, faire respecter ses limites n’est pas évident du tout, mais faire porter ce poids à un-e enfant, et lui faire croire, à lui/elle comme à la société entière, que les actes de l’agresseur repose sur sa capacité à lui/elle de se faire respecter et de savoir dire non, c’est non seulement d’une naïveté déconcertante (s’il suffisait de dire non à un agresseur sexuel pour qu’il n’agresse pas, ce ne serait pas un agresseur), mais c’est aussi dangereux et contre-productif. On sait très bien que les enfants victimes de violences sexuelles (et les adultes aussi d’ailleurs) ont fortement tendance à en ressentir un profond sentiment de culpabilité, mais si, en aval de l’agression, l’enfant a reçu, de la part de ses parents comme de la part de professionnel-le-s, le message selon lequel le fait que l’agression ait lieu repose sur ses petites épaules, qu’il en va de sa responsabilité, de sa capacité à « ne pas se laisser faire » et à « savoir dire non », je n’ose imaginer le poids de cette culpabilité. Et non, ces conseils ne permettront pas à l’enfant d’échapper aux agressions. Je ne compte pas les « non » que j’ai prononcés face à mes deux agresseurs, ni les tentatives pour détourner leurs pulsions et ne pas me laisser faire : en vain. Tout ce que j’en ai appris, c’est que dire non ne servait à rien, et que de toute façon mes limites ne seraient pas respectées quoi que je dise et fasse, et il m’a fallu ensuite des années pour ré-apprendre à dire non et à enfin avoir assez de maturité et de confiance en moi pour faire respecter mes limites. Ce qui n’est possible que lorsqu’on est pleinement adulte et à relative égalité avec l’agresseur. (Et encore, cela ne protège pas des agressions à 100% non plus, évidemment.)

Alors, me direz-vous, qu’est-ce qu’on peut faire ? Comment peut-on lutter contre ce fléau de la pédocriminalité ? Et bien, de même qu’on ne lutte pas contre le viol en faisant porter la responsabilité des viols sur les femmes qui pourraient en être victimes, on ne lutte pas contre la pédocriminalité en faisant porter la responsabilité sur le dos des enfants. Dans un cas comme dans l’autre (et encore plus dans le deuxième cas d’ailleurs), c’est vers les agresseurs potentiels et la société toute entière dans sa façon de fonctionner qu’il faut se tourner. C’est à nous, adultes, de construire un monde sécurisé pour les citoyen-ne-s enfants, et non aux enfants de le construire depuis leur position d’enfants (c’est quand même incroyable qu’il y ait à rappeler de telles évidences…).

Au-delà des nécessaires informations de base à délivrer aux enfants : le droit au respect de leur consentement, de leur pudeur et de leur intimité (y compris par maman, papa et les docteurs !!!), leur devoir de respecter le consentement, la pudeur et l’intimité des autres (n’oublions pas qu’ils et elles seront un jour des adultes dans cette société qu’on souhaite libérée de ses violences sexuelles), l’information sur l’existence de la pédophilie et de la pédocriminalité, y compris dans le milieu proche, et la constante affirmation que si quelque chose les a mis-es mal à l’aise, si un-e adulte a passé outre leur consentement, ils et elles peuvent en parler à un-e adulte de confiance de leur choix, adultes qui prendront soin de les rassurer quant aux faits que les agressions commises par des adultes sont de la responsabilité des adultes seul-e-s, et que leur parole d’enfants sera crue, entendue et prise en compte, au-delà de ces quelques postulats, laissons les enfants être des enfants, avec des responsabilités d’enfants, et prenons nos responsabilités d’adultes pour les protéger nous, au lieu de constamment leur demander de se protéger eux et elles-mêmes.
Ne faisons pas confiance à n’importe quel-le adulte juste parce que c’est un membre de la famille, un-e ami-e, un professionnel-le de la pédagogie, de la médecine ou de la religion, écoutons et croyons les enfants lorsqu’ils et elles nous parlent de quelque chose qui les a mis mal à l’aise ou de quelqu’un qui les a agressé-e-s, et penchons-nous sur les adultes agresseurs, sans lesquels il n’y aurait pas d’agressions.

Par exemple, battons-nous pour que les thérapies très rarement offertes aux pédocriminels condamnés (thérapies qui n’ont pas pour but de convertir les pédophiles à l’adultophilie, mais à leur faire prendre conscience de la gravité des conséquences de la pédocriminalité, et à les aider à poser leurs propres limites internes afin de ne pas commettre d’agressions) deviennent une offre systématique, soient développées au maximum dans leurs articulations cliniques, et soient aussi accessibles aux pédophiles qui ne sont jamais passé-e-s à l’acte et demandent l’aide nécessaire pour ne pas le faire (oui, ils et elles existent).
Cessons de considérer les pédophiles comme des sortes de monstres pas totalement humains, et prenons en compte le fait que leur dangereuse attirance existe au sein même de la société. Il ne sert à rien d’appeler au meurtre sanguinaire de tous les pédophiles, de vouloir rétablir la peine de mort, de hurler que ce sont des monstres. Ce n’est pas en excluant une partie de la population du contrat social qu’on lui fera respecter le contrat social. Rappelons-nous que nul-le ne décide d’avoir des attirances pédophiles (personne ne se lève un matin en se disant « tiens, aujourd’hui je vais fantasmer sur des enfants ou des adolescent-e-s ! »), tout en restant fermes quant au fait que tout acte pédocriminel est commis par une personne responsable de ses actes (il ne s’agit pas d’excuser les agressions en les qualifiant de dérapages incontrôlés, ce qu’elles ne sont pas). Prenons ce problème à bras nos corps d’adultes, et laissons les enfants être des enfants.

Ajout du 25 mai 2020 : L’association l’Ange Bleu, qui à la base part d’une idée que personnellement je ne peux que défendre (se tourner à la fois vers les victimes, les pédophiles abstinent-e-s et les pédocriminel-le-s pour leur proposer une aide thérapeutique), se trouve être l’exemple parfait de ces dangereux tâtonnements : qualification fréquente des agressions en « dérapage » et même en « dérapage partiel », fait de considérer comme pédophiles abstinent-e-s les gens qui consomment de la pédopornographie, groupes de paroles auteurs-victimes (le dispositif lui-même peut poser question) où les auteurs ont plus la parole que les victimes, qualification des pédocriminels qui utilisent la ruse pour agresser de « pédophiles non-violents »…

 

Archétype de l’usager d’héroïne dans les œuvres de fiction…

L’usager/ère d’héroïne dans les œuvres de fiction, est sale. On ne lui a pas dit que l’héroïne démange et que prendre une douche ou un bain lorsqu’on est sous son effet est ô combien agréable.

L’usager/ère d’héroïne dans les œuvres de fiction a d’impressionnantes cernes sous les yeux. Au maquillage il y a sans doute eu confusion entre l’acteur/trice et les figurant-e-s pour le film de zombies qu’on tourne à côté.

L’usager/ère d’héroïne dans les œuvres de fiction doit obligatoirement passer par la scène où il ou elle fouille de fond en comble l’appartement de ses parents, ou à défaut de ses ami-e-s, avec une frénésie de flic en perquisition, jusqu’à ce qu’il ou elle trouve enfin où est planqué l’argent, qu’il ou elle volera invariablement. Il ne faudrait surtout pas que les ami-e-s et parents d’UD puissent croire que leur proche est digne de confiance. Il paraît même que l’UD est prêt-e à tuer père et mère pour sa dose, c’est dire.

L’usager/ère d’héroïne dans les œuvres de fiction a des ami-e-s ou des parents formidables qui lui viennent en « aide » en le/la privant de liberté contre son gré afin de le/la désintoxiquer de force et à la dure. Le respect du libre choix et les traitements de substitution, ce n’est ni assez dramatique, ni assez infantilisant.

L’usager/ère d’héroïne dans les œuvres de fiction a des proches tellement formidables qu’ils et elles ne se priveront pas de jeter ce qui lui appartient dans la cuvette des toilettes. Mais évidemment, celui/celle qui ne respecte pas la propriété d’autrui et est un-e voleur/euse invétéré-e, c’est l’usager/ère d’héroïne.

L’usager/ère d’héroïne dans les œuvres de fiction tremble comme une feuille dans la tempête lorsqu’il ou elle est en manque. Parce que même si c’est de l’héroïne qu’il ou elle consomme, son syndrome de sevrage est celui de l’alcool. La fièvre, le nez qui coule et la douleur aux os, c’est moins cinématographique, faut dire.

L’usager/ère d’héroïne dans les œuvres de fiction a vomi, vomit et vomira, de façon complètement imprévisible, de préférence sur les affaires de la pauvre personne qui lui vient en « aide ». On ne lui laissera pas le temps de courir aux toilettes pour vomir dans la cuvette, il faut que son vomi emmerde tout le monde (par analogie avec l’usager/ère qui est sensé-e emmerder tout le monde aussi), donc là encore on s’inspirera préférentiellement de l’effet de l’alcool.

L’usager/ère d’héroïne dans les œuvres de fiction est détesté-e par des personnages positifs qui ne veulent plus le/la voir et lui reprochent sa consommation. Ce ne sont jamais les personnages négatifs qui le/la rejettent ainsi.

L’usager/ère d’héroïne dans les œuvres de fiction est évidemment dépendant-e jusqu’au bout des ongles. Faudrait pas que les jeunes qui se mettent à la came puissent croire qu’ils et elles ont d’autres options que de s’y mettre à fond jusqu’à être physiquement et psychiquement accros. Faudrait pas qu’ils et elles sachent qu’on peut consommer avec modération. Permettre aux jeunes qui ne suivent pas le modèle de l’abstinence totale et absolue de connaître un autre modèle alternatif que celui de la personne complètement accro qui se détruit et détruit ses proches, ce serait de l’incitation à la consommation (ou à la modération, mais là par contre on ne va pas s’inspirer de l’alcool).

L’usager/ère d’héroïne dans les œuvres de fiction prépare ses shoots dans des cuillers noires de suie, avec l’eau des WC et dans des seringues dégueulasses qu’on se partage allègrement. La réduction des risques, qui a été adoptée par la majorité des UD de la vie réelle, ne passe pas la barrière de la fiction. Pas assez trash.

L’usager/ère d’héroïne dans les œuvres de fiction injecte de façon dramatico-trash, sous musique angoissante, dans une veine bleue comme une orange, voire purulente. L’injection banale et propre étant réservée aux médecins et infirmiers/ères. Il ne faudrait surtout pas qu’on se rende compte qu’il s’agit en réalité du même geste…

L’usager/ère d’héroïne dans les œuvres de fiction ne fume pas et ne sniffe pas son héroïne. Ou alors seulement parce que son passage à l’injection fait partie des ressorts dramatiques de l’œuvre. Un-e usager/ère qui en reste au sniff ou au dragon, ce serait comme un type mordu par un vampire qui ne se transformerait pas lui-même en vampire, ça casserait trop les codes du genre.

L’usager/ère d’héroïne dans les œuvres de fiction injecte sous la langue (More) ou entre les orteils (13 Reasons Why saison 2), parfois avec des aiguilles démesurément larges. Il ou elle a un système veineux (et un système immunitaire) à faire pâlir de jalousie n’importe quel-le injecteur/trice.

L’usager/ère d’héroïne dans les œuvres de fiction est verbalement et physiquement gratuitement et démesurément violent-e. Oui, cette ambiance de fin de soirée, quand tout le monde s’engueule pour le moindre quiproquo, se tape sur la tronche et salit trottoirs et vêtements avec son vomi, à la sortie des bars… Ben en fait c’est parce que dans les bars, l’héroïne coule à flots.

L’usager/ère d’héroïne dans les œuvres de fiction sera retrouvé-e mort-e ou évanoui-e avec la seringue encore dans le bras. Le risque d’overdose pour les personnages de fiction consommant de l’héro est proche du 100 %.

Quant à l’usager/ère d’héroïne dans les documentaires, on fera en sorte de ne présenter que celui ou celle qui ressemblera le plus possible à l’usager/ère d’héroïne dans les œuvres de fiction. Faudrait surtout pas montrer la diversité, ni cesser de renforcer les pires préjugés pétris de haine qui conduisent inlassablement à l’exclusion sociale, à la répression et à la violence qu’ils justifient.

C’est quoi la toxicophobie ?

La toxicophobie, c’est quand un tocard à la télévision désespère tout le monde par sa bêtise, mais réussit finalement à mettre tout le monde d’accord lorsqu’il affirme qu’étant plus jeune, il allait tabasser des « toxicos » (et là, applaudissement général, sur le plateau comme dans le public). La toxicophobie, c’est le fait que dans notre société, la violence est encouragée vis à vis des usagers/ères de drogues. (Si tu me crois pas, va donc voir – vers la 15ème minute.)
La toxicophobie, c’est lorsque des médecins et des psychiatres affirment à longueur de livres que les usagers/ères de drogues, qu’ils et elles appellent « toxicos » – nous confondant avec des toxiques – sont tou-te-s des menteurs/euses, des manipulateurs/trices, des pervers-es, des psychopathes, des gens indignes de confiance (comme Francis Curtet qui écrit dans un même livre qu’il faut apprendre à nous écouter et que nous sommes tou-te-s des menteurs/euses et des manipulateurs/trices. Paye ta qualité d’écoute). La toxicophobie, c’est le fait que ce sont ces gens-là qu’on invite, dans les médias comme dans les sphères politiques, dès que la question des drogues est abordée.
La toxicophobie, c’est lorsque les gens qui utilisent le terme « junky », ce qui signifie littéralement « déchet » ne se rendent même pas compte du caractère insultant d’un tel mot.
La toxicophobie, c’est lorsqu’un médecin travaillant au CDAG (Centre de Dépistage Anonyme et Gratuit) reçoit une usagère de drogues venue faire un test VIH et hépatites, et lui affirme sans sourciller « on va aussi vous faire la syphilis, parce que quand on est toxico et qu’on vit en squat, on couche tous les uns avec les autres ! »

La toxicophobie, c’est quand des gens qui s’intéressent aux questions de social et de soin psychique pensent que la meilleure des critiques envers Macron et sa politique, c’est de l’accuser de consommer des drogues. Ou quand des gens qui se croient philosophes répètent à qui veut l’entendre que Freud était cocaïnomane, et que c’est bien la preuve que sa pensée ne vaut rien. Et la toxicophobie, c’est de vivre dans une société où ce genre de non-arguments fait mouche…

La toxicophobie, c’est quand les gens qui boivent de l’alcool peuvent en parler librement sans être aussitôt stigmatisé-e-s, tandis que les autres UD doivent perpétuellement se cacher, s’ils et elles ne veulent pas perdre leur emploi, leurs ami-e-s, leur famille, leur liberté… La toxicophobie, c’est cette idée que boire de la bière ou du whisky en soirée c’est juste normal, mais prendre du LSD ou injecter de l’héroïne, même occasionnellement, ferait automatiquement du/de la consommateur/trice un-e « toxicomane ».
La toxicophobie, c’est de ne pas voir le problème, dans une société qui ne condamne ni l’ivresse, ni la dépendance, ni la prise de risques, à condamner certain-e-s usagers/ères de certaines drogues à des amendes ou même à de la prison, tandis que ceux et celles qui consomment la plus addictive des drogues (le tabac) ou celle qui augmente le plus fortement les risques de mise en danger d’autrui (l’alcool) ne sont pas inquiété-e-s (et que ce soit bien clair : je ne souhaite pas qu’on se mette à les inquiéter pénalement pour leur consommation, hein, juste qu’on foute la paix aux autres).
La toxicophobie, c’est de vivre dans un monde où pour certaines drogues, on considère qu’en dehors de l’abstinence il n’y a point de salut, et où on est prêt-e-s, pour cela, à envoyer des gens en cure de détox dans des lieux où la maltraitance psychologique voire même physique est institutionnalisée. La toxicophobie, c’est la culture du mensonge, avec lequel on pense faire la seule prévention valable, et où dire que la majorité des consommateurs/trices d’héroïne ou de crack ne sont pas addict-e-s est considéré comme de l’incitation à la consommation. La toxicophobie, c’est un système qui se marche tellement sur la tête que les UD qui travaillent dans le milieu du soin aux personnes addictes sont celles et ceux qui peuvent le moins facilement demander de l’aide, par risque de perdre leur travail… (et s’ils et elles se font chopper, la loi prévoit, en plus, de les punir plus sévèrement encore que les autres).

La toxicophobie, c’est de considérer que lorsqu’une personne refuse de dévoiler à autrui ses consommations et leur fréquence, c’est soit du déni, soit du mensonge et de la manipulation. Alors que d’une part, il s’agit de questions profondément intimes (quelqu’un qui refuse de vous dire comment et à quelles fréquences il ou elle se masturbe, est-ce du déni, du mensonge, de la manipulation, ou simplement un juste exercice de son droit à la vie privée ?), et que d’autre part, un tel dévoilement expose à du rejet, de la discrimination, et même des violences, institutionnelles ou non.
La toxicophobie, c’est quand Arte passe un documentaire sur des mères addictes en Allemagne, où une de ces mères qui est en processus (imposé) de chemin vers l’abstinence re-consomme une fois des amphétamines, et où le médecin qui la suit, avec un air désabusé, commente le fait qu’elle ne leur a pas dit, à « [eux et elles] ses thérapeutes qui sont liés par le secret médical », qu’elle avait re-consommé, alors que la première chose qu’il va faire en découvrant cette reconso, c’est avertir les services sociaux pour que la garde de ses filles lui soit retirée (« liés par le secret médical » mon cul), alors même qu’ils et elles reconnaissent qu’elle s’en occupe bien, de ses filles. C’est accorder sa confiance à de tel-le-s « thérapeutes » – complices d’une répression délétère – qui serait du déni et de l’inconscience.

Mais la toxicophobie, c’est aussi le fait que même entre usagers/ères de drogues on se méfie les un-e-s les autres, voire on se méprise les un-e-s les autres, parce que ceux et celles qui ne prennent pas d’héroïne discriminent celles et ceux qui en prennent, et ceux et celles qui n’injectent pas sont persuadé-e-s que celles et ceux qui injectent sont indignes de confiance.
La toxicophobie, c’est aussi lorsque dans un ASUD-Journal, c’est à dire la revue publiée par une association qui lutte justement contre la toxicophobie, on lit quand même quelqu’un qui écrit que le rejet des consommateurs/trices d’héro et des UDVI (usagers/ères par voie intraveineuse) dans le milieu des free parties est une bonne chose, parce que ça limiterait ces comportements et serait donc une forme de santé communautaire. Ce qui n’est rien d’autre qu’une reprise des arguments prohibitionnistes contre lesquels justement on se bat. Non, le rejet n’est jamais une chose positive.
La toxicophobie, c’est aussi la longue liste des arguments des fumeurs/euses de cannabis qui reposent sur la démarcation entre eux et elles (les « bon-ne-s drogué-e-s bien inséré-e-s qui ne font de mal à personne et consomment un produit pas dangereux et ne sont en fait même pas des drogué-e-s ») et les autres (les « toxicos qui se détruisent avec des trucs pas naturels » et doivent donc continuer à subir la répression), et sur le vieux mythe des « drogues douces » et des « drogues dures ». Les gens, si votre façon de militer repose sur le fait d’écraser plus opprimé-e-s que vous, alors c’est juste de la merde.
La toxicophobie, c’est donc aussi la toxicophobie intégrée par celles et ceux qui en sont victimes.

La dérive des petites cases neurologiques

Que l’autisme soit une particularité neurologique, sans doute (même si je rappelle qu’à ce jour, même si on sait qu’il y a une part importante de neurologie et de génétique dans l’autisme, on ne sait toujours pas quelle est la part d’environnemental ni si elle existe ou non). Qu’il y ait des particularités neurologiques qui favorisent l’hyperactivité et/ou la difficulté de concentration, que des gens n’aient pas envie de s’interroger sur la dimension psychodynamique possiblement à l’œuvre dans leurs difficultés à s’exprimer à l’oral ou à l’écrit (« troubles dys ») ou autres particularités, à la limite pourquoi pas.

Mais cette course à la biologisation des particularités psychiques et à la psychologisation des particularités sociales ne s’arrête pas là. Voilà qu’on nous a pondu, très sérieusement, de nouvelles petites cases de la « neurodiversité » : la « Social Dominance Orientation » (orientation sociale dominante) et la « Right Wing Authoritarianism » (mentalité autoritaire de droite). Sans blague. Il s’agirait de gens typiquement autoritaires, de droite, qui conforteraient les dominations ou accepteraient de les subir.

Idée confortablement relayée par des gens qui prétendent lutter contre la psychophobie et qui se disent anticapitalistes : Sur la page de Ta Psychophobie m’envahit. Et de s’interroger sur la neurologie de telles personnes et la part d’inné de cette particularité neurologique…

Bonjour la dépolitisation totale des questions de domination sociale, de construction psycho-sociale, d’intégration des oppressions… Non, tout cela n’existe pas voyons, si vous votez à l’extrême-droite, si vous êtes un militant masculiniste misogyne, si vous êtes transphobe jusqu’au bout des ongles, ou si vous êtes une personne opprimée qui ne lutte pas contre ces oppressions, c’est parce que vous avez un type de personnalité particulière due à votre neurologie. Qu’est-ce qu’il ne faut pas lire…

Mais du coup, si on va dans cette logique, voter à l’extrême-droite ou être misogyne, c’est quelque chose dont on est pas responsable, puisque c’est inné et neurologique ? Et si ça doit être traité, ce n’est pas politiquement mais thérapeutiquement (avec une thérapie comportementale je suppose, puisque en dehors de la TCC il n’y a point de salut) ?

J’en arrive à me demander jusqu’où ira cette dérive des petites cases neurologiques, qu’on nous présente comme la clef du mieux-être et de la déstigmatisation, et où je ne peux m’empêcher, encore et toujours, de lire exactement le contraire, c’est à dire une vision du monde étriquée, totalitariste et anti-pensée.

Le serpent de la psychose et la toute-puissance des soignants

Une fois n’est pas coutume, je vais introduire cet article avec un concept lacanien* (un des rares que je comprends).
L’objet a est ce qui fonde le désir. Chez les névrosé-e-s, cet objet a est parti se promener dans le monde extérieur. Ainsi, les névrosé-e-s cherchent cet objet dehors, dans tout ce qu’ils et elles n’ont pas (je veux cette maison, cette voiture, fonder une famille, faire le tour du monde…). Ce qui au passage est du pain béni pour le système capitaliste, qui propose l’accès à l’objet a en échange d’un peu ou de beaucoup de merde (d’argent quoi. Oui parce que pour paraphraser Freud, l’argent, c’est de la merde). Sauf que l’objet a, on n’y accède jamais, puisqu’il est inlassablement dans ce qu’on n’a pas encore… alors on retourne acheter, consommer, sans cesse, dans cette quête inachevable de l’objet a.
Chez les psychotiques, c’est totalement différent. Le/la psychotique porte l’objet a dans sa poche. Ainsi, c’est le monde extérieur tout entier qui se tourne vers lui ou elle pour venir y chercher l’objet a. D’où la persécution qui est évidente chez les paranoïaques, mais aussi par exemple la certitude que la télévision s’adresse directement à la personne, l’angoisse d’être avalé-e par le monde extérieur, le délitement du corps qui se confond au reste du monde… Le grand Autre, les autres, sont donc perçus comme menaçants, dangereux et tout-puissants.

La psychothérapie institutionnelle, pour atténuer cet effet, s’est attelée à rendre le monde extérieur et les autres moins menaçants, en diminuant leur puissance. Elle part du postulat que pour soigner la psychose, il faut d’abord soigner l’institution. Transformer l’asile tout-puissant et concentrationnaire qui dévore quasiment littéralement les malades en un lieu où au contraire le pouvoir est atténué au maximum, dilué, contrôlé. Les soignant-e-s doivent devenir le plus possible des égaux/ales par rapport aux soigné-e-s. Pour ce faire, on engage comme soignant-e-s des gens qui ont d’autres formations que la formation médicale et psychiatrique (Tosquelles, en Espagne, avait ainsi engagé des prostituées), on rend les patient-e-s acteurs/trices de leurs soins, on propose différents lieux et différentes formes de soins, et on multiplie les réunions. Lieux où on parle, où on pose les choses, où on prend des décisions, où on règle les conflits, dans une dynamique la plus égalitaire possible (la psychothérapie institutionnelle reposant sur deux jambes d’égales importances : Freud, et Marx).

Une autre expérience de soin psychique tend elle aussi à rendre le monde du soin plus égalitaire et moins dévorateur. Il s’agit de l’Open Dialogue, né en Finlande (en Laponie du Nord) dans les années 1980. Les principes de cette psychiatrie sont les suivants :
– Toute personne peut appeler le centre de crise, à n’importe quel moment, pour exposer un problème de souffrance psychique. Il peut s’agir de la personne en souffrance, d’un membre de sa famille, d’un-e ami-e, d’un-e collègue, etc. On ne refuse jamais un de ces appels à l’aide, et dans les 24 heures, une réunion est prévue, en général au domicile du/de la patient-e (ou, s’il ou elle ne souhaite pas que ça se fasse chez elle/lui, dans un lieu de réunion prévu à cet effet), avec la personne en souffrance psy, des membres de son entourage (famille, ami-e-s, voisin-e-s…), et des thérapeutes, dont au moins deux psychiatres (mais aussi infirmiers/ères, travailleurs/euse sociaux/ales, psychologues, aide-soignant-e-s…).
– On ne parle jamais du/de la patient-e en son absence. Toute discussion entre les thérapeutes, ou entre les thérapeutes et les proches du/de la patient-e, se fait en présence de la personne concernée.
– La discussion, le dialogue, doit être le plus possible égalitaire. Les décisions concernant la prise en charge de la souffrance psychique se font conjointement entre toutes les personnes impliquées. Il ne s’agit donc pas d’une méthode thérapeutique, toutes les méthodes pouvant être proposées et utilisées (psychothérapies diverses, médication, travail social…).

Alors que dans le reste du monde occidental, la souffrance psychique n’est en général prise en charge que lorsqu’elle s’aggrave et devient invivable pour la personne et/ou son entourage, ici, les gens savent qu’ils et elles peuvent appeler à l’aide à tout moment, et appellent donc bien plus tôt. Là où ailleurs la décompensation psychotique est traitée par une hospitalisation sous contrainte avec mise d’office sous médication, et où les proches font donc reculer l’échéance jusqu’au dernier moment, redoutant le moment où la violence de la prise en charge finira par éclater, dans le système du Dialogue Ouvert, on n’attend pas que les choses s’aggravent, et on pose le problème de façon démocratique.
La prise de neuroleptiques ne se fait pas d’emblée. D’autres moyens thérapeutiques, qui n’ont pas les effets secondaires lourds des psychotropes, sont tentés au préalable. Du coup, un tiers seulement des personnes en crise psychotiques sont traitées avec des antipsychotiques. Les deux autres tiers sortent de la crise sans médication.

Les résultats de cette psychiatrie sont impressionnants, à fortiori dans les cas de psychoses. Outre le nombre important de patient-e-s qui s’en sortent sans médication, 81% des personnes bénéficient d’un rétablissement qui ne repose pas sur une béquille médicamenteuse. Les nouveaux cas de schizophrénie ont fortement diminué, les crises psychotiques se chronicisant beaucoup moins qu’ailleurs : 2 nouveaux cas pour 100 000 personnes, là où avant il y avait 33 nouveaux cas pour 100 000 personnes. De tels résultats vont même à l’encontre de certaines idées reçues, comme l’irrémédiabilité de la psychose et la nécessité d’un traitement à vie pour tou-te-s.

La psychothérapie institutionnelle, si elle n’obtient pas des résultats aussi spectaculaires (il faut dire aussi qu’elle reste confinée en de rares lieux), porte néanmoins en commun un usage des neuroleptiques bien moins fréquent, et à des doses bien moindres, que dans la psychiatrie hospitalière classique, ainsi qu’une extrême rareté de la violence des patient-e-s.
Force est de constater que ces deux approches, basées toutes deux sur un modèle égalitaire entre soigné-e-s et soignant-e-s, apportent aux malades des solutions suffisamment efficaces pour diminuer, voire faire disparaître, les effets délétères des psychoses.
Dans les asiles tels qu’ils existaient avant la Seconde Guerre Mondiale, au contraire, les malades psychiques restaient pour la quasi totalité engoncé-e-s dans leur psychose ou leur névrose, dans leurs symptômes, jusqu’à la fin de leurs jours. L’asile, son mode concentrationnaire, l’inégalité criante entre soignant-e-s et soigné-e-s, les premiers/ères possédant liberté, pouvoir et droit à maltraiter et torturer au nom du soin et de la sécurité, les second-e-s étant privé-e-s de leur liberté, de tout pouvoir décisionnel les concernant, de leur droit à la pudeur, de leur dignité. Cela aurait rendu fou/folle n’importe qui, cela ne pouvait évidemment pas soigner la folie.
Si on en revient à l’objet a, il est logique de constater que là où le monde extérieur et les soignant-e-s sont tout-puissants, violents, intrusifs, la psychose s’auto-nourrit d’elle-même, tandis que là où la toute-puissance du monde extérieur et des soignant-e-s est contrôlée et contenue, la psychose s’apaise.

Les lacanien-ne-s adorant faire des petits schémas (souvent incompréhensibles), j’avais envie de faire, moi aussi, un petit schéma. Mais je n’ai pas les outils pour ça, ou si je les ai, je ne sais pas m’en servir. Alors je vais vous décrire mon petit schéma.
Premier petit schéma, on représente un serpent qui se balade de façon normale et linéaire. C’est le serpent de la psychose.
Deuxième petit schéma, ce serpent de la psychose forme un cercle, il se mord la queue. Ce qui pousse le serpent de la psychose à se mordre la queue, c’est l’aspect violent, maltraitant et tout-puissant du monde extérieur. Cette toute-puissance nourrit le serpent de la psychose, qui se renforce et devient plus agressif, agressivité qui le pousse à attaquer ce qui se présente à lui (en l’occurrence, sa queue). La queue du serpent est la toute-puissance de l’institution et du monde soignant. Attaquée par le serpent, la queue se protège en augmentant sa toute-puissance, qui renforce le serpent de la psychose, le rendant plus agressif encore. C’est le cercle vicieux absolu.

Malheureusement, même si on n’est pas de retour dans le mode de fonctionnement asilaire, la toute-puissance, la coercition, l’absence de discussion entre soignant-e-s et soigné-e-s, la mise à mal de toute notion démocratique sont la norme dans les hôpitaux psychiatriques, et ça ne va pas en s’arrangeant.
La structure même de la psychose, qui vit le monde extérieur comme persécutoire, dangereux, intrusif et tout-puissant, rencontre ce mode de fonctionnement, où les soignant-e-s ont les pleins pouvoirs pour priver de liberté, jusqu’à la privation ultime qu’est la contention mécanique, supprimer les minces carapaces qui protègent du monde extérieur, y compris la pudeur (mises en pyjama forcées), commettre des intrusions répétées telles que les injections forcées de médicaments, etc. La loi, l’institution, la pratique, mais aussi les particularités de la psychose elle-même, renforcent ce pouvoir. On fait tout ça pour le bien des patient-e-s, qui ne sont pas en capacité de consentir à leurs soins. Mais ce faisant, les soignant-e-s se précipitent vers l’objet a, farfouillent dans la poche du/de la patient-e-s pour le trouver, et donnent ainsi raison à la psychose : oui, le monde extérieur est violent, tout-puissant et intrusif. Et le serpent de la psychose de se mordre ainsi la queue.

Lorsqu’on critique l’usage de la coercition, de la contention, des pratiques punitives en psychiatrie, mais aussi lorsqu’on montre que d’autres modalités de soins de la psychose sont possibles, et qu’on montre que la psychothérapie institutionnelle, ou l’Open Dialogue donnent des résultats bien meilleurs que la psychiatrie hospitalière classique, il se trouve toujours un nombre impressionnant de soignant-e-s en psychiatrie qui viennent dire que tout cela est bien beau, mais que face à une personne en crise violente, qui est dangereuse pour elle-même et les autres, la coercition et la contention s’imposent. Que quand une personne est suicidaire ou perd contact avec la réalité, dialoguer avec elle devient impossible, et que prendre les décisions unilatéralement pour elle, pour son bien, est la seule chose à faire, la seule chose possible.

Habitué-e-s, et de plus en plus, à faire ainsi et pas autrement, ces soignant-e-s, la tête dans le guidon (bien obligé-e lorsqu’on est si peu nombreux/ses qu’on n’a plus le temps de parler, de réfléchir, de mettre en doute, d’interroger les pratiques, puisqu’un flot ininterrompu d’urgences et de crises doit sans cesse être géré), n’arrivent même plus à croire que la violence, l’incapacité à dialoguer, l’agitation, ne sont pas naturellement inhérents à la psychose. Alors ils et elles nourrissent le serpent, empêché-e-s de faire autrement par le manque criant de moyens et de temps, se protégeant de la violence par des positions toutes-puissantes qui engraissent encore et toujours le serpent, qui grossit, grossit, devient de plus en plus agressif, justifiant encore plus de coercition… Et la situation devient infernale, non seulement pour les patient-e-s, mais aussi pour les soignant-e-s.
La seule qui se porte bien, dans cette affaire, c’est la psychose.

 

 

*N’étant pas super calée en lacanisme, n’hésitez pas à me dire si jamais je me suis embrouillée quelque part.

L’antispécisme n’est pas la défense des sans voix

Ce sont des choses qui reviennent régulièrement dans les communautés véganes, animalistes et antispécistes. Et encore plus dans ce qu’on appelle la protection animale (pas forcément antispéciste). Les animaux seraient des « sans voix », et la particularité de l’antispécisme serait qu’au contraire des autres luttes sociales, il ne serait pas porté par les concerné-e-s mais par leurs allié-e-s.

Vision elle-même spéciste, si vous voulez mon avis.

Ce terme de « sans voix » est basé sur l’idée que le langage serait le « propre de l’Homme ». C’est passer à côté de ce que les animaux non-humain-e-s (et les arbres, aussi, d’ailleurs) nous disent lorsqu’on prend la peine de bien vouloir les écouter. La communication entre espèces différentes n’est pas d’usage dans notre culture (elle l’est, ou l’a été, dans certaines cultures humaines), même si de plus en plus de personnes s’y intéressent. Personnellement, je n’ai pas attendu d’entendre parler de la communication animale intuitive pour la pratiquer… Enfant, taper la discute avec mes ami-e-s vaches, chien-ne-s, chevaux, orvets… mais aussi érables (j’ai toujours eu un faible pour les érables), bouleaux, sapins… était pour moi simple et naturel. Et je ne regrette rien tant que d’avoir beaucoup perdu en pratique (un peu comme avec n’importe quelle autre langue : lorsqu’on cesse de la pratiquer au quotidien, on a tendance à l’oublier).

Alors que je farfouillais chez un-e bouquiniste, je suis tombée sur un livre écrit dans les années 50 et traduit en Français dans les années 70 : Des Bêtes et des hommes, de J. Allen Boone, qui traite de communication entre humain-e-s et autres animaux. J’ai hésité à l’acheter, mais je l’ai laissé. Des mois plus tard, au même endroit, je suis de nouveau tombée dessus (et son prix avait drastiquement baissé, à croire que personne n’était intéressé-e par ce vieux bouquin), et j’ai eu l’impression qu’il m’avait attendue. Alors je l’ai acheté, je l’ai lu, et je l’ai beaucoup aimé, parce que j’y ai retrouvé les intuitions et la fraîcheur des amitiés de mon enfance. Je ne suis donc pas la seule à m’être liée d’amitié avec une mouche !

Il ne s’agit pas de pousser tou-te-s les antispécistes à apprendre la communication animale (quoique, ce serait génial !), mais de rappeler que ne pas parler et comprendre une langue ne donne pas le droit de nier son existence. Les animaux non-humain-e-s ne sont pas des sans voix.
On pourrait défendre l’utilisation de ce terme avec l’argument (qui m’a déjà été opposé) que n’étant pas entendu-e-s dans notre société spéciste, les autres animaux y sont effectivement considéré-e-s comme des sans voix, non parce qu’ils et elles ne parlent pas, mais parce que la société refuse d’entendre ce qu’ils et elles ont à dire (tout comme on pourrait dire que les enfants sont aussi des sans voix). L’argument n’est pas infondé, mais je crains fort qu’il ne fasse que renforcer l’idée que les animaux non-humain-e-s ne s’expriment réellement pas, étant donné à quel point cette idée est répandue et tenace.

« Il parait qu’autrefois, nous étions civilisés et instruits. Nous savions parler aux arbres et à toutes les plantes, au peuple ailé, aux quadrupèdes, aux êtres rampants, aux mammifères, et au peuple des poissons. Nous formions un seul et même esprit. C’est ce que l’on appelle être civilisé ou instruit. » (Black Elk)

Concrètement, je vois difficilement comment peut-on prétendre savoir ce que les animaux veulent ou ne veulent pas, si on ne leur demande pas leur avis. Alors c’est sûr, un minimum de sens de l’observation et de logique suffisent pour affirmer que les vaches ne veulent pas être séparées de leur veau, que personne ne veut être amené-e à l’abattoir pour y être tué-e, que la castration des porcelets sans anesthésie est une torture.
Mais pour d’autres questions plus subtiles, il me semble que demander leur avis aux premiers/ères concerné-e-s s’impose. Qu’est-ce que telle poule pense du fait qu’on lui prenne ses œufs pour les manger (sans doute certaines poules voudront qu’on leur laisse leurs œufs pour les manger elles-mêmes ou les couver, tandis que d’autres seront ravies de savoir que leur humain-e préféré-e en profite au lieu de les laisser pourrir) ? Qu’est-ce que tel cheval pense du fait qu’on lui monte sur le dos pour aller se balader (je connais personnellement un poney qui adore ça, parce que ça permet de galoper à fond dans les prés, ce que les balades à pied ne permettent pas. Poney qui d’ailleurs sait très bien comment se débarrasser d’un-e cavalier/ère qui l’emmerde…) ? Qu’est-ce que tel-le chien-ne pense du fait d’apprendre à aider un-e humain-e handicapé-e dans sa vie de tous les jours, et combien d’heures par jour il ou elle est prêt-e à y consacrer ?

On en vient à la lutte sociale portée par les allié-e-s et non par les concerné-e-s. Alors oui, ce sont les allié-e-s qui écrivent des articles, qui filment en caméra cachée dans les abattoirs, qui créent des sanctuaires pour les réfugié-e-s du monde spéciste, qui organisent des débats, etc.

Mais lorsqu’un-e éleveur/euse est chargé et blessé-e gravement, voire tué-e, par un taureau, un bélier ou un bouc, doit-on parler d’accident ou d’acte de résistance ? Il n’est pas anodin de constater que dans les refuges et sanctuaires, les taureaux, béliers et boucs n’attaquent pas les humain-e-s. Quand j’étais enfant, et alors que les éleveurs me mettaient en garde contre le taureau qui était réputé super méchant et dangereux, j’entrais dans le pré, je me liais d’amitié avec les génisses comme avec le taureau, je dormais contre leur cou pendant leurs longues séances de rumination… Il ne m’est jamais rien arrivé*.
Prétendre que ces attaques seraient des accidents et non des actes politiques délibérés de résistance, c’est avoir une vision des animaux non-humain-e-s franchement hautaine, c’est nier leur intelligence. Un taureau sait très bien faire la différence entre un-e humain-e qui exploite et envoie à l’abattoir vaches et veaux, et un-e humain-e antispéciste, c’est à dire un-e allié-e (sinon je ne serais plus là pour le dire).

Les animaux qui s’échappent d’un élevage et partent vivre dans la nature, celles et ceux qui s’échappent d’un abattoir, le tigre ou l’éléphant de cirque qui attaque et tue son dresseur (et parfois quelques spectateurs/trices avec), un-e chien-ne battu-e qui mord l’humain-e qui le/la frappe, le cerf qui tabasse un chasseur… sont autant de résistant-e-s au spécisme.
Ce ne sont pas des actes de résistance en grand, avec de grandes alliances politiques, on n’a pas encore vu toutes les vaches d’un village se décider pour attaquer leurs éleveurs/euses ensemble le même jour. Mais dans un monde fortement spéciste, où tout est fondé par et pour les humain-e-s (enfin, surtout les humains en fait), où l’aliénation des autres animaux est puissante, où la domination est intégrée depuis des milliers d’années, jusque dans les gènes, ces actes de résistance prouvent la force et la détermination à vivre libre de ces animaux.

Ne faisons pas comme s’ils n’existaient pas.

 

 

*Bon, une fois j’ai effrayé le veau en voulant le caresser et le taureau m’a coursée, mais il s’est arrêté avant de m’atteindre, et m’a clairement dit qu’il n’avait pas l’intention de me tuer ni de me blesser, juste de me faire peur, comme j’avais fait peur au veau. Le lendemain on était de nouveau copains comme cochons.

Non, non et non, l’insémination des vaches n’est pas un viol !

C’est un argument qui revient souvent chez certain-e-s véganes, antispécistes et animalistes : dans l’industrie laitière, les vaches inséminées artificiellement subiraient des viols. Et c’est un argument qui m’a toujours posé problème, et pas qu’un peu. Non pas parce que je considère que les vaches auraient moins de valeur que les humain-e-s, ou que leur souffrance serait moins importante. Mais parce que c’est un argument qui se base, soit sur une vision déformée du ressenti des vaches, soit (beaucoup plus grave) sur une vision déformée du viol et de ses conséquences.

Le viol est, avec la torture, l’un des deux événements les plus traumatogènes : 80% des personnes violées souffrent de psychotraumatisme, et la plupart des psychotraumatismes les plus graves sont causés par le viol ou la torture. Il s’agit d’une violence causée par autrui, souvent dans le but délibéré de nuire, et qui cause une effraction à la fois physique et psychique. C’est du sérieux quoi.

Toute mon enfance et mon adolescence, j’ai grandi avec des fermes laitières dans le voisinage. Autant dire que des vaches laitières, j’en ai côtoyées un grand nombre, dont beaucoup ont été, d’ailleurs, des amies proches.
Lorsqu’on arrache un veau nouveau-né à sa mère à la naissance, et encore pire, lorsqu’on l’arrache à sa mère non pas à sa naissance mais quelques minutes ou heures plus tard (par exemple si le veau naît au pré, ou s’il naît à l’étable mais que l’éleveur/se est abstent-e), la souffrance de la vache est évidente. Elle crie, elle pleure, elle appelle son enfant avec des hurlements désespérés qui transpercent la nuit jusqu’à venir se figer dans le cœur et l’âme de toute personne dotée d’un minimum d’empathie. Oui, là, on peut parler de traumatisme.

À contrario, lors d’une insémination artificielle, la vache inséminée s’en contre-fout royalement. Les années passant, elles connaissent l’inséminateur/trice, et elles n’ont aucun mouvement de recul, de peur ou de colère lorsqu’elles le/la voient. Il arrive même que l’insémination se fasse au pré, sans usage d’entrave, et sans que la vache ne tente pour autant de fuir.
Il est vrai que certaines victimes de viol ne tentent pas non plus de fuir : la sidération fait sa sale besogne et rend la victime incapable de bouger. Mais pour un-e observateur/trice extérieur-e, la sidération se repère aisément. Un animal (humain-e ou non) figé de peur n’a pas la même expression qu’un animal apaisé. Et clairement, la vache qui subit l’insémination n’est pas non plus en état de sidération.

Il est évident que les vaches et les humain-e-s n’ont pas le même rapport au corps, à la nudité, à la pudeur et à l’intimité. Les humain-e-s couvrent leur corps, et surtout leurs parties génitales, alors que les vaches se promènent la vulve à l’air sans rougir le moins du monde. Les vaches et les taureaux s’accouplent devant tout le monde sans aucune gêne. Mais, et c’est là que je ne suis pas totalement d’accord avec l’article de l’Elfe, les vaches ont, comme beaucoup d’autres animaux, une notion de l’intime (ainsi qu’une conscience de soi d’ailleurs). Sauf que l’intime, chez la plupart des animaux, n’est pas du tout lié à la sexualité, mais à la mort. Ben oui. Mourir se fait discrètement, souvent seul-e, et ne sont accepté-e-s si possible comme témoins de la mort, que les personnes proches, les intimes justement. Ce qui au passage rend les abattoirs encore plus abjects, immondes et traumatisants.

Alors que dans l’insémination, le traumatisme et l’abus ne sont pas liés à l’acte lui-même, mais à ce qui vient neuf mois plus tard (neuf mois et dix jours exactement) : la naissance du veau qu’on arrache de force à sa mère. On peut donc critiquer l’insémination pour sa conséquence : la naissance d’un bébé qu’on arrachera à sa mère pour l’enfermer seul dans une niche à veau minuscule (ou l’attacher par le cou à une corde très courte), où il ne pourra ni courir, ni marcher (hormis un pas en avant et un pas en arrière), ni jouer, ni profiter de la tendresse dont il a besoin pour se construire sereinement, et qui sera mis à mort avant d’atteindre l’âge adulte, à moins qu’il s’agisse d’une des rares femelles gardées pour être exploitées comme l’ont été leurs mère, grand-mère, arrière grand-mère… Tout cela est suffisamment horrible en soi, sans  qu’il y ait besoin de rajouter la notion de viol par-dessus.

Or comparer l’insémination à un viol est non seulement contre-productif, étant donné que n’importe quel-le éleveur/se peut aisément souligner l’absurdité d’une telle comparaison, et alimenter ainsi le moulin du « ces antispécistes sont vraiment une bande de citadin-e-s qui prétendent défendre des animaux qu’ils et elles ne connaissent pas ». Ils et elles ne se privent pas d’ailleurs de tels arguments lorsque ceux-ci sont infondés, niant l’attachement affectif qui lie la vache à son veau (des mammifères comme vous et moi, avec un attachement hormonal et psychique fort qui se crée dès la naissance, voire même avant), prétendant que les vaches aiment aller à la traite et en ont besoin (le lait qui s’accumule dans les pis cause des douleurs, mais elles préféreraient de loin être tétées par leur veau plutôt qu’être traites par une machine), que c’est le stress et non la douleur qui fait hurler les velles qu’on écorne (pour avoir vu faire, je ne comprends pas comment on peut sérieusement croire à une énormité pareille. Lorsque c’est fait tôt – avant l’âge de deux mois – la corne n’est pas encore reliée au crâne et est moins irriguée et innervée, donc la douleur est moins prononcée, mais de là à prétendre qu’elle n’existe pas… faut oser).
Ne leur donnons pas, en plus, le bâton pour nous faire battre avec l’insémination qui serait un viol, et en plus un truc dégueulasse où l’inséminateur enfonce son bras (protégé par une sorte de sac plastique) dans l’anus de la vache, bras (enfin, plastique) qui ressort plein de bouse. Les vaches ne sont pas dégoûtées comme nous le sommes par leurs excréments. Elles se couchent même régulièrement dedans. Et d’ailleurs, il y a des humain-e-s qui utilisent leurs bouses pour faire du feu afin de cuire leurs aliments, ou pour bâtir leur habitation… Ce sont des excréments d’herbivores, bien moins sales et malodorants que les excréments des omnivores (fussent-ils/elles véganes) et des carnivores.

Mais surtout, cette comparaison est fortement problématique et irrespectueuse vis à vis des victimes de viol(s). Pas parce qu’on les compare à des vaches (ce qui n’a rien d’insultant ou de dégradant), mais parce qu’on met sur un pied d’égalité quelque chose qui est vécu comme anodin et quelque chose qui est très souvent gravement traumatique. Comparer le ressenti d’une vache à qui on arrache son veau et le ressenti d’une humaine à qui on arrache son enfant (ce qui n’est d’ailleurs pas de l’ordre de l’hypothèse, puisque des milliers de femmes l’ont vécu et le vivent encore) a sans doute du sens. Comparer le ressenti de ces mères humaines séparées de force de leur nourrisson avec le ressenti d’une mère grenouille privée de ses têtards serait absurde et violent vis à vis de ces femmes.
Le risque est d’éloigner les personnes victimes de viol(s), et à fortiori celles qui en sont traumatisées, des milieux véganes, antispécistes et animalistes, à cause de la violence de cette comparaison, qui nie la gravité traumatique du viol. Alors qu’avoir été réifié-e, traité-e en objet, amène nombre de personnes, par empathie, à s’interroger sur la réification subie par les animaux non-humain-e-s et à s’engager dans l’antispécisme, se trouver face à des militant-e-s qui mettent insémination artificielle et viol sur un pied d’égalité, ça refroidit.
Un autre risque est de minimiser et banaliser le viol, qui l’est déjà bien assez comme ça, et de renforcer la culture du viol, qui se porte déjà très bien et fait déjà suffisamment violence aux victimes, donc pourquoi en rajouter ?

Féminisme radical non transphobe

Dans un précédent article, j’exprimais le fait que le féminisme radical ne rime pas forcément avec des positions transphobes, et me déclarais TIRF (Trans-Inclusive Radical Feminist). Vous avez été nombreux/ses (zéro) à me demander des précisions quant à ma position. Les voici donc.

Avant toute chose, en tant que personne cisgenre, je tiens à dire que si ma position ou mes propos comportent des choses gênantes au niveau de la transidentité ou de la transphobie, déjà je m’en excuse par avance, sincèrement (mon but n’étant pas de blesser qui que ce soit), et ensuite je suis ouverte à toute critique ou remarque venant de personnes concernées.

En tant que féministe radicale, je considère que le genre est une construction sociale, que le patriarcat utilise pour imposer sa domination, non seulement sur les femmes cis, mais aussi sur toute personne qui ose dévier des cases bien binaires qui collent le genre au sexe biologique (ainsi le patriarcat – et donc la classe des hommes – déteste et opprime les femmes cis, mais aussi les gays, les trans, les intersexes…).

Une personne trans est une personne dont le sexe biologique à la naissance (sur la base de l’aspect des organes génitaux) ne correspond pas au genre social imposé par le patriarcat (qui impose d’avoir un genre social correspondant au sexe biologique). Vous allez me dire que personne ne colle totalement à son genre social, ce qui est vrai, mais je pense qu’il y a une question de degrés, déjà. Vous allez me dire qu’une lesbienne butch est une femme et non un homme trans, alors qu’elle ne colle pas franchement au genre social imposé par le patriarcat ; c’est peut-être là qu’on devrait, en fait, apporter une troisième nuance : il y a le sexe biologique, le genre social, et ce qu’une société considère comme marques du genre social (porter les cheveux longs ou courts, s’épiler ou non, se maquiller ou non, etc). On peut être cis tout en ne collant pas aux marques de son genre social (par exemple être une lesbienne butch), et on peut être trans tout en n’y collant pas non plus (par exemple un homme trans qui se maquille et se vernit les ongles). La différence entre ces deux personnes est que la première ne se sent pas mal à l’aise voire carrément niée lorsqu’on parle d’elle au féminin ou qu’on la prénomme avec un prénom féminin, alors que le second si.
(C’est là, aussi, que le fait d’être cisgenre oblige à un peu d’humilité : en tant que cis, je ne peux pas savoir complètement et entièrement ce que ça fait d’être trans. Je peux être en empathie, je peux écouter les personnes concernées, mais je ne suis pas, et ne serai jamais à leur place. Raison de plus pour ne pas prétendre savoir mieux qu’elleux et leur faire la leçon sur des choses qui ne me concernent pas et ne me concerneront jamais. Au même titre qu’un homme cis venant expliquer aux femmes cis comment elles doivent vivre les règles, la grossesse ou l’accouchement fait du mansplaining et ferait mieux de se taire, une personne cis venant expliquer à une personne trans comment elle devrait ou ne devrait pas vivre sa transidentité ferait mieux de se taire. À fortiori si c’est pour lui balancer des horreurs transphobes dans la figure et la mégenrer…)
Le genre social, ce ne sont pas les vêtements qu’on porte ou la façon dont on se coiffe, c’est bien plus profond et subtil que ça. C’est être reconnu-e, dans une société, comme de tel ou tel genre. Et jusqu’à preuve du contraire, on vit dans une société qui considère qu’il existe deux genres. On peut le déplorer, mais reprocher à des personnes qui subissent l’existence du genre de plein fouet (la transphobie et la transmisogynie tuent) d’être les allié-e-s du patriarcat qui les opprime, c’est super violent et complètement absurde.

Ça revient en fait au même que de reprocher aux militant-e-s de l’anti-racisme d’utiliser les mots « racisme » et « racisé-e-s » et d’être donc des renforcateurs/trices du phénomène raciste. On n’est pas responsable des oppressions qu’on subit juste parce qu’on utilise les concepts de l’oppresseur pour dénoncer l’oppression en question ou la subvertir. Ce ne sont pas les anti-racistes qui ont créé le racisme. Ce ne sont pas les lesbiennes et les gays qui ont créé l’homophobie, et ce même si elles et ils utilisent les termes « pédé » ou « gouine » afin de retourner et subvertir les insultes. Ce ne sont pas non plus les féministes qui sont responsables de l’existence du patriarcat et de l’existence de la binarité de genre dans notre société, quand bien même elles utilisent les termes de « femme », « homme », « classe des femmes », « classe des hommes », « féminisme »…

Les féministes radicales transphobes, les TERF donc (ce n’est pas une insulte, c’est un terme qui désigne le fait d’être féministe radicale et d’exclure les trans. Prétendre que c’est une insulte afin de refuser la remise en question, ça me fait penser au coup de la fragilité blanche et des gens qui hurlent « tu m’insultes de raciste ! » dès lors qu’on leur fait remarquer l’aspect raciste d’une de leurs paroles ou d’un de leurs actes), les TERF, disais-je, reprochent aux personnes trans de se conformer aux marques du genre social imposées par la société : de porter des robes, s’épiler, se maquiller, avoir les cheveux longs, par exemple, dans le cas des femmes trans. Je trouve ça archi fort de café, étant donné que d’une part, c’est souvent une question de survie (une personne trans dont le genre « visible » n’est pas marqué socialement, qui n’a pas un bon passing, risque la violence et le meurtre), la seule possibilité d’être accepté-e- comme trans (les trans non-binaires, ou qui ne rentrent pas bien dans la case du genre opposé à leur sexe biologique, se voyant souvent refuser les hormones, la chirurgie, ou même le changement de nom et d’état civil qui leur permettrait de ne pas être agressé-e, de pouvoir travailler, etc), et d’autre part, se conformer en partie aux marques d’un genre social (masculin ou féminin), c’est aussi ce que font toutes les personnes cis, y compris les féministes radicales, y compris les TERF.

Me semble que ces féministes radicales ne sont pas aussi virulentes lorsqu’elles se retrouvent face à une femme cisgenre qui porte ses cheveux longs, s’habille avec une robe ou s’épile… Ce qui est bien la preuve que ce qui les gêne, en réalité, ce n’est pas tant que des personnes se conforment aux marques d’un genre social, mais qu’elles se conforment aux marques du genre social opposé à leur sexe  biologique. Et d’ailleurs, lorsqu’une personne trans ne se conforme pas aux marques du genre social auquel elle appartient, ces mêmes personnes le lui reprochent aussi : comment, cette personne prétend être une femme alors qu’elle garde sa barbe, ou son pénis ! Au final, c’est pile tu perds, et face tu gagnes pas. Ce qui dérange n’est donc pas la conformité ou non aux marques d’un genre social, puisque ça ne dérange pas lorsque la personne est cisgenre, qu’il s’agisse d’une femme en jupe et hauts talons ou d’une lesbienne butch, et puisque c’est attaqué avec virulence dès lors que la personne est transgenre, qu’elle se conforme un peu, beaucoup ou pas du tout aux marques du genre social ; ce qui dérange, c’est la transidentité. Et quelqu’un qui est dérangé-e par la transidentité d’autrui est une personne transphobe, point.

Bon, au final j’ai plus parlé de transphobie que de transidentité – normal, puisque je suis cis et donc non concernée – et que de féminisme radical, mais il me semblait important de mettre à plat certaines choses, afin de me désolidariser de toute tendance à la transphobie dans le féminisme radical.

Pour en revenir au féminisme radical, donc. Considérer que le genre est une norme sociale et qu’il doit être aboli ne change rien au fait que, pour l’instant, il existe. Et s’il existe, ce n’est pas à cause des personnes trans, ou des personnes non-binaires, mais bien à cause du patriarcat, et de la classe des hommes qui en profite (et j’écris bien « classe des hommes », en tant que classe sociale, à différencier des individus donc).

Cachez ces fous plus fous que nous…

Parmi les revendications souvent pertinentes des patient-e-s en psychiatrie, mais aussi parmi les critiques venant de gens qui s’intéressent simplement au sujet, ou même de soignant-e-s, se cache quelque chose qui m’a toujours profondément gênée, et qui, le temps passant et ma réflexion se creusant, me choque en fait de plus en plus.

Il s’agit de la critique faite aux hôpitaux psychiatriques de mélanger les pathologies. Souvent, les termes utilisés sont du genre :
« On y met ensemble les dépressifs/ves, les gens qui traversent une période difficile de leur existence, avec de vrai-e-s fous/folles. »
Une étudiante dans le domaine de la santé m’a même sorti :
« En HP, on mélange les simples dépressifs/ves avec des gens à qui il manque une case. »

Concrètement, je ne sais pas ce qu’est une personne « à qui il manque une case ». Je connais des psychotiques, des autistes, des personnes avec retard mental… Aucun-e n’a de case en moins. Il faudrait déjà que le cerveau, ou la psyché, soit une boîte de rangement, ou un formulaire, avec des cases à remplir. Ce n’est pas ma façon de voir les individus.

Derrière cette revendication, se cache l’idée que les personnes (gravement) psychotiques (puisque ce sont elles qui sont désignées par les vocables « fous/folles » ou « gens à qui il manque une case ») ne sont pas fréquentables, pas même dans les lieux où on leur apporte (où on est censé leur apporter en tout cas) les soins dont elles ont besoin. Puisqu’on les oppose à celles et ceux qui traversent juste une période difficile, c’est à dire aux gens qui ont une mauvaise passe mais ne sont pas malades psy continuellement, il y a aussi l’idée que le monde des patient-e-s en hôpital psychiatrique se divise en deux grands groupes :
– Celles et ceux qui sont sain-e-s d’esprit, mais qu’un coup dur, un burn out, une fragilité psychologique ou neurologique a pu momentanément rendre malades. On considère que ces gens-là vont s’en remettre, qu’ils et elles vont, une fois soigné-e-s, retourner dans le monde « normal », retrouver leur famille, leur travail, leurs ami-e-s, bref, redevenir des citoyen-ne-s à part entière.
– Celles et ceux qui sont fous/folles, à qui il « manque une case », celles et ceux dont on considère que « leur place est à l’asile ». On ignore, où on fait mine d’ignorer, que (la plupart de) ces gens-là aussi vont sortir de l’hôpital, et retrouver leur vie d’en dehors, et même possiblement leur famille, leur travail, leurs ami-e-s, et que ce sont de toute manière aussi des citoyen-ne-s à part entière. D’aucun-e-s trouvent ça irresponsable, et n’hésitent pas à réclamer, à demi mots ou à grands cris, qu’on les enferme à vie par mesure de précaution. La figure du psychotique forcément dangereux, mythe encouragé par nombre de médias et de politicien-ne-s, suffit à effacer le principe d’égalité entre tou-te-s. On ignore aussi que celles et ceux qui ne sortent pas de l’hôpital (oui, il y en a) ont aussi une famille et des ami-e-s, et sont aussi quoiqu’il arrive des citoyen-ne-s et des personnes à part entière.

Le plus triste est d’entendre ce genre de revendications dans la bouche de personnes qui sont elles-mêmes touchées par la maladie psy, et subissent le psyvalidisme.
De la même manière que même chez les UD, il y a souvent une tendance à désigner plus drogué-e-s que soi, et donc plus dangereux/ses, plus  irresponsables, plus méprisables que soi. Ainsi les gens qui militent pour la dépénalisation du cannabis en s’appuyant sur les arguments comme quoi ce serait une « drogue douce » et naturelle, comme quoi ses consommateurs/trices ne seraient pas des drogué-e-s toxicos shooté-e-s junkies (au passage, je rappelle que « junky », ça signifie « déchet », donc merci de rayer ce sale mot de votre vocabulaire), comme quoi il faut garder les braves consommateurs/trices de cannabis loin des vilain-e-s dealers qui pourraient proposer des « drogues dures » et dangereuses à de braves citoyen-ne-s bien intégré-e-s qui ne font que fumer… Pour certain-e-s, la question de la dépénalisation des autres drogues ne leur viendrait même pas à l’esprit, voire ils et elles y sont farouchement opposé-e-s, et ils et elles se basent d’ailleurs pour ça sur les mêmes arguments que celles et ceux qui refusent la dépénalisation du cannabis.
Mais il n’y a pas qu’entre les consommateurs/trices de cannabis et les autres UD qu’on retrouve cette dichotomie. Elle se retrouve à tous les niveaux de conso. Celles et ceux qui prennent des hallucinogènes n’hésitent pas à critiquer, stigmatiser et refuser de côtoyer celles et ceux qui consomment des amphés ou de la coke. Certain-e-s consomment de tout, mais considèrent l’héroïne non seulement comme la limite à ne pas franchir (ce qui tient de leur choix personnel et n’est pas critiquable) mais aussi comme la drogue des gens pas fréquentables*. Et parmi les consommateurs/trices d’héroïne qui la sniffent ou la fument, il s’en trouve un nombre considérable qui stigmatisent celles et ceux qui l’injectent.

De la même manière, là où des gens en burn out ou dépressifs/ves voudraient qu’on sépare les HP en une partie pour les dépressifs/ves et une partie pour tou-te-s les autres, celles et ceux qui sont maniaco-dépressifs/ves (bipolaires) par exemple, ne se mettent pas dans la case des fous/folles psychotiques, mais bien dans celle des pas trop « atteint-e-s » qui aimeraient ne pas avoir à se coltiner de grand-e-s schizophrènes en plein délire. Bref, on se met toujours dans le groupe des malades mais pas trop, et on stigmatise celles et ceux qu’on considère comme plus malades que soi, en demandant à ce qu’ils et elles soient séparé-e-s, mis-es à l’écart.

Face à de telles revendications, outre la problématique éthique et politique évidente, je me suis toujours demandé ce que donnerait effectivement un service réservé aux patient-e-s dépressifs/ves et mélancoliques… Un « joyeux » endroit où les discussions pourraient rester éternellement basées sur les idées noires, les pulsions suicidaires, la fatigue et le pessimisme, sans être dérangées par la flamme du délire ou le piquant de l’agitation ? Très franchement, non merci, mais si c’est vraiment ce que certain-e-s désirent, après tout… s’il n’y avait que cet aspect anti-thérapeutique au possible qui entrait en ligne de compte, on pourrait très bien créer des services spéciaux pour dépressifs/ves refusant de côtoyer d’autres malades. Histoire qu’ils et elles se rendent compte par eux-mêmes et elles-mêmes des conséquences cliniques de leur revendication.

Sauf qu’il y a un aspect bien plus grave à mon sens. La tendance qu’a notre société à créer des catégories de sous-humain-e-s, de sous-citoyen-ne-s, et de pointer du doigt les malades psy comme étant tellement bizarres et dangereux/ses qu’on ne veut pas d’elles et d’eux dans la cité est déjà plus que problématique. Que ces stigmatisations et discriminations gagnent même les patient-e-s et les soignant-e-s, c’est désespérant. On ne veut pas des fous/folles dans la cité, mais on n’en veut pas non plus à l’hôpital psy, où ils et elles pourraient déranger les autres malades. L’étape actuelle est de demander à ce qu’on leur crée des services de psychiatrie spéciaux, des services ghettos. À quand l’étape où on les considérera (de nouveau…) comme à la fois inutiles à la société et aux vies inutiles pour eux-mêmes et elles-mêmes, et où on réclamera leur mise à mort par injection létale, pour le bien de tou-te-s, comme le suggèrent plusieurs (!) commentateurs/trices Youtube sous des vidéos traitant de la psychiatrie**…?

 

* Qu’on peut même se permettre de refuser en rave parties, sous prétexte que leur drogue serait « pas festive ». Ce qui m’a toujours paru franchement capillotracté, étant donné que les consommateurs/trices d’alcool y sont toujours accepté-e-s sans condition, alors que c’est bien l’alcool, et non l’héroïne, qui déclenche les comportements suivants : gens qui titubent et te renversent leur verre d’alcool sur tes vêtements, souvent sans même s’en rendre compte et sans pratiquement jamais s’excuser, gens qui te tombent dessus parce qu’ils ou elles ne tiennent pas debout mais tiennent quand même à danser, gens qui cassent des cannettes et bouteilles en verre sur le sol en se fichant bien des conséquences qu’une patte de chien-ne, un pied nu d’humain-e ou un genou d’enfant rencontrant ces bouts de verre peuvent écoper, gens assoiffé-e-s de contacts sociaux qui ne se rendent pas compte que non, répéter huit fois la même phrase bateau en mettant sa bouche à l’haleine d’éthanol mêlé de vomi à trois centimètres du visage de son interlocuteur/trice n’est pas le meilleur moyen d’engager une conversation plaisante, gens qui s’engueulent et en viennent aux mains au moindre quiproquo, faisant terminer les soirées en bagarres générales.
Cette exclusion des rave parties pour cause de « drogue non festive » est parfois étendue aux consommateurs/trices de kétamine, sous prétexte qu’ils et elles ne tiennent pas debout, titubent, tombent sur les autres. Ce qui est vrai, mais exclure pour ces raisons ceux et celles qui prennent de la K tout en accueillant l’alcool à bras ouverts me semble le comble de l’hypocrisie.

**Une des réponses qui a été faites à l’un-e d’entre eux/elles, d’ailleurs, consistait à lui faire remarquer qu’en HP, il y avait aussi des gens qui traversaient une mauvaise passe, comme une dépression. La réponse est finalement aussi choquante que le commentaire premier, puisqu’elle ne remet pas en question l’idée que certain-e-s fous/folles n’auraient pas d’intérêt à vivre, seraient seulement un poids pour la société, et qu’il serait bon et bien de les mettre à mort…

Cyrulnik, le féminisme et le psychotraumatisme

Boris Cyrulnik a réussi à devenir le « psy préféré des Français » (y en a qui ne sont pas difficiles), par la force de son sourire charmeur, de ses talents de conteur, de son incroyable histoire d’enfance, de ses capacités de vulgarisateur hors pair. Personnellement, lire la même hypothèse (qui n’est pas de son invention, le concept de résilience n’étant pas de lui) suivie des mêmes arguments tout le long d’un livre, puis d’un autre, et d’encore un autre, me saoule très vite, mais j’admets sans souci qu’il en faut pour tous les niveaux intellectuels (oui, au passage je m’envoie des fleurs, mais ce que j’exprime là en réalité, ce n’est pas que je suis intellectuellement supérieure, mais que je n’ai aucunement besoin de vulgarisation dans les domaines de la psychologie ou de la psychanalyse (oui bon, sauf avec Lacan). Par contre, mettez-moi un livre de physique-chimie ou d’économie entre les mains, il va falloir qu’il soit rudement archi méga vulgarisé pour que j’y entrave quelque chose).

Le problème, c’est que sous couvert de vulgarisation scientifique, l’air de rien ou presque rien, Cyrulnik glisse en réalité des concepts fortement réactionnaires, que ce soit politiquement ou cliniquement. Et c’est là que le bât blesse.

Ainsi, il s’appuie sur sa popularité et ses qualifications (réelles ou non*) pour exposer comme étant scientifiques des thèses biologisantes et scientistes qui fleurent bon l’antiféminisme. Et pour cela, il n’hésite pas à déformer les propos des gens qu’il cite, ses adversaires idéologiques comme les scientifiques sur lesquel-le-s il se base. Lorsqu’il cite le célèbre « on ne naît pas femme, on le devient » de Simone de Beauvoir, il ajoute « ce qui implique que seuls les hommes restent à l’état de nature et ne deviennent pas hommes », ce qu’elle n’a évidemment jamais dit, écrit ni même suggéré ; mais transformer ainsi ses propos permet de faire passer son féminisme pour de la haine misandre. Même sophisme de l’épouvantail avec Judith Butler, à qui on doit la théorie de performativité du genre, si décriée par les réactionnaires homophobes et transphobes (« [elle] dit que la biologie n’existe pas et que seul le genre existe », ah), et avec la neurobiologiste Catherine Vidal, qui a « osé » remettre en question l’idéologie selon laquelle il y aurait des cerveaux typiquement féminins et des cerveaux typiquement masculins.
Or, pour Cyrulnik, non seulement les cerveaux, les comportements et les tempéraments seraient génétiquement, biologiquement, neurologiquement différents en fonction du sexe (et s’il n’y a pas de preuves scientifiques pour affirmer cette posture idéologique, il les crée pratiquement de toutes pièces, à partir d’études réelles mais dont les conclusions restent de l’ordre du subjonctif **), mais il va plus loin en niant carrément le patriarcat et la domination masculine, et en suggérant que nous vivrions, aujourd’hui, dans une société plus favorable aux filles qu’aux garçons.

Quant aux études de genre, renommées « théorie du genre » par les réactionnaires antiféministes, homophobes et transphobes, voici ce qu’il en dit lors d’une interview au Point :
« Je pense que le « genre » est une idéologie. Cette haine de la différence est celle des pervers, qui ne la supportent pas. Freud disait que le pervers est celui qu’indisposait l’absence de pénis chez sa mère. On y est. »
Non, ce ne sont pas les fachos de la Manif pour Tous qu’il accuse de perversion (ou de perversité ? J’avoue que la pensée cyrulnikienne en arrive à me perdre) à cause de leur haine de la différence, mais bien celles et ceux qui osent remettre en cause l’idée que les garçons naîtraient dans des choux bien bleus et les filles dans des roses bien roses… Ce pauvre Tonton Freud doit se retourner dans sa tombe. Même lui a droit à un détournement de ses propos aux fins idéologiques puantes de Cyrulnik…

Autre thèse biologisante, cette fois en lien avec le concept de résilience. Cyrulnik n’hésite pas à affirmer que, parmi les facultés permettant de dépasser un traumatisme et d’accéder à la résilience, se trouverait ce qu’il nomme le « gène du surhomme ». Non seulement ses affirmations sont scientifiquement délirantes, mais elles portent, en plus, le germe d’un positionnement idéologique franchement craignos. À ce « gène du surhomme » s’ajoutent d’autres facultés, intellectuelles, affectives, qui aux yeux de Cyrulnik permettent à une personne d’échapper au psychotraumatisme et de faire, à la place, de sa rencontre avec l’événement traumatogène une chance via la résilience. Les résilient-e-s seraient celles et ceux qui, au lieu de sombrer, se sont au contraire élevé-e-s grâce à leurs capacités biologiques et psychologiques. Des « surhommes » quoi.

Cette vision de la psychologie, de plus en plus répandue, tend à mettre l’accent sur l’individu, sa petite machine intérieure, innée, biologique, génétique et neurologique. Que ce soit, comme chez Cyrulnik, pour acclamer sa force de résilience, ou au contraire, pour souligner les défaillances. Ce qui m’attriste le plus, c’est de retrouver ce glissement totalement essentialiste aussi chez des gens concerné-e-s par la maladie ou le handicap psychiques, et qui militent contre la psychophobie. On serait ainsi né-e TDAH (et la réflexion politique sur la création de toutes pièces de ce « trouble » pour répondre à la découverte du méthylphénidate – la Ritaline – passe carrément à la trappe), schizophrène, bipolaire, voire même dépressif/ve, et on mourrait forcément avec, parce qu’il s’agirait, entièrement et uniquement, de particularités neurologiques. Ce qui, dans l’état actuel des connaissances en psychiatrie et en neurologie, est une posture idéologique.
Mettre de côté les dimensions psychodynamiques à l’œuvre dans ces particularités, souffrances, maladies ou handicaps, mettre de côté l’influence de la société, de la famille (et ça ne signifie pas « rendre la mère/les parents responsable(s) », il y a une différence fondamentale entre expliquer et accuser. Et puis franchement, vous croyez que dire « c’est génétique » est le sésame anti-culpabilisation des parents ? Les gènes, ils viennent d’où ?), nier la dimension d’évolution possible, ça me pose un énorme problème, non seulement d’un point de vue clinique (comment sortir d’un état asséné comme étant inné et indépassable ?) mais aussi d’un point de vue politique.
Par exemple, on peut considérer qu’un-e enfant qui ne tient pas sagement assis-e huit heures par jour et ne se concentre pas sur les matières qu’il ou elle n’a pas choisies et qu’on tente de lui faire ingurgiter, souffre d’un handicap particulier, le TDAH. On lui pose alors un diagnostic, assorti d’une peine de perpétuité, et on le traite avec une méthamphétamine légale (tandis qu’on regarde comme des délinquant-e-s malades autodestructeurs/trices et dangereux/ses celles et ceux qui prennent des amphés non prescrites), éventuellement une thérapie comportementale, et une adaptation de l’école individualisée et réservée à celles et ceux qui ont le diagnostic-sésame.
Ou alors, on prend acte du fait qu’il est normal, lorsqu’on est enfant (ou adulte d’ailleurs), d’avoir besoin de prendre l’air, de ne pas pouvoir se contenter de récréations d’un quart d’heure, de ne pas arriver à se concentrer sur des choses qu’on ne trouve pas intéressantes, et on repense sérieusement l’école pour la rendre plus humaine.
Ce qui ne signifie pas, d’ailleurs, que si quelqu’un-e est aidé-e par la prise de méthylphénidate on doit absolument l’en priver, ou qu’une personne ayant du mal à se concentrer ou à se calmer ne peut pas en souffrir psychiquement.

C’est pourquoi je me méfie de l’emploi de plus en plus largement étendu du terme « neuroatypie »***, qui présente les maladies et handicaps psychiques comme étant totalement innés, d’origine génétique et neurologique. Je me bats contre la psychophobie, parce que la stigmatisation et l’oppression des personnes malades ou handicapées mentales sont une réalité, mais je refuse de me battre pour une coalition de neuroatypiques aux cerveaux irrémédiablement différents à mettre dans de petites cases (les cases dys-mettezlàcequevousvoulez, les cases TDA et TDAH, la case autisme, la case schizophrénie, etc).
Quand on sait que, même en suivant à la lettre les critères du DSM censé être ultra scientifique (c’est cela oui !), le diagnostic du TDAH, par exemple, est posé plus souvent par les psychiatres de genre masculin que par les psychiatres de genre féminin (comme quoi ça tient à peu de choses !), on voit bien qu’en psychiatrie, le concept de diagnostic n’est pas aussi sûr et carré qu’en médecine somatique (où c’est soit c’est le bon diagnostic, soit tu te goures). Ce n’est pas pour rien que les psy d’orientation psychanalytique se méfient des diagnostics : parce que ça peut devenir enfermant, parce que ça peut influencer fortement une trajectoire de vie, parce que ça ne signifie au fond pas grand chose face à la complexité de chaque individu (je ne sais plus qui disait qu’il est très facile de poser un diagnostic sur un-e patient-e qu’on connaît depuis cinq minutes, mais que ça devient quasiment impossible lorsqu’on le/la connaît depuis dix ans).

Alors bien sûr qu’il y a de grandes lignes de diagnostics qui ont quand même du sens (entre un-e schizophrène et un-e obsessionnel-le, il y a tout un monde), bien sûr qu’il y a des dimensions génétiques et neurologiques plus ou moins influentes dans nombre de maladies et handicaps psy (il ne s’agit pas non plus de dire que l’autisme est une maladie acquise durant l’enfance au même titre qu’une névrose), mais la multiplication des entités nosographiques, dans laquelle des patient-e-s se jettent sans trop se poser de questions (ce qui peut se comprendre aussi, puisque c’est trop souvent le seul moyen pour que les difficultés et besoins spécifiques soient pris en compte), l’effacement du caractère psychodynamique des maladies (au risque de traiter les symptômes à la place des causes, ou de mélanger des choses qui n’ont rien à voir : on ne traite pas de la même façon une anorexie chez un-e schizophrène qui fonde son délire sur l’empoisonnement de la nourriture, chez un-e autiste pour qui manger est physiquement douloureux ou chez un-e névrosé-e qui s’oppose ainsi à la toute-puissance perverse de sa mère ou de son père), tout cela me semble relever d’une vision de la psychiatrie et de la société qui me pose de sérieux problèmes. Une vision de la société et ses psychismes qui serait une somme d’individus classables de naissance par catégories (catégorie neurotypique, catégories neuroatypiques), et non un corps mouvant et polymorphe composé d’organes agissant les uns sur les autres.

Revenons-en à Cyrulnik. Il les aime, ses surhommes (pour les surfemmes, on attendra qu’il soit un peu moins sexiste, ce qui est plutôt mal barré), il les dore, les adore, les admire, les tourne sur un piédestal. Et les oppose aux autres, à celles et ceux qui ont eu la faiblesse de tomber dans le psychotraumatisme. Pour elles et eux (pour nous), pas d’éloges, pas de grands concepts pseudo nouveaux.

Dans Parler d’amour au bord du gouffre (au milieu de moult anecdotes sexistes et d’un très malsain retournement du concept d’incestuel de Racamier, où ce n’est plus la famille qui est incestuelle, mais l’enfant, qui « [cherche] à porter la lingerie de sa mère ou surprendre avec plaisir un jeu érotique parental », ce qui en plus entre en totale contradiction avec le fait que l’incestuel détruit toute possibilité de fantasme chez l’enfant qui en est victime), il expose rapidement les symptômes du psychotraumatisme : difficultés à affronter le quotidien, « permanence des images d’effroi », cauchemars, temps qui semble s’être arrêté. Puis, toujours parlant des psychotraumatisé-e-s et de leurs symptômes, tranquille pépouze, il écrit ça :
« Et la personne, malgré elle, répète ce dont elle a souffert, le violenté devient violent, l’humilié provoque l’humiliation. »

Il ne s’agit pas de mots lancés sans trop réfléchir dans une conférence, une interview à la télévision, ni même écrits dans un article. Il s’agit des mots qu’il pose dans un livre dont il est l’auteur. Il ne s’agit donc pas d’une erreur de formulation. S’il choisit d’écrire « la personne » et non « certaines de ces personnes » ou « des personnes », c’est de façon consciente, choisie, réfléchie.

Boris, si tu passes par là, colle-toi bien ça dans la caboche : non, les psychotraumatisé-e-s que tu insultes ici ne répètent pas les violences et les humiliations dont ils et elles ont souffert. Si c’était le cas, le monde serait un enfer absolu, les violences exploseraient en tous sens et tout le monde en subirait plusieurs par jour. Oui, certaines personnes répètent ce qu’elles ont subi. Ce n’est ni systématique, ni même majoritaire. Et tu n’avais pas besoin d’enfoncer plus bas que terre (le comble pour un psychiatre) les personnes traumatisées, qui n’ont pas vraiment besoin de ça en plus, pour hisser encore plus haut tes chers/ères résilient-e-s, ces êtres supérieurs aux gènes magiques (mais si ce sont leurs gènes qui en font des surhommes, d’ailleurs… ils et elles n’y sont pour rien, en fait ?) qui ont fait ta gloire par leur simple existence.

Pis franchement, mieux vaut être une pauvre petite chose psychotraumatisée qu’un grand neuropsychiatre mythomane et réactionnaire. J’dis ça j’dis rien.

*On retrouve avec lui le même écueil qu’avec Bruno Bettelheim d’ailleurs. On les laisse se (faire) présenter comme ce qu’ils ne sont pas, psychanalyste pour Bettelheim, éthologue et psychanalyste pour Cyrulnik, et présenter des concepts somme toute assez plats comme s’ils étaient mirifiques et révolutionnaires.

**Un journaliste scientifique, Nicolas Chevassus-au-Louis, a d’ailleurs montré que les approximations scientifiques sont en fait une habitude chez Cyrulnik. Odille Fillod le montre aussi.

***Même si je comprends l’intérêt qu’il y a à utiliser ce terme dans la communauté autiste, histoire de souligner qu’il ne s’agit pas d’une maladie, pas d’une psychose, mais d’un fonctionnement psychique différent de celui des allistes, en très grande partie inné (jusqu’à quel point, ça pour l’instant on ne le sait pas).

Pourquoi je suis, et reste, abolitionniste de la prostitution

Dans cet article, je parlerai des prostitué-e-s de façon mixte, mais je parlerai des clients au masculin. Je sais qu’il existe des clientes, mais d’une part elles sont rarissimes, et d’autres part, mettre l’accent sur les clientes de la prostitution est souvent un moyen utilisé pour nier la dimension fortement patriarcale et sexiste du système prostitutionnel.

 

En terme de militance, j’ai appris à écouter, d’abord et avant tout, la parole des premiers/ères concerné-e-s. Néanmoins, dans certains domaines, et la prostitution en fait partie, écouter la parole des concerné-e-s se réduit bien souvent à écouter la parole de celles et ceux qui ont le plus de facilités à se faire entendre, et dont le discours correspond le plus à ce que le public souhaite entendre.

Je ne nierai pas ici le fait que certain-e-s prostitué-e-s disent le vivre bien, sans difficultés majeures au niveau psychologique. Ce que je nie, de toutes mes forces, c’est la dimension majoritaire de ces vécus, alors qu’il s’agit de toute évidence d’une façon extrêmement minoritaire de vivre la prostitution. Ce que je nie aussi de toute mes forces, c’est un discours visant à faire passer pour dépréciatif l’interpellation sur la fragilité d’un grand nombre de prostitué-e-s. Ce n’est pas une honte ni une tare d’être fragile, d’être une victime, d’être aliéné-e-s (et nous sommes tou-te-s aliéné-e-s, d’ailleurs). Rappeler le pourcentage énorme de prostitué-e-s ayant subi des violences sexuelles dans l’enfance ou l’adolescence, interroger la dimension de répétition des traumas*, n’a rien de péjoratif ou de hautain.

À titre d’exemple, je citerai le cas d’une amie, ex actrice porno et prostituée. Ne parlant pas très bien français, elle cherchait quelqu’un qui soit prêt-e à répondre à ses potentiels clients au téléphone, afin de leur indiquer les tarifs, les « prestations », et de prendre les rendez-vous. Un de mes proches, qui peu de temps auparavant était prêt à rejoindre Zéro Macho tant la dimension violente de la prostitution le frappait, a accepté de faire ce travail rémunéré (oui, ça tombe sous le coup de la loi sur le proxénétisme). Lorsqu’en j’en ai parlé avec lui, il m’a dit qu’il en avait auparavant discuté avec elle, et qu’il était apparu, de cette discussion, qu’elle ne vivait pas sa prostitution de façon violente. Bon.

Quelques temps plus tard, alors que je discutais avec cette amie, lorsqu’elle a minimisé l’aspect violent de son activité prostitutionnelle, je n’ai pas nié son ressenti, j’ai simplement dit « tu as de la chance de le vivre ainsi, parce que moi je le vivais très mal » (bon, comme ça vous savez que je sais de quoi je parle, au passage). C’est alors qu’elle s’est exclamée : « oh tu sais, chaque passe est pour moi comme un viol ! »

Comme quoi il ne fallait pas creuser bien loin et bien longtemps pour découvrir se qui se tramait derrière le discours de façade…

Il n’est pas anodin, d’ailleurs, que ceux et celles qu’on entend le plus sur la défense de la prostitution comme étant « un métier comme un autre », le STRASS pour bien le nommer, qui multiplient les accusations (parfois justifiées) envers les abolitionnistes de « parler à la place des concerné-e-s », soient les premiers/ères à nier la parole des prostitué-e-s qui ne vont pas dans leur sens, parfois de façon très violente. Entre autres avec des « si ça te convient pas, t’as qu’à arrêter » qui nient complètement, à la fois la dimension psychologique et la dimension économique de la prostitution, et sont d’une violence inouïe pour la personne qui les reçoit (imaginons deux minutes la même injonction faite à une personne anorexique, par exemple : « si ça te plaît pas de maigrir, t’as qu’à arrêter d’être anorexique ! »). Autre exemple avec Thierry Schaffauser**, sur un plateau télévisé, où la parole des prostitué-e-s les plus fragiles est portée par une militante du Nid, qui rappelle que beaucoup des personnes qu’elle reçoit comparent chaque passe vécue avec un viol. Réaction de Schaffauser : « elles vont jouer les victimes pour avoir accès [aux] services » (source). Qui nie la parole des concerné-e-s ici ?

Un homme m’a aussi opposé l’argument selon lequel la parole des ex-prostitué-e-s avaient moins de valeur que la parole des prostitué-e-s encore en activité. Outre que c’est nier l’existence (rare mais pas moins réelle) de prostitué-e-s en activité qui sont pour l’abolitionnisme et dénoncent la prostitution comme étant une violence, ce genre d’arguments permet aussi de nier absolument toutes les violences. Si on ne prenait en compte que la parole des femmes battues qui sont encore avec leur conjoint violent, on pourrait aussi dire que frapper sa femme n’est pas une violence, puisque la majorité de ces femmes trouvent des excuses à leur conjoint et minimisent voire nient la violence. Si on ne prenait en compte la parole des otages que lorsqu’ils et elles ne sont pas encore libéré-e-s, on pourrait aussi qualifier la prise d’otage d’acte non violent. C’est nier totalement les phénomènes psychologiques d’identification à l’agresseur, de syndrome de Stockholm, de déni des violences afin de survivre psychiquement, de dissociation psychique. Et souligner ces phénomènes, encore une fois, n’a rien de méprisant, paternaliste ou condescendant. N’en déplaise à certain-e-s, nous avons tou-te-s un inconscient.

Quelque chose qui revient souvient dans les argumentaires, c’est une binarité posée entre d’un côté, les prostitué-e-s sous la coupe de proxénètes et de réseaux (là, tout le monde ou presque s’accorde à dire que ce sont des esclaves et que c’est indéfendable. Quoique en creusant un peu, il se trouve des gens pour prétendre qu’après tout, c’est un salariat comme un autre… et d’autres qui préfèrent les prostituées esclaves, parce qu’ils peuvent leur imposer plus de pratiques sexuelles), et de l’autre côté, les prostitué-e-s libres, heureux/ses, fiers/ères, la prostitution dite « choisie ». Ce qui n’est rien d’autre qu’une négation des déterminismes sociaux, économiques, psychologiques, des rapports de domination, de la force de l’inconscient, posture d’ordinaire très marquée à droite, avec son idéologie de l’individualité, du libre-arbitre, de la méritocratie.
Alors oui, les déterminismes et l’inconscient touchent absolument tout le monde, et non, il n’y a pas d’un côté des gens contraint-e-s et de l’autre des gens qui volent librement sur l’aile légère d’une vie de choix. Néanmoins, lorsque les fragilités psychiques, les rapports de domination patriarcale, capitaliste, voire en plus raciste et transphobe, poussent quelqu’un-e dans une activité dangereuse pour son intégrité physique et psychique, venir prétendre qu’il s’agit d’un choix pris en total libre-arbitre et s’en laver les mains, est à mon sens de la non-assistance à personne en danger (au même titre que lorsque certain-e-s viennent réclamer qu’on laisse les personnes malades psy se suicider). Il ne s’agit pas de forcer les prostitué-e-s à arrêter contre leur gré, mais simplement de tout mettre en œuvre pour leur permettre de le faire (je rappelle que lorsqu’on leur demande leur avis, environ 90% des prostitué-e-s disent désirer sortir de la prostitution).

Concrètement, il existe trois grands axes politiques par rapport à la prostitution :

– Le prohibitionnisme. Il s’agit de condamner à la fois les proxénètes, les prostitué-e-s, et les clients. C’est le choix politique des États-Unis (excepté le Nevada qui est réglementariste), où la prostitution n’a pas disparu pour autant, où l’âge moyen d’entrée en prostitution est de 14 ans, où l’espérance de vie des prostitué-e-s n’excède pas celle des soldat-e-s parti-e-s dans les pays en guerre… D’un point de vue éthique comme pragmatique, je ne vois pas ce qui peut justifier une telle politique (et si vous êtes prohibitionniste, passez votre chemin, nous n’avons très franchement rien à nous dire).

– Le réglementarisme. Il s’agit de prendre acte que la prostitution existe, et de la réglementer, c’est à dire d’autoriser les lieux de prostitution, et certaines formes de proxénétisme « non forcé ». C’est le cas par exemple en Allemagne, ou aux Pays-Bas. Dans tous les pays ayant fait le choix de réglementer, le nombre de prostitué-e-s a fortement augmenté. Et avec lui, forcément, le nombre de prostitué-e-s sous la coupe de proxénètes (légaux ou non), en situation de grande détresse économique et/ou psychologique. Contrairement à ce que certain-e-s affirment, les violences à l’encontre des prostitué-e-s n’y ont pas disparu, pas plus que le mépris à leur égard. Certaines violences sont devenues étatiques, comme les consultations médicales obligatoires : il s’agit de déterminer si le/la prostitué-e est porteur/euse de maladie(s) sexuellement transmissible(s), ce qui n’est en aucun cas une mesure de protection envers ces personnes, mais bien envers les clients, puisque ces derniers ne se voient pas imposer de consultations médicales ni de dépistages, et que dans tous les pays ayant autorisé les établissements de prostitution, les fellations sans préservatif y sont proposées (pratique très dangereuse pour le/la prostitué-e qui l’exerce, beaucoup moins pour le client qui en bénéficie).

– L’abolitionnisme. En théorie, il s’agit de prendre acte que la prostitution est (dans la majorité des cas) violente pour celles et ceux qui la subissent, et de faire en sorte qu’elle vienne à diminuer jusqu’à disparaître, via plusieurs moyens : pénalisation des clients et des proxénètes, aides aux prostitué-e-s pour les aider à sortir du système prostitutionnel, non réglementation de la prostitution. Malheureusement, dans la pratique, l’abolitionnisme trempe souvent ses pieds dans des idées, voire dans des lois, qui penchent fortement du côté du prohibitionnisme.

Je l’affirme haut et fort : je suis abolitionniste, parce que je considère la prostitution comme étant une violence pour l’immense majorité de celles et ceux qui la vivent, parce que je considère les clients comme des oppresseurs, parce que je récuse l’idée qu’il s’agirait d’un « métier comme un autre » ou qu’il suffirait de réglementer pour faire disparaître la violence et les caractères sexiste, raciste, transphobe et capitaliste de la prostitution. Mais je refuse de laisser tremper mon abolitionnisme dans le prohibitionnisme ou la putophobie (terme que je ne récuse pas : il y a bel et bien une oppression et une stigmatisation à l’encontre des prostitué-e-s, qui est perpétuée d’ailleurs aussi bien dans la population générale que chez certain-e-s abolitionnistes ou certain-e-s réglementaristes).

Ainsi, l’argument selon lequel la prostitution favoriserait une certaine vision de toutes les femmes et que c’est pour cela qu’on devrait la combattre me fait bondir. Parce qu’il donne l’impression que militer pour les prostitué-e-s ne serait pas, en soi, suffisant, et qu’il faudrait étendre la réflexion à la cause des autres femmes, celles qui ne se prostituent pas. Parce que la cause des prostitué-e-s ne suffit pas à elle seule d’être entendue ? Parce que ce seraient les autres femmes, celles qui ne tapinent pas, qui méritent qu’on se penche sur la question de la prostitution ? Je me fiche d’ailleurs du fait que l’argument touche à quelque chose de vrai (l’idée que le corps des femmes serait à disposition des désirs des hommes touche toutes les femmes), je le trouve méprisant pour les prostitué-e-s, qui sont bien les premières victimes de la culture prostitutionnelle.

De même, si je suis, d’un point de vue moral (pragmatiquement parlant je suis plus indécise), pour la pénalisation des clients, au nom de l’argument que voici : acheter le consentement sexuel d’autrui tient de la contrainte économique et/ou psychologique, voire physique si la personne est sous la coupe d’un-e proxénète, donc du viol, la façon dont la loi sur la pénalisation des clients en France a été présentée et est appliquée me fait bondir. Une véritable politique abolitionniste prend en compte le fait que les prostitué-e-s sont des victimes. Partant de là, il est indéfendable de les traiter en délinquant-e-s. Abolir la loi sur le racolage passif en rappelant aux maires de France qu’ils et elles pourront continuer à pénaliser les prostitué-e-s via d’autres lois, ce n’est pas une politique abolitionniste, mais une politique prohibitionniste qui ne dit pas son nom. D’autre part, si acheter le consentement d’autrui est un viol (et donc un crime), ce que je maintiens, le punir d’une simple amende et d’un stage de sensibilisation contribue alors à la banalisation de cette forme de viol (alors qu’on vit dans une société où le viol est déjà banalisé).

Ceux et celles qui, à l’instar de Christian Estrosi, soutiennent la pénalisation des prostitué-e-s via la loi sur le racolage, en prétextant que cela permet de faire pression sur les prostitué-e-s arrêté-e-s pour qu’ils et elles dénoncent leur(s) proxénète(s), font aussi preuve d’une putophobie à vomir. Pourquoi pas aussi une loi pénalisant les femmes battues, les victimes de viols, les enfants victimes de pédocriminalité ? C’est encore une fois considérer les prostitué-e-s comme des sous-citoyen-ne-s, des quantités négligeables qu’on peut sacrifier comme les œufs servant à faire des omelettes.

Une politique réellement abolitionniste devrait consister à accompagner la loi sur la pénalisation des clients d’une véritable aide à la sortie de la prostitution, en interdisant toute pénalisation de la prostitution, c’est à dire en rendant illégaux les arrêtés municipaux interdisant de garer son camion dans les zones de prostitution, illégales les pratiques coercitives de la police envers les prostituées, illégales les interpellations de prostitué-e-s pour attentat à la pudeur, racolage, etc, en donnant de vrais moyens de s’en sortir, avec un RSA (ou plutôt un salaire à vie) digne de ce nom (non, 475 euros par mois ce n’est pas de l’assistanat, c’est de la non-assistance à personnes en danger***) dès l’âge de 18 ans et inconditionnel (croire que tou-te-s les ex prostitué-e-s peuvent être « réinséré-e-s » dans le monde de l’emploi me semble à la fois totalement irréaliste, compte tenu du taux de chômage et des dégâts psychologiques en œuvre avant, pendant et après la prostitution, et problématique d’un point de vue anti-capitaliste, puisqu’il s’agit d’imposer une norme de survie des classes pauvres par une mise au travail peu qualifié, pénible et très peu rémunérateur), un accompagnement psychologique et psychothérapeutique proposé (non imposé) à toute personne prostitué-e, qu’elle désire ou non sortir de la prostitution****, une véritable politique d’accueil inconditionnel des réfugié-e-s et immigré-e-s (et non des Titres de Séjour de six mois, délivrés uniquement si le/la prostitué-e-s accepte de se mettre en danger en dénonçant son/sa proxénète, ce qui en outre exclue de fait les prostitué-e-s étrangers/ères n’ayant pas de proxénète, qui, s’ils et elles sont rares, n’en existent pas moins).

Afin de contrer les effets potentiellement négatifs de la pénalisation des clients, il faudrait, en outre, faire de cette pénalisation non un moyen offert aux flics pour traquer les clients (et trop souvent les prostitué-e-s avec, habitude de les considérer comme des délinquant-e-s oblige), mais entièrement et uniquement un moyen offert aux prostitué-e-s d’inverser un peu la balance de l’oppression, en ayant la possibilité de porter plainte contre n’importe quel client, qu’il y ait eu ou non des violences considérées comme telles par la loi (violences verbales, physiques, sexuelles). D’une part cela permet de faire condamner les clients violents sans avoir à prouver leurs violences, d’autre part cela prend acte du fait qu’être client de la prostitution est une violence en soi, et enfin, cela donne aux prostitué-e-s un pouvoir qui rééquilibre l’immense pouvoir (économique, physique, sexuel, patriarcal, raciste…) que les clients font peser sur elles et eux.

Et bien sûr, continuer à se battre pour faire tomber le capitalisme et le patriarcat.

*Allez lire la thèse de médecine de Judith Trinquart La décorporalisation dans la pratique prostitutionnelle : un obstacle majeure à l’accès aux soins, c’est à mon sens nécessaire pour se faire un avis sur les dimensions psychologiques en jeu dans la prostitution.

**Au passage j’ai beaucoup de mal avec le fait qu’un homme cisgenre, prostitué « de luxe » navigant entre Londres et Paris, vienne nous dire avec ses airs de bourgeois (apparemment il est fils d’un psychanalyste parisien, pas vraiment un milieu social défavorisé) qu’il représente la parole de tou-te-s les prostitué-e-s de France. Ce qu’il représente, à mon sens, c’est plutôt la négation des oppressions patriarcale et capitaliste en jeu dans la prostitution. Sous prétexte que l’autruche est un oiseau, serait-ce vraiment pertinent de choisir une autruche comme porte-parole des usagers/ères du ciel…?

***Ne parlons même pas des 330 euros d’aide à la sortie de la prostitution, qui sont clairement du foutage de gueule. Qui peut décemment vivre avec ça ?

****Et pour qu’un accompagnement psychologique et psychothérapeutique soit efficace pour le plus grand nombre, le choix doit être laissé quant au/à la thérapeute et à l’orientation de la thérapie, et il ne doit pas y avoir non plus de limitation dans le temps de la thérapie. Que la personne ait besoin de / choisisse 10 séances de thérapie comportementale ou 15 ans de thérapie psychanalytique, personne ne devrait avoir son mot à dire là-dessus.

Aide antisociale à l’enfance

Ma vie est ainsi faite que je côtoie des gens de tous milieux, de tous univers. Je connais des tas de gens qui ont grandi dans des foyers et des familles d’accueil, des enfants qui y sont encore, mais aussi des familles d’accueil, des éducateurs/trices, et d’autres personnes qui travaillent au contact de ces enfants.

Et force est de constater, au fil du temps, des témoignages divers et variés, des vécus de proches, et même de quelques films documentaires, que dans les pratiques de l’ASE (Aide Sociale à l’Enfance), revient sans cesse le même principe, qu’on pourrait résumer ainsi :

Les enfants placé-e-s en foyer ou en famille d’accueil ont le droit de nouer et garder des liens affectifs forts uniquement avec leurs parents. Les autres liens affectifs doivent être coupés net.

C’est valable lorsque l’enfant noue des liens affectifs fort avec un-e adulte (famille d’accueil, éducateur/trice, directeur/trice de gîte d’enfants qui les reçoit pendant les vacances, animateur/trice, etc). C’est aussi valable lorsque l’enfant noue des liens avec un-e autre enfant (une amie a ainsi témoigné de son amitié avec un enfant placé en famille d’accueil, amitié qui a été coupée net, par le changement d’école et de famille d’accueil de cet enfant, pour cause d’amitié considérée comme trop forte entre eux deux. Avec interdiction totale de s’envoyer des lettres ou de se téléphoner). C’est même valable entre frères et sœurs, qu’on n’hésite pas à séparer si on les trouve trop proches l’un-e de l’autre.

J’ai personnellement connu un enfant de cinq ans, qui s’était attaché fortement à une adulte qui tenait un gîte d’enfants. Coupure absolue du lien, interdiction de se revoir. L’enfant a passé des jours et des nuits à pleurer et réclamer cette personne. En vain.

Lorsqu’une personne souhaite devenir assistant-e maternel-le (famille d’accueil), elle a tout intérêt, pour obtenir son agrément, à parler de son intérêt pour le social, mais à ne surtout pas parler d’affectivité, d’empathie, de désir d’offrir à un enfant un milieu familial. Le rôle des familles d’accueil doit se restreindre le plus possible à un rôle de gardien-ne-s (donner à manger aux enfants, les amener à l’école, aller les y chercher, leur faire faire leurs devoirs…), et le moins possible à un rôle de figure d’attachement, d’ambiance familiale, d’affection.

L’attachement et l’affection ne sont autorisés qu’avec la famille officielle (et encore, on a vu qu’entre frères et sœurs, ça pose aussi problème), c’est à dire avec les parents. Si les parents sont maltraitant-e-s, incestueux/ses, ou refusent de voir leur enfant, ben tant pis pour ce-tte dernier/ère : il ou elle devra grandir sans lien affectif aucun.

Alors que tous les animaux sociaux, et donc les humain-e-s aussi, ont besoin de liens affectifs forts, à fortiori dans l’enfance, pour se construire, alors que le manque de figure d’attachement provoque des dégâts psychologiques parfois irréparables, l’ASE continue à appliquer ce mode de fonctionnement.

On ne se demande pas, alors, pourquoi une majorité de ces enfants, devenu-e-s adultes, se retrouvent sans-abris, malades psy, ou délinquant-e-s. Déjà qu’ils et elles partent avec des difficultés dans l’existence, avec parfois des traumatismes graves, au lieu de leur apporter la possibilité de trouver des points d’appui pour une possible résilience (ce qui passe nécessairement par des figures d’attachement fortes et solides), on les leur interdit. Au nom d’une certaine vision de la famille ? Au nom d’une habitude qu’on a du mal à remettre en question ? Je l’ignore, mais je dois dire que je trouve cela criminel. Et je le dis au nom de tou-te-s ces enfants qui ont été ou sont privé-e-s d’avenir par les institutions censées leur venir en aide.

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