Le serpent de la psychose et la toute-puissance des soignants

Une fois n’est pas coutume, je vais introduire cet article avec un concept lacanien* (un des rares que je comprends).
L’objet a est ce qui fonde le désir. Chez les névrosé-e-s, cet objet a est parti se promener dans le monde extérieur. Ainsi, les névrosé-e-s cherchent cet objet dehors, dans tout ce qu’ils et elles n’ont pas (je veux cette maison, cette voiture, fonder une famille, faire le tour du monde…). Ce qui au passage est du pain béni pour le système capitaliste, qui propose l’accès à l’objet a en échange d’un peu ou de beaucoup de merde (d’argent quoi. Oui parce que pour paraphraser Freud, l’argent, c’est de la merde). Sauf que l’objet a, on n’y accède jamais, puisqu’il est inlassablement dans ce qu’on n’a pas encore… alors on retourne acheter, consommer, sans cesse, dans cette quête inachevable de l’objet a.
Chez les psychotiques, c’est totalement différent. Le/la psychotique porte l’objet a dans sa poche. Ainsi, c’est le monde extérieur tout entier qui se tourne vers lui ou elle pour venir y chercher l’objet a. D’où la persécution qui est évidente chez les paranoïaques, mais aussi par exemple la certitude que la télévision s’adresse directement à la personne, l’angoisse d’être avalé-e par le monde extérieur, le délitement du corps qui se confond au reste du monde… Le grand Autre, les autres, sont donc perçus comme menaçants, dangereux et tout-puissants.

La psychothérapie institutionnelle, pour atténuer cet effet, s’est attelée à rendre le monde extérieur et les autres moins menaçants, en diminuant leur puissance. Elle part du postulat que pour soigner la psychose, il faut d’abord soigner l’institution. Transformer l’asile tout-puissant et concentrationnaire qui dévore quasiment littéralement les malades en un lieu où au contraire le pouvoir est atténué au maximum, dilué, contrôlé. Les soignant-e-s doivent devenir le plus possible des égaux/ales par rapport aux soigné-e-s. Pour ce faire, on engage comme soignant-e-s des gens qui ont d’autres formations que la formation médicale et psychiatrique (Tosquelles, en Espagne, avait ainsi engagé des prostituées), on rend les patient-e-s acteurs/trices de leurs soins, on propose différents lieux et différentes formes de soins, et on multiplie les réunions. Lieux où on parle, où on pose les choses, où on prend des décisions, où on règle les conflits, dans une dynamique la plus égalitaire possible (la psychothérapie institutionnelle reposant sur deux jambes d’égales importances : Freud, et Marx).

Une autre expérience de soin psychique tend elle aussi à rendre le monde du soin plus égalitaire et moins dévorateur. Il s’agit de l’Open Dialogue, né en Finlande (en Laponie du Nord) dans les années 1980. Les principes de cette psychiatrie sont les suivants :
– Toute personne peut appeler le centre de crise, à n’importe quel moment, pour exposer un problème de souffrance psychique. Il peut s’agir de la personne en souffrance, d’un membre de sa famille, d’un-e ami-e, d’un-e collègue, etc. On ne refuse jamais un de ces appels à l’aide, et dans les 24 heures, une réunion est prévue, en général au domicile du/de la patient-e (ou, s’il ou elle ne souhaite pas que ça se fasse chez elle/lui, dans un lieu de réunion prévu à cet effet), avec la personne en souffrance psy, des membres de son entourage (famille, ami-e-s, voisin-e-s…), et des thérapeutes, dont au moins deux psychiatres (mais aussi infirmiers/ères, travailleurs/euse sociaux/ales, psychologues, aide-soignant-e-s…).
– On ne parle jamais du/de la patient-e en son absence. Toute discussion entre les thérapeutes, ou entre les thérapeutes et les proches du/de la patient-e, se fait en présence de la personne concernée.
– La discussion, le dialogue, doit être le plus possible égalitaire. Les décisions concernant la prise en charge de la souffrance psychique se font conjointement entre toutes les personnes impliquées. Il ne s’agit donc pas d’une méthode thérapeutique, toutes les méthodes pouvant être proposées et utilisées (psychothérapies diverses, médication, travail social…).

Alors que dans le reste du monde occidental, la souffrance psychique n’est en général prise en charge que lorsqu’elle s’aggrave et devient invivable pour la personne et/ou son entourage, ici, les gens savent qu’ils et elles peuvent appeler à l’aide à tout moment, et appellent donc bien plus tôt. Là où ailleurs la décompensation psychotique est traitée par une hospitalisation sous contrainte avec mise d’office sous médication, et où les proches font donc reculer l’échéance jusqu’au dernier moment, redoutant le moment où la violence de la prise en charge finira par éclater, dans le système du Dialogue Ouvert, on n’attend pas que les choses s’aggravent, et on pose le problème de façon démocratique.
La prise de neuroleptiques ne se fait pas d’emblée. D’autres moyens thérapeutiques, qui n’ont pas les effets secondaires lourds des psychotropes, sont tentés au préalable. Du coup, un tiers seulement des personnes en crise psychotiques sont traitées avec des antipsychotiques. Les deux autres tiers sortent de la crise sans médication.

Les résultats de cette psychiatrie sont impressionnants, à fortiori dans les cas de psychoses. Outre le nombre important de patient-e-s qui s’en sortent sans médication, 81% des personnes bénéficient d’un rétablissement qui ne repose pas sur une béquille médicamenteuse. Les nouveaux cas de schizophrénie ont fortement diminué, les crises psychotiques se chronicisant beaucoup moins qu’ailleurs : 2 nouveaux cas pour 100 000 personnes, là où avant il y avait 33 nouveaux cas pour 100 000 personnes. De tels résultats vont même à l’encontre de certaines idées reçues, comme l’irrémédiabilité de la psychose et la nécessité d’un traitement à vie pour tou-te-s.

La psychothérapie institutionnelle, si elle n’obtient pas des résultats aussi spectaculaires (il faut dire aussi qu’elle reste confinée en de rares lieux), porte néanmoins en commun un usage des neuroleptiques bien moins fréquent, et à des doses bien moindres, que dans la psychiatrie hospitalière classique, ainsi qu’une extrême rareté de la violence des patient-e-s.
Force est de constater que ces deux approches, basées toutes deux sur un modèle égalitaire entre soigné-e-s et soignant-e-s, apportent aux malades des solutions suffisamment efficaces pour diminuer, voire faire disparaître, les effets délétères des psychoses.
Dans les asiles tels qu’ils existaient avant la Seconde Guerre Mondiale, au contraire, les malades psychiques restaient pour la quasi totalité engoncé-e-s dans leur psychose ou leur névrose, dans leurs symptômes, jusqu’à la fin de leurs jours. L’asile, son mode concentrationnaire, l’inégalité criante entre soignant-e-s et soigné-e-s, les premiers/ères possédant liberté, pouvoir et droit à maltraiter et torturer au nom du soin et de la sécurité, les second-e-s étant privé-e-s de leur liberté, de tout pouvoir décisionnel les concernant, de leur droit à la pudeur, de leur dignité. Cela aurait rendu fou/folle n’importe qui, cela ne pouvait évidemment pas soigner la folie.
Si on en revient à l’objet a, il est logique de constater que là où le monde extérieur et les soignant-e-s sont tout-puissants, violents, intrusifs, la psychose s’auto-nourrit d’elle-même, tandis que là où la toute-puissance du monde extérieur et des soignant-e-s est contrôlée et contenue, la psychose s’apaise.

Les lacanien-ne-s adorant faire des petits schémas (souvent incompréhensibles), j’avais envie de faire, moi aussi, un petit schéma. Mais je n’ai pas les outils pour ça, ou si je les ai, je ne sais pas m’en servir. Alors je vais vous décrire mon petit schéma.
Premier petit schéma, on représente un serpent qui se balade de façon normale et linéaire. C’est le serpent de la psychose.
Deuxième petit schéma, ce serpent de la psychose forme un cercle, il se mord la queue. Ce qui pousse le serpent de la psychose à se mordre la queue, c’est l’aspect violent, maltraitant et tout-puissant du monde extérieur. Cette toute-puissance nourrit le serpent de la psychose, qui se renforce et devient plus agressif, agressivité qui le pousse à attaquer ce qui se présente à lui (en l’occurrence, sa queue). La queue du serpent est la toute-puissance de l’institution et du monde soignant. Attaquée par le serpent, la queue se protège en augmentant sa toute-puissance, qui renforce le serpent de la psychose, le rendant plus agressif encore. C’est le cercle vicieux absolu.

Malheureusement, même si on n’est pas de retour dans le mode de fonctionnement asilaire, la toute-puissance, la coercition, l’absence de discussion entre soignant-e-s et soigné-e-s, la mise à mal de toute notion démocratique sont la norme dans les hôpitaux psychiatriques, et ça ne va pas en s’arrangeant.
La structure même de la psychose, qui vit le monde extérieur comme persécutoire, dangereux, intrusif et tout-puissant, rencontre ce mode de fonctionnement, où les soignant-e-s ont les pleins pouvoirs pour priver de liberté, jusqu’à la privation ultime qu’est la contention mécanique, supprimer les minces carapaces qui protègent du monde extérieur, y compris la pudeur (mises en pyjama forcées), commettre des intrusions répétées telles que les injections forcées de médicaments, etc. La loi, l’institution, la pratique, mais aussi les particularités de la psychose elle-même, renforcent ce pouvoir. On fait tout ça pour le bien des patient-e-s, qui ne sont pas en capacité de consentir à leurs soins. Mais ce faisant, les soignant-e-s se précipitent vers l’objet a, farfouillent dans la poche du/de la patient-e-s pour le trouver, et donnent ainsi raison à la psychose : oui, le monde extérieur est violent, tout-puissant et intrusif. Et le serpent de la psychose de se mordre ainsi la queue.

Lorsqu’on critique l’usage de la coercition, de la contention, des pratiques punitives en psychiatrie, mais aussi lorsqu’on montre que d’autres modalités de soins de la psychose sont possibles, et qu’on montre que la psychothérapie institutionnelle, ou l’Open Dialogue donnent des résultats bien meilleurs que la psychiatrie hospitalière classique, il se trouve toujours un nombre impressionnant de soignant-e-s en psychiatrie qui viennent dire que tout cela est bien beau, mais que face à une personne en crise violente, qui est dangereuse pour elle-même et les autres, la coercition et la contention s’imposent. Que quand une personne est suicidaire ou perd contact avec la réalité, dialoguer avec elle devient impossible, et que prendre les décisions unilatéralement pour elle, pour son bien, est la seule chose à faire, la seule chose possible.

Habitué-e-s, et de plus en plus, à faire ainsi et pas autrement, ces soignant-e-s, la tête dans le guidon (bien obligé-e lorsqu’on est si peu nombreux/ses qu’on n’a plus le temps de parler, de réfléchir, de mettre en doute, d’interroger les pratiques, puisqu’un flot ininterrompu d’urgences et de crises doit sans cesse être géré), n’arrivent même plus à croire que la violence, l’incapacité à dialoguer, l’agitation, ne sont pas naturellement inhérents à la psychose. Alors ils et elles nourrissent le serpent, empêché-e-s de faire autrement par le manque criant de moyens et de temps, se protégeant de la violence par des positions toutes-puissantes qui engraissent encore et toujours le serpent, qui grossit, grossit, devient de plus en plus agressif, justifiant encore plus de coercition… Et la situation devient infernale, non seulement pour les patient-e-s, mais aussi pour les soignant-e-s.
La seule qui se porte bien, dans cette affaire, c’est la psychose.

 

 

*N’étant pas super calée en lacanisme, n’hésitez pas à me dire si jamais je me suis embrouillée quelque part.

Publicités

L’antispécisme n’est pas la défense des sans voix

Ce sont des choses qui reviennent régulièrement dans les communautés véganes, animalistes et antispécistes. Et encore plus dans ce qu’on appelle la protection animale (pas forcément antispéciste). Les animaux seraient des « sans voix », et la particularité de l’antispécisme serait qu’au contraire des autres luttes sociales, il ne serait pas porté par les concerné-e-s mais par leurs allié-e-s.

Vision elle-même spéciste, si vous voulez mon avis.

Ce terme de « sans voix » est basé sur l’idée que le langage serait le « propre de l’Homme ». C’est passer à côté de ce que les animaux non-humain-e-s (et les arbres, aussi, d’ailleurs) nous disent lorsqu’on prend la peine de bien vouloir les écouter. La communication entre espèces différentes n’est pas d’usage dans notre culture (elle l’est, ou l’a été, dans certaines cultures humaines), même si de plus en plus de personnes s’y intéressent. Personnellement, je n’ai pas attendu d’entendre parler de la communication animale intuitive pour la pratiquer… Enfant, taper la discute avec mes ami-e-s vaches, chien-ne-s, chevaux, orvets… mais aussi érables (j’ai toujours eu un faible pour les érables), bouleaux, sapins… était pour moi simple et naturel. Et je ne regrette rien tant que d’avoir beaucoup perdu en pratique (un peu comme avec n’importe quelle autre langue : lorsqu’on cesse de la pratiquer au quotidien, on a tendance à l’oublier).

Alors que je farfouillais chez un-e bouquiniste, je suis tombée sur un livre écrit dans les années 50 et traduit en Français dans les années 70 : Des Bêtes et des hommes, de J. Allen Boone, qui traite de communication entre humain-e-s et autres animaux. J’ai hésité à l’acheter, mais je l’ai laissé. Des mois plus tard, au même endroit, je suis de nouveau tombée dessus (et son prix avait drastiquement baissé, à croire que personne n’était intéressé-e par ce vieux bouquin), et j’ai eu l’impression qu’il m’avait attendue. Alors je l’ai acheté, je l’ai lu, et je l’ai beaucoup aimé, parce que j’y ai retrouvé les intuitions et la fraîcheur des amitiés de mon enfance. Je ne suis donc pas la seule à m’être liée d’amitié avec une mouche !

Il ne s’agit pas de pousser tou-te-s les antispécistes à apprendre la communication animale (quoique, ce serait génial !), mais de rappeler que ne pas parler et comprendre une langue ne donne pas le droit de nier son existence. Les animaux non-humain-e-s ne sont pas des sans voix.
On pourrait défendre l’utilisation de ce terme avec l’argument (qui m’a déjà été opposé) que n’étant pas entendu-e-s dans notre société spéciste, les autres animaux y sont effectivement considéré-e-s comme des sans voix, non parce qu’ils et elles ne parlent pas, mais parce que la société refuse d’entendre ce qu’ils et elles ont à dire (tout comme on pourrait dire que les enfants sont aussi des sans voix). L’argument n’est pas infondé, mais je crains fort qu’il ne fasse que renforcer l’idée que les animaux non-humain-e-s ne s’expriment réellement pas, étant donné à quel point cette idée est répandue et tenace.

« Il parait qu’autrefois, nous étions civilisés et instruits. Nous savions parler aux arbres et à toutes les plantes, au peuple ailé, aux quadrupèdes, aux êtres rampants, aux mammifères, et au peuple des poissons. Nous formions un seul et même esprit. C’est ce que l’on appelle être civilisé ou instruit. » (Black Elk)

Concrètement, je vois difficilement comment peut-on prétendre savoir ce que les animaux veulent ou ne veulent pas, si on ne leur demande pas leur avis. Alors c’est sûr, un minimum de sens de l’observation et de logique suffisent pour affirmer que les vaches ne veulent pas être séparées de leur veau, que personne ne veut être amené-e à l’abattoir pour y être tué-e, que la castration des porcelets sans anesthésie est une torture.
Mais pour d’autres questions plus subtiles, il me semble que demander leur avis aux premiers/ères concerné-e-s s’impose. Qu’est-ce que telle poule pense du fait qu’on lui prenne ses œufs pour les manger (sans doute certaines poules voudront qu’on leur laisse leurs œufs pour les manger elles-mêmes ou les couver, tandis que d’autres seront ravies de savoir que leur humain-e préféré-e en profite au lieu de les laisser pourrir) ? Qu’est-ce que tel cheval pense du fait qu’on lui monte sur le dos pour aller se balader (je connais personnellement un poney qui adore ça, parce que ça permet de galoper à fond dans les prés, ce que les balades à pied ne permettent pas. Poney qui d’ailleurs sait très bien comment se débarrasser d’un-e cavalier/ère qui l’emmerde…) ? Qu’est-ce que tel-le chien-ne pense du fait d’apprendre à aider un-e humain-e handicapé-e dans sa vie de tous les jours, et combien d’heures par jour il ou elle est prêt-e à y consacrer ?

On en vient à la lutte sociale portée par les allié-e-s et non par les concerné-e-s. Alors oui, ce sont les allié-e-s qui écrivent des articles, qui filment en caméra cachée dans les abattoirs, qui créent des sanctuaires pour les réfugié-e-s du monde spéciste, qui organisent des débats, etc.

Mais lorsqu’un-e éleveur/euse est chargé et blessé-e gravement, voire tué-e, par un taureau, un bélier ou un bouc, doit-on parler d’accident ou d’acte de résistance ? Il n’est pas anodin de constater que dans les refuges et sanctuaires, les taureaux, béliers et boucs n’attaquent pas les humain-e-s. Quand j’étais enfant, et alors que les éleveurs me mettaient en garde contre le taureau qui était réputé super méchant et dangereux, j’entrais dans le pré, je me liais d’amitié avec les génisses comme avec le taureau, je dormais contre leur cou pendant leurs longues séances de rumination… Il ne m’est jamais rien arrivé*.
Prétendre que ces attaques seraient des accidents et non des actes politiques délibérés de résistance, c’est avoir une vision des animaux non-humain-e-s franchement hautaine, c’est nier leur intelligence. Un taureau sait très bien faire la différence entre un-e humain-e qui exploite et envoie à l’abattoir vaches et veaux, et un-e humain-e antispéciste, c’est à dire un-e allié-e (sinon je ne serais plus là pour le dire).

Les animaux qui s’échappent d’un élevage et partent vivre dans la nature, celles et ceux qui s’échappent d’un abattoir, le tigre ou l’éléphant de cirque qui attaque et tue son dresseur (et parfois quelques spectateurs/trices avec), un-e chien-ne battu-e qui mord l’humain-e qui le/la frappe, le cerf qui tabasse un chasseur… sont autant de résistant-e-s au spécisme.
Ce ne sont pas des actes de résistance en grand, avec de grandes alliances politiques, on n’a pas encore vu toutes les vaches d’un village se décider pour attaquer leurs éleveurs/euses ensemble le même jour. Mais dans un monde fortement spéciste, où tout est fondé par et pour les humain-e-s (enfin, surtout les humains en fait), où l’aliénation des autres animaux est puissante, où la domination est intégrée depuis des milliers d’années, jusque dans les gènes, ces actes de résistance prouvent la force et la détermination à vivre libre de ces animaux.

Ne faisons pas comme s’ils n’existaient pas.

 

 

*Bon, une fois j’ai effrayé le veau en voulant le caresser et le taureau m’a coursée, mais il s’est arrêté avant de m’atteindre, et m’a clairement dit qu’il n’avait pas l’intention de me tuer ni de me blesser, juste de me faire peur, comme j’avais fait peur au veau. Le lendemain on était de nouveau copains comme cochons.

Non, non et non, l’insémination des vaches n’est pas un viol !

C’est un argument qui revient souvent chez certain-e-s véganes, antispécistes et animalistes : dans l’industrie laitière, les vaches inséminées artificiellement subiraient des viols. Et c’est un argument qui m’a toujours posé problème, et pas qu’un peu. Non pas parce que je considère que les vaches auraient moins de valeur que les humain-e-s, ou que leur souffrance serait moins importante. Mais parce que c’est un argument qui se base, soit sur une vision déformée du ressenti des vaches, soit (beaucoup plus grave) sur une vision déformée du viol et de ses conséquences.

Le viol est, avec la torture, l’un des deux événements les plus traumatogènes : 80% des personnes violées souffrent de psychotraumatisme, et la plupart des psychotraumatismes les plus graves sont causés par le viol ou la torture. Il s’agit d’une violence causée par autrui, souvent dans le but délibéré de nuire, et qui cause une effraction à la fois physique et psychique. C’est du sérieux quoi.

Toute mon enfance et mon adolescence, j’ai grandi avec des fermes laitières dans le voisinage. Autant dire que des vaches laitières, j’en ai côtoyées un grand nombre, dont beaucoup ont été, d’ailleurs, des amies proches.
Lorsqu’on arrache un veau nouveau-né à sa mère à la naissance, et encore pire, lorsqu’on l’arrache à sa mère non pas à sa naissance mais quelques minutes ou heures plus tard (par exemple si le veau naît au pré, ou s’il naît à l’étable mais que l’éleveur/se est abstent-e), la souffrance de la vache est évidente. Elle crie, elle pleure, elle appelle son enfant avec des hurlements désespérés qui transpercent la nuit jusqu’à venir se figer dans le cœur et l’âme de toute personne dotée d’un minimum d’empathie. Oui, là, on peut parler de traumatisme.

À contrario, lors d’une insémination artificielle, la vache inséminée s’en contre-fout royalement. Les années passant, elles connaissent l’inséminateur/trice, et elles n’ont aucun mouvement de recul, de peur ou de colère lorsqu’elles le/la voient. Il arrive même que l’insémination se fasse au pré, sans usage d’entrave, et sans que la vache ne tente pour autant de fuir.
Il est vrai que certaines victimes de viol ne tentent pas non plus de fuir : la sidération fait sa sale besogne et rend la victime incapable de bouger. Mais pour un-e observateur/trice extérieur-e, la sidération se repère aisément. Un animal (humain-e ou non) figé de peur n’a pas la même expression qu’un animal apaisé. Et clairement, la vache qui subit l’insémination n’est pas non plus en état de sidération.

Il est évident que les vaches et les humain-e-s n’ont pas le même rapport au corps, à la nudité, à la pudeur et à l’intimité. Les humain-e-s couvrent leur corps, et surtout leurs parties génitales, alors que les vaches se promènent la vulve à l’air sans rougir le moins du monde. Les vaches et les taureaux s’accouplent devant tout le monde sans aucune gêne. Mais, et c’est là que je ne suis pas totalement d’accord avec l’article de l’Elfe, les vaches ont, comme beaucoup d’autres animaux, une notion de l’intime (ainsi qu’une conscience de soi d’ailleurs). Sauf que l’intime, chez la plupart des animaux, n’est pas du tout lié à la sexualité, mais à la mort. Ben oui. Mourir se fait discrètement, souvent seul-e, et ne sont accepté-e-s si possible comme témoins de la mort, que les personnes proches, les intimes justement. Ce qui au passage rend les abattoirs encore plus abjects, immondes et traumatisants.

Alors que dans l’insémination, le traumatisme et l’abus ne sont pas liés à l’acte lui-même, mais à ce qui vient neuf mois plus tard (neuf mois et dix jours exactement) : la naissance du veau qu’on arrache de force à sa mère. On peut donc critiquer l’insémination pour sa conséquence : la naissance d’un bébé qu’on arrachera à sa mère pour l’enfermer seul dans une niche à veau minuscule (ou l’attacher par le cou à une corde très courte), où il ne pourra ni courir, ni marcher (hormis un pas en avant et un pas en arrière), ni jouer, ni profiter de la tendresse dont il a besoin pour se construire sereinement, et qui sera mis à mort avant d’atteindre l’âge adulte, à moins qu’il s’agisse d’une des rares femelles gardées pour être exploitées comme l’ont été leur mère, grand-mère, arrière grand-mère… Tout cela est suffisamment horrible en soi, sans  qu’il y ait besoin de rajouter la notion de viol par-dessus.

Or comparer l’insémination à un viol est non seulement contre-productif, étant donné que n’importe quel-le éleveur/se peut aisément souligner l’absurdité d’une telle comparaison, et alimenter ainsi le moulin du « ces antispécistes sont vraiment une bande de citadin-e-s qui prétendent défendre des animaux qu’ils et elles ne connaissent pas ». Ils et elles ne se privent pas d’ailleurs de tels arguments lorsque ceux-ci sont infondés, niant l’attachement affectif qui lie la vache à son veau (des mammifères comme vous et moi, avec un attachement hormonal et psychique fort qui se crée dès la naissance, voire même avant), prétendant que les vaches aiment aller à la traite et en ont besoin (le lait qui s’accumule dans les pis cause des douleurs, mais elles préféreraient de loin être tétées par leur veau plutôt qu’être traites par une machine), que c’est le stress et non la douleur qui fait hurler les velles qu’on écorne (pour avoir vu faire, je ne comprends pas comment on peut sérieusement croire à une biterie pareille. Lorsque c’est fait tôt – avant l’âge de deux mois – la corne n’est pas encore reliée au crâne est est moins irriguée et innervée, donc la douleur est moins prononcée, mais de là à prétendre qu’elle n’existe pas… faut oser).
Ne leur donnons pas, en plus, le bâton pour nous faire battre avec l’insémination qui serait un viol, et en plus un truc dégueulasse où l’inséminateur enfonce son bras (protégé par une sorte de sac plastique) dans l’anus de la vache, bras (enfin, plastique) qui ressort plein de bouse. Les vaches ne sont pas dégoûtées comme nous le sommes par leurs excréments. Elles se couchent même régulièrement dedans. Et d’ailleurs, il y a des humain-e-s qui utilisent leurs bouses pour faire du feu afin de cuire leurs aliments, ou pour bâtir leur habitation… Ce sont des excréments d’herbivores, bien moins sales et malodorants que les excréments des omnivores (fussent-ils/elles véganes) et des carnivores.

Mais surtout, cette comparaison est fortement problématique et irrespectueuse vis à vis des victimes de viol(s). Pas parce qu’on les compare à des vaches (ce qui n’a rien d’insultant ou de dégradant), mais parce qu’on met sur un pied d’égalité quelque chose qui est vécu comme anodin et quelque chose qui est très souvent gravement traumatique. Comparer le ressenti d’une vache à qui on arrache son veau et le ressenti d’une humaine à qui on arrache son enfant (ce qui n’est d’ailleurs pas de l’ordre de l’hypothèse, puisque des milliers de femmes l’ont vécu et le vivent encore) a sans doute du sens. Comparer le ressenti de ces mères humaines séparées de force de leur nourrisson avec le ressenti d’une mère grenouille privée de ses têtards serait absurde et violent vis à vis de ces femmes.
Le risque est d’éloigner les personnes victimes de viol(s), et à fortiori celles qui en sont traumatisées, des milieux véganes, antispécistes et animalistes, à cause de la violence de cette comparaison, qui nie la gravité traumatique du viol. Alors qu’avoir été réifié-e, traité-e en objet, amène nombre de personnes, par empathie, à s’interroger sur la réification subie par les animaux non-humain-e-s et à s’engager dans l’antispécisme, se trouver face à des militant-e-s qui mettent insémination artificielle et viol sur un pied d’égalité, ça refroidit.
Un autre risque est de minimiser et banaliser le viol, qui l’est déjà bien assez comme ça, et de renforcer la culture du viol, qui se porte déjà très bien et fait déjà suffisamment violence aux victimes, donc pourquoi en rajouter ?

Féminisme radical non transphobe

Dans un précédent article, j’exprimais le fait que le féminisme radical ne rime pas forcément avec des positions transphobes, et me déclarais TIRF (Trans-Inclusive Radical Feminist). Vous avez été nombreux/ses (zéro) à me demander des précisions quant à ma position. Les voici donc.

Avant toute chose, en tant que personne cisgenre, je tiens à dire que si ma position ou mes propos comportent des choses gênantes au niveau de la transidentité ou de la transphobie, déjà je m’en excuse par avance, sincèrement (mon but n’étant pas de blesser qui que ce soit), et ensuite je suis ouverte à toute critique ou remarque venant de personnes concernées.

En tant que féministe radicale, je considère que le genre est une construction sociale, que le patriarcat utilise pour imposer sa domination, non seulement sur les femmes cis, mais aussi sur toute personne qui ose dévier des cases bien binaires qui collent le genre au sexe biologique (ainsi le patriarcat – et donc la classe des hommes – déteste et opprime les femmes cis, mais aussi les gays, les trans, les intersexes…).

Une personne trans est une personne dont le sexe biologique ne correspond pas au genre social imposé par le patriarcat (qui impose d’avoir un genre social correspondant au sexe biologique). Vous allez me dire que personne ne colle totalement à son genre social, ce qui est vrai, mais je pense qu’il y a une question de degrés, déjà. Vous allez me dire qu’une lesbienne butch est une femme et non un homme trans, alors qu’elle ne colle pas franchement au genre social imposé par le patriarcat ; c’est peut-être là qu’on devrait, en fait, apporter une troisième nuance : il y a le sexe biologique, le genre social, et ce qu’une société considère comme marques du genre social (porter les cheveux longs ou courts, s’épiler ou non, se maquiller ou non, etc). On peut être cis tout en ne collant pas aux marques de son genre social (par exemple être une lesbienne butch), et on peut être trans tout en n’y collant pas non plus (par exemple un homme trans qui se maquille et se vernit les ongles). La différence entre ces deux personnes est que la première ne se sent pas mal à l’aise voire carrément niée lorsqu’on parle d’elle au féminin ou qu’on la prénomme avec un prénom féminin, alors que le second si.
(C’est là, aussi, que le fait d’être cisgenre oblige à un peu d’humilité : en tant que cis, je ne peux pas savoir complètement et entièrement ce que ça fait d’être trans. Je peux être en empathie, je peux écouter les personnes concernées, mais je ne suis pas, et ne serai jamais à leur place. Raison de plus pour ne pas prétendre savoir mieux qu’elleux et leur faire la leçon sur des choses qui ne me concernent pas et ne me concerneront jamais. Au même titre qu’un homme cis venant expliquer aux femmes cis comment elles doivent vivre les règles, la grossesse ou l’accouchement fait du mansplaining et ferait mieux de se taire, une personne cis venant expliquer à une personne trans comment elle devrait ou ne devrait pas vivre sa transidentité ferait mieux de se taire. À fortiori si c’est pour lui balancer des horreurs transphobes dans la figure et la mégenrer…)
Le genre social, ce ne sont pas les vêtements qu’on porte ou la façon dont on se coiffe, c’est bien plus profond et subtil que ça. C’est être reconnu-e, dans une société, comme de tel ou tel genre. Et jusqu’à preuve du contraire, on vit dans une société qui considère qu’il existe deux genres. On peut le déplorer, mais reprocher à des personnes qui subissent l’existence du genre de plein fouet (la transphobie et la transmisogynie tuent) d’être les allié-e-s du patriarcat qui les opprime, c’est super violent et complètement absurde.

Ça revient en fait au même que de reprocher aux militant-e-s de l’anti-racisme d’utiliser les mots « racisme » et « racisé-e-s » et d’être donc des renforcateurs/trices du phénomène raciste. On n’est pas responsable des oppressions qu’on subit juste parce qu’on utilise les concepts de l’oppresseur pour dénoncer l’oppression en question ou la subvertir. Ce ne sont pas les anti-racistes qui ont créé le racisme. Ce ne sont pas les lesbiennes et les gays qui ont créé l’homophobie, et ce même si elles et ils utilisent les termes « pédé » ou « gouine » afin de retourner et subvertir les insultes. Ce ne sont pas non plus les féministes qui sont responsables de l’existence du patriarcat et de l’existence de la binarité de genre dans notre société, quand bien même elles utilisent les termes de « femme », « homme », « classe des femmes », « classe des hommes », « féminisme »…

Les féministes radicales transphobes, les TERF donc (ce n’est pas une insulte, c’est un terme qui désigne le fait d’être féministe radicale et d’exclure les trans. Prétendre que c’est une insulte afin de refuser la remise en question, ça me fait penser au coup de la fragilité blanche et des gens qui hurlent « tu m’insultes de raciste ! » dès lors qu’on leur fait remarquer l’aspect raciste d’une de leurs paroles ou d’un de leurs actes), les TERF, disais-je, reproche aux personnes trans de se conformer aux marques du genre social imposées par la société : de porter des robes, s’épiler, se maquiller, avoir les cheveux longs, par exemple, dans le cas des femmes trans. Je trouve ça archi fort de café, étant donné que d’une part, c’est souvent une question de survie (une personne trans dont le genre « visible » n’est pas marqué socialement, qui n’a pas un bon passing, risque la violence et le meurtre), la seule possibilité d’être accepté-e- comme trans (les trans non-binaires, ou qui ne rentrent pas bien dans la case du genre opposé à leur sexe biologique, se voyant souvent refuser les hormones, la chirurgie, ou même le changement de nom et d’état civil qui leur permettrait de ne pas être agressé-e, de pouvoir travailler, etc), et d’autre part, se conformer en partie aux marques d’un genre social (masculin ou féminin), c’est aussi ce que font toutes les personnes cis, y compris les féministes radicales, y compris les TERF.

Me semble que ces féministes radicales ne sont pas aussi virulentes lorsqu’elles se retrouvent face à une femme cisgenre qui porte ses cheveux longs, s’habille avec une robe ou s’épile… Ce qui est bien la preuve que ce qui les gêne, en réalité, ce n’est pas tant que des personnes se conforment aux marques d’un genre social, mais qu’elles se conforment aux marques du genre social opposé à leur sexe  biologique. Et d’ailleurs, lorsqu’une personne trans ne se conforme pas aux marques du genre social auquel elle appartient, ces mêmes personnes le lui reprochent aussi : comment, cette personne prétend être une femme alors qu’elle garde sa barbe, ou son pénis ! Au final, c’est pile tu perds, et face tu gagnes pas. Ce qui dérange n’est donc pas la conformité ou non aux marques d’un genre social, puisque ça ne dérange pas lorsque la personne est cisgenre, qu’il s’agisse d’une femme en jupe et hauts talons ou d’une lesbienne butch, et puisque c’est attaqué avec virulence dès lors que la personne est transgenre, qu’elle se conforme un peu, beaucoup ou pas du tout aux marques du genre social ; ce qui dérange, c’est la transidentité. Et quelqu’un qui est dérangé-e par la transidentité d’autrui est une personne transphobe, point.

Bon, au final j’ai plus parlé de transphobie que de transidentité – normal, puisque je suis cis et donc non concernée – et que de féminisme radical, mais il me semblait important de mettre à plat certaines choses, afin de me désolidariser de toute tendance à la transphobie dans le féminisme radical.

Pour en revenir au féminisme radical, donc. Considérer que le genre est une norme sociale et qu’il doit être aboli ne change rien au fait que, pour l’instant, il existe. Et s’il existe, ce n’est pas à cause des personnes trans, ou des personnes non-binaires, mais bien à cause du patriarcat, et de la classe des hommes qui en profite (et j’écris bien « classe des hommes », en tant que classe sociale, à différencier des individus donc).

Cachez ces fous plus fous que nous…

Parmi les revendications souvent pertinentes des patient-e-s en psychiatrie, mais aussi parmi les critiques venant de gens qui s’intéressent simplement au sujet, ou même de soignant-e-s, se cache quelque chose qui m’a toujours profondément gênée, et qui, le temps passant et ma réflexion se creusant, me choque en fait de plus en plus.

Il s’agit de la critique faite aux hôpitaux psychiatriques de mélanger les pathologies. Souvent, les termes utilisés sont du genre :
« On y met ensemble les dépressifs/ves, les gens qui traversent une période difficile de leur existence, avec de vrai-e-s fous/folles. »
Une étudiante dans le domaine de la santé m’a même sorti :
« En HP, on mélange les simples dépressifs/ves avec des gens à qui il manque une case. »

Concrètement, je ne sais pas ce qu’est une personne « à qui il manque une case ». Je connais des psychotiques, des autistes, des personnes avec retard mental… Aucun-e n’a de case en moins. Il faudrait déjà que le cerveau, ou la psyché, soit une boîte de rangement, ou un formulaire, avec des cases à remplir. Ce n’est pas ma façon de voir les individus.

Derrière cette revendication, se cache l’idée que les personnes (gravement) psychotiques (puisque ce sont elles qui sont désignées par les vocables « fous/folles » ou « gens à qui il manque une case ») ne sont pas fréquentables, pas même dans les lieux où on leur apporte (où on est censé leur apporter en tout cas) les soins dont elles ont besoin. Puisqu’on les oppose à celles et ceux qui traversent juste une période difficile, c’est à dire aux gens qui ont une mauvaise passe mais ne sont pas malades psy continuellement, il y a aussi l’idée que le monde des patient-e-s en hôpital psychiatrique se divise en deux grands groupes :
– Celles et ceux qui sont sain-e-s d’esprit, mais qu’un coup dur, un burn out, une fragilité psychologique ou neurologique a pu momentanément rendre malades. On considère que ces gens-là vont s’en remettre, qu’ils et elles vont, une fois soigné-e-s, retourner dans le monde « normal », retrouver leur famille, leur travail, leurs ami-e-s, bref, redevenir des citoyen-ne-s à part entière.
– Celles et ceux qui sont fous/folles, à qui il « manque une case », celles et ceux dont on considère que « leur place est à l’asile ». On ignore, où on fait mine d’ignorer, que (la plupart de) ces gens-là aussi vont sortir de l’hôpital, et retrouver leur vie d’en dehors, et même possiblement leur famille, leur travail, leurs ami-e-s, et que ce sont de toute manière aussi des citoyen-ne-s à part entière. D’aucun-e-s trouvent ça irresponsable, et n’hésitent pas à réclamer, à demi mots ou à grands cris, qu’on les enferme à vie par mesure de précaution. La figure du psychotique forcément dangereux, mythe encouragé par nombre de médias et de politicien-ne-s, suffit à effacer le principe d’égalité entre tou-te-s. On ignore aussi que celles et ceux qui ne sortent pas de l’hôpital (oui, il y en a) ont aussi une famille et des ami-e-s, et sont aussi quoiqu’il arrive des citoyen-ne-s et des personnes à part entière.

Le plus triste est d’entendre ce genre de revendications dans la bouche de personnes qui sont elles-mêmes touchées par la maladie psy, et subissent le psyvalidisme.
De la même manière que même chez les UD, il y a souvent une tendance à désigner plus drogué-e-s que soi, et donc plus dangereux/ses, plus  irresponsables, plus méprisables que soi. Ainsi les gens qui militent pour la dépénalisation du cannabis en s’appuyant sur les arguments comme quoi ce serait une « drogue douce » et naturelle, comme quoi ses consommateurs/trices ne seraient pas des drogué-e-s toxicos shooté-e-s junkies (au passage, je rappelle que « junky », ça signifie « déchet », donc merci de rayer ce sale mot de votre vocabulaire), comme quoi il faut garder les braves consommateurs/trices de cannabis loin des vilain-e-s dealers qui pourraient proposer des « drogues dures » et dangereuses à de braves citoyen-ne-s bien intégré-e-s qui ne font que fumer… Pour certain-e-s, la question de la dépénalisation des autres drogues ne leur viendrait même pas à l’esprit, voire ils et elles y sont farouchement opposé-e-s, et ils et elles se basent d’ailleurs pour ça sur les mêmes arguments que celles et ceux qui refusent la dépénalisation du cannabis.
Mais il n’y a pas qu’entre les consommateurs/trices de cannabis et les autres UD qu’on retrouve cette dichotomie. Elle se retrouve à tous les niveaux de conso. Celles et ceux qui prennent des hallucinogènes n’hésitent pas à critiquer, stigmatiser et refuser de côtoyer celles et ceux qui consomment des amphés ou de la coke. Certain-e-s consomment de tout, mais considèrent l’héroïne non seulement comme la limite à ne pas franchir (ce qui tient de leur choix personnel et n’est pas critiquable) mais aussi comme la drogue des gens pas fréquentables*. Et parmi les consommateurs/trices d’héroïne qui la sniffent ou la fument, il s’en trouve un nombre considérable qui stigmatisent celles et ceux qui l’injectent.

De la même manière, là où des gens en burn out ou dépressifs/ves voudraient qu’on sépare les HP en une partie pour les dépressifs/ves et une partie pour tou-te-s les autres, celles et ceux qui sont maniaco-dépressifs/ves (bipolaires) par exemple, ne se mettent pas dans la case des fous/folles psychotiques, mais bien dans celle des pas trop « atteint-e-s » qui aimeraient ne pas avoir à se coltiner de grand-e-s schizophrènes en plein délire. Bref, on se met toujours dans le groupe des malades mais pas trop, et on stigmatisent celles et ceux qu’on considère comme plus malades que soi, en demandant à ce qu’ils et elles soient séparé-e-s, mis-es à l’écart.

Face à de telles revendications, outre la problématique éthique et politique évidente, je me suis toujours demandé ce que donnerait effectivement un service réservé aux patient-e-s dépressifs/ves et mélancoliques… Un « joyeux » endroit où les discussions pourraient rester éternellement basées sur les idées noires, les pulsions suicidaires, la fatigue et le pessimisme, sans être dérangées par la flamme du délire ou le piquant de l’agitation ? Très franchement, non merci, mais si c’est vraiment ce que certain-e-s désirent, après tout… s’il n’y avait que cet aspect anti-thérapeutique au possible qui entrait en ligne de compte, on pourrait très bien créer des services spéciaux pour dépressifs/ves refusant de côtoyer d’autres malades. Histoire qu’ils et elles se rendent compte par eux-mêmes et elles-mêmes des conséquences cliniques de leur revendication.

Sauf qu’il y a un aspect bien plus grave à mon sens. La tendance qu’a notre société à créer des catégories de sous-humain-e-s, de sous-citoyen-ne-s, et de pointer du doigt les malades psy comme étant tellement bizarres et dangereux/ses qu’on ne veut pas d’elles et d’eux dans la cité est déjà plus que problématique. Que ces stigmatisations et discriminations gagnent même les patient-e-s et les soignant-e-s, c’est désespérant. On ne veut pas des fous/folles dans la cité, mais on n’en veut pas non plus à l’hôpital psy, où ils et elles pourraient déranger les autres malades. L’étape actuelle est de demander à ce qu’on leur crée des services de psychiatrie spéciaux, des services ghettos. À quand l’étape où on les considérera (de nouveau…) comme à la fois inutiles à la société et aux vies inutiles pour eux-mêmes et elles-mêmes, et où on réclamera leur mise à mort par injection létale, pour le bien de tou-te-s, comme le suggèrent plusieurs (!) commentateurs/trices Youtube sous des vidéos traitant de la psychiatrie**…?

 

* Qu’on peut même se permettre de refuser en rave parties, sous prétexte que leur drogue serait « pas festive ». Ce qui m’a toujours paru franchement capillotracté, étant donné que les consommateurs/trices d’alcool y sont toujours accepté-e-s sans condition, alors que c’est bien l’alcool, et non l’héroïne, qui déclenche les comportements suivants : gens qui titubent et te renversent leur verre d’alcool sur tes vêtements, souvent sans même s’en rendre compte et sans pratiquement jamais s’excuser, gens qui te tombent dessus parce qu’ils ou elles ne tiennent pas debout mais tiennent quand même à danser, gens qui cassent des cannettes et bouteilles en verre sur le sol en se fichant bien des conséquences qu’une patte de chien-ne, un pied nu d’humain-e ou un genou d’enfant rencontrant ces bouts de verre peuvent écoper, gens assoiffé-e-s de contacts sociaux qui ne se rendent pas compte que non, répéter huit fois la même phrase bateau en mettant sa bouche à l’haleine d’éthanol mêlé de vomi à trois centimètres du visage de son interlocuteur/trice n’est pas le meilleur moyen d’engager une conversation plaisante, gens qui s’engueulent et en viennent aux mains au moindre quiproquo, faisant terminer les soirées en bagarres générales.
Cette exclusion des rave parties pour cause de « drogue non festive » est parfois étendue aux consommateurs/trices de kétamine, sous prétexte qu’ils et elles ne tiennent pas debout, titubent, tombent sur les autres. Ce qui est vrai, mais exclure pour ces raisons ceux et celles qui prennent de la K tout en accueillant l’alcool à bras ouverts me semble le comble de l’hypocrisie.

**Une des réponses qui a été faites à l’un-e d’entre eux/elles, d’ailleurs, consistait à lui faire remarquer qu’en HP, il y avait aussi des gens qui traversaient une mauvaise passe, comme une dépression. La réponse est finalement aussi choquante que le commentaire premier, puisqu’elle ne remet pas en question l’idée que certain-e-s fous/folles n’auraient pas d’intérêt à vivre, seraient seulement un poids pour la société, et qu’il serait bon et bien de les mettre à mort…

Cyrulnik, le féminisme et le psychotraumatisme

Boris Cyrulnik a réussi à devenir le « psy préféré des Français » (y en a qui ne sont pas difficiles), par la force de son sourire charmeur, de ses talents de conteur, de son incroyable histoire d’enfance*, de ses capacités de vulgarisateur hors pair. Personnellement, lire la même hypothèse (qui n’est pas de son invention, le concept de résilience n’étant pas de lui) suivie des mêmes arguments tout le long d’un livre, puis d’un autre, et d’encore un autre, me saoule très vite, mais j’admets sans souci qu’il en faut pour tous les niveaux intellectuels (oui, au passage je m’envoie des fleurs, mais ce que j’exprime là en réalité, ce n’est pas que je suis intellectuellement supérieure, mais que je n’ai aucunement besoin de vulgarisation dans les domaines de la psychologie ou de la psychanalyse. Par contre, mettez-moi un livre de physique-chimie ou d’économie entre les mains, il va falloir qu’il soit rudement archi méga vulgarisé pour que j’y entrave quelque chose).

Le problème, c’est que sous couvert de vulgarisation scientifique, l’air de rien ou presque rien, Cyrulnik glisse en réalité des concepts fortement réactionnaires, que ce soit politiquement ou cliniquement. Et c’est là que le bât blesse.

Ainsi, il s’appuie sur sa popularité et ses qualifications (réelles ou non) pour exposer comme étant scientifique des thèses biologisantes et scientistes qui fleurent bon l’antiféminisme. Et pour cela, il n’hésite pas à déformer les propos des gens qu’il cite, ses adversaires idéologiques comme les scientifiques sur lesquel-le-s il se base. Lorsqu’il cite le célèbre « on ne naît pas femme, on le devient » de Simone de Beauvoir, il ajoute « ce qui implique que seuls les hommes restent à l’état de nature et ne deviennent pas hommes », ce qu’elle n’a évidemment jamais dit, écrit ni même suggéré ; mais transformer ainsi ses propos permet de faire passer son féminisme pour de la haine misandre. Même sophisme de l’épouvantail avec Judith Butler, à qui on doit la théorie de performativité du genre, si décriée par les réactionnaires homophobes et transphobes (« [elle] dit que la biologie n’existe pas et que seul le genre existe », ah), et avec la neurobiologiste Catherine Vidal, qui a « osé » remettre en question l’idéologie selon laquelle il y aurait des cerveaux typiquement féminins et des cerveaux typiquement masculins.
Or, pour Cyrulnik, non seulement les cerveaux, les comportements et les tempéraments seraient génétiquement, biologiquement, neurologiquement différents en fonction du sexe (et s’il n’y a pas de preuves scientifiques pour affirmer cette posture idéologique, il les crée pratiquement de toutes pièces, à partir d’études réelles mais dont les conclusions restent de l’ordre du subjonctif **), mais il va plus loin en niant carrément le patriarcat et la domination masculine, et en suggérant que nous vivrions, aujourd’hui, dans une société plus favorable aux filles qu’aux garçons.

Quant aux études de genre, renommées « théorie du genre » par les réactionnaires antiféministes, homophobes et transphobes, voici ce qu’il en dit lors d’une interview au Point :
« Je pense que le « genre » est une idéologie. Cette haine de la différence est celle des pervers, qui ne la supportent pas. Freud disait que le pervers est celui qu’indisposait l’absence de pénis chez sa mère. On y est. »
Non, ce ne sont pas les fachos de la Manif pour Tous qu’il accuse de perversion (ou de perversité ? J’avoue que la pensée cyrulnikienne en arrive à me perdre) à cause de leur haine de la différence, mais bien celles et ceux qui osent remettre en cause l’idée que les garçons naîtraient dans des choux bien bleus et les filles dans des roses bien roses… Ce pauvre Tonton Freud doit se retourner dans sa tombe. Même lui a droit à un détournement de ses propos aux fins idéologiques puantes de Cyrulnik…

Autre thèse biologisante, cette fois en lien avec le concept de résilience. Cyrulnik n’hésite pas à affirmer que, parmi les facultés permettant de dépasser un traumatisme et d’accéder à la résilience, se trouverait ce qu’il nomme le « gène du surhomme ». Non seulement ses affirmations sont scientifiquement délirantes, mais elles portent, en plus, le germe d’un positionnement idéologique franchement craignos. À ce « gène du surhomme » s’ajoutent d’autres facultés, intellectuelles, affectives, qui aux yeux de Cyrulnik permettent à une personne d’échapper au psychotraumatisme et de faire, à la place, de sa rencontre avec l’événement traumatogène une chance via la résilience. Les résilient-e-s seraient celles et ceux qui, au lieu de sombrer, se sont au contraire élevé-e-s grâce à leurs capacités biologiques et psychologiques. Des « surhommes » quoi.

Cette vision de la psychologie, de plus en plus répandue, tend à mettre l’accent sur l’individu, sa petite machine intérieure, innée, biologique, génétique et neurologique. Que ce soit, comme chez Cyrulnik, pour acclamer sa force de résilience, ou au contraire, pour souligner les défaillances. Ce qui m’attriste le plus, c’est de retrouver ce glissement totalement essentialiste aussi chez des gens concerné-e-s par la maladie ou le handicap psychiques, et qui militent contre la psychophobie. On serait ainsi né-e TDAH (et la réflexion politique sur la création de toutes pièces de ce « trouble » pour répondre à la découverte du méthylphénidate – la Ritaline – passe carrément à la trappe), autiste, schizophrène, bipolaire, voire même dépressif/ve, et on mourrait forcément avec, parce qu’il s’agirait, entièrement et uniquement, de particularités neurologiques. Ce qui, dans l’état actuel des connaissances en psychiatrie et en neurologie, est une posture idéologique.
Mettre de côté les dimensions psychodynamiques à l’œuvre dans ces maladies ou handicaps, mettre de côté l’influence de la société, de la famille (et ça ne signifie pas « rendre la mère/les parents responsable(s) », il y a une différence fondamentale entre expliquer et accuser. Et puis franchement, vous croyez que dire « c’est génétique » est le sésame anti-culpabilisation des parents ? Les gènes, ils viennent d’où ?), nier la dimension d’évolution possible, ça me pose un énorme problème, non seulement d’un point de vue clinique (comment sortir d’un état asséné comme étant inné et indépassable ?) mais aussi d’un point de vue politique.
Par exemple, on peut considérer qu’un-e enfant qui ne tient pas sagement assis-e huit heures par jour et ne se concentre pas sur les matières qu’il ou elle n’a pas choisies et qu’on tente de lui faire ingurgiter, souffre d’un handicap particulier, le TDAH. On lui pose alors un diagnostic, assorti d’une peine de perpétuité, et on le traite avec une méthamphétamine légale (tandis qu’on regarde comme des délinquant-e-s malades autodestructeurs/trices et dangereux/ses celles et ceux qui prennent des amphés non prescrites), éventuellement une thérapie comportementale, et une adaptation de l’école individualisée et réservée à celles et ceux qui ont le diagnostic-sésame.
Ou alors, on prend acte du fait qu’il est normal, lorsqu’on est enfant (ou adulte d’ailleurs), d’avoir besoin de prendre l’air, de ne pas pouvoir se contenter de récréations d’un quart d’heure, de ne pas arriver à se concentrer sur des choses qu’on ne trouve pas intéressantes, et on repense sérieusement l’école pour la rendre plus humaine.
Ce qui ne signifie pas, d’ailleurs, que si quelqu’un-e est aidé-e par la prise de méthylphénidate on doit absolument l’en priver, ou qu’une personne ayant du mal à se concentrer ou à se calmer ne peut pas en souffrir psychiquement.

C’est pourquoi je me méfie de l’emploi de plus en plus largement étendu du terme « neuroatypie »***, qui présente les maladies et handicaps psychiques comme étant totalement innés, d’origine génétique et neurologique. Je me bats contre la psychophobie, parce que la stigmatisation et l’oppression des personnes malades ou handicapées mentales sont une réalité, mais je refuse de me battre pour une coalition de neuroatypiques aux cerveaux irrémédiablement différents à mettre dans de petites cases (les cases dys-mettezlàcequevousvoulez, les cases TDA et TDAH, la case autisme, la case schizophrénie, etc).
Quand on sait que, même en suivant à la lettre les critères du DSM censé être ultra scientifique (c’est cela oui !), le diagnostic du TDAH, par exemple, est posé plus souvent par les psychiatres de genre masculin que par les psychiatres de genre féminin (comme quoi ça tient à peu de choses !), on voit bien qu’en psychiatrie, le concept de diagnostic n’est pas aussi sûr et carré qu’en médecine somatique (où c’est soit c’est le bon diagnostic, soit tu te goures). Ce n’est pas pour rien que les psy d’orientation psychanalytique se méfient des diagnostics : parce que ça peut devenir enfermant, parce que ça peut influencer fortement une trajectoire de vie, parce que ça ne signifie au fond pas grand chose face à la complexité de chaque individu (je ne sais plus qui disait qu’il est très facile de poser un diagnostic sur un-e patient-e qu’on connaît depuis cinq minutes, mais que ça devient quasiment impossible lorsqu’on le/la connaît depuis dix ans).

Alors bien sûr qu’il y a de grandes lignes de diagnostics qui ont quand même du sens (entre un-e schizophrène et un-e obsessionnel-le, il y a tout un monde), bien sûr qu’il y a des dimensions génétiques et neurologiques plus ou moins influentes dans nombre de maladies et handicaps psy (il ne s’agit pas non plus de dire que l’autisme est une maladie acquise durant l’enfance au même titre qu’une névrose), mais la multiplication des entités nosographiques, dans laquelle des patient-e-s se jettent sans trop se poser de questions (ce qui peut se comprendre aussi, puisque c’est trop souvent le seul moyen pour que les difficultés et besoins spécifiques soient pris en compte), l’effacement du caractère psychodynamique des maladies (au risque de traiter les symptômes à la place des causes, ou de mélanger des choses qui n’ont rien à voir : on ne traite pas de la même façon une anorexie chez un-e schizophrène qui fonde son délire sur l’empoisonnement de la nourriture, chez un-e autiste pour qui manger est physiquement douloureux ou chez un-e névrosé-e qui s’oppose ainsi à la toute-puissance perverse de sa mère ou de son père), tout cela me semble relever d’une vision de la psychiatrie et de la société qui me pose de sérieux problèmes. Une vision de la société et ses psychismes qui serait une somme d’individus classables de naissance par catégories (catégorie neurotypique, catégories neuroatypiques), et non un corps mouvant et polymorphe composé d’organes agissant les uns sur les autres.

Revenons-en à Cyrulnik. Il les aime, ses surhommes (pour les surfemmes, on attendra qu’il soit un peu moins sexiste, ce qui est plutôt mal barré), il les dore, les adore, les admire, les tourne sur un piédestal. Et les oppose aux autres, à celles et ceux qui ont eu la faiblesse de tomber dans le psychotraumatisme. Pour elles et eux (pour nous), pas d’éloges, pas de grands concepts pseudo nouveaux.

Dans Parler d’amour au bord du gouffre (au milieu de moult anecdotes sexistes et d’un très malsain retournement du concept d’incestuel de Racamier, où ce n’est plus la famille qui est incestuelle, mais l’enfant, qui « [cherche] à porter la lingerie de sa mère ou surprendre avec plaisir un jeu érotique parental »), il expose rapidement les symptômes du psychotraumatisme : difficultés à affronter le quotidien, « permanence des images d’effroi », cauchemars, temps qui semble s’être arrêté. Puis, toujours parlant des psychotraumatisé-e-s et de leurs symptômes, tranquille pépouze, il écrit ça :
« Et la personne, malgré elle, répète ce dont elle a souffert, le violenté devient violent, l’humilié provoque l’humiliation. »

Il ne s’agit pas de mots lancés sans trop réfléchir dans une conférence, une interview à la télévision, ni même écrits dans un article. Il s’agit des mots qu’il pose dans un livre dont il est l’auteur. Il ne s’agit donc pas d’une erreur de formulation. S’il choisit d’écrire « la personne » et non « certaines de ces personnes » ou « des personnes », c’est de façon consciente, choisie, réfléchie.

Boris, si tu passes par là, colle-toi bien ça dans la caboche : non, les psychotraumatisé-e-s que tu insultes ici ne répètent pas les violences et les humiliations dont ils et elles ont souffert. Si c’était le cas, le monde serait un enfer absolu, les violences exploseraient en tous sens et tout le monde en subirait plusieurs par jour. Oui, certaines personnes répètent ce qu’elles ont subi. Ce n’est ni systématique, ni même majoritaire. Et tu n’avais pas besoin d’enfoncer plus bas que terre (le comble pour un psychiatre) les personnes traumatisées, qui n’ont pas vraiment besoin de ça en plus, pour hisser encore plus haut tes chers/ères résilient-e-s, ces êtres supérieurs aux gènes magiques (mais si ce sont leurs gènes qui en font des surhommes, d’ailleurs… ils et elles n’y sont pour rien, en fait ?) qui ont fait ta gloire par leur simple existence.

Pis franchement, mieux vaut être une pauvre petite chose psychotraumatisée qu’un grand neuropsychiatre mythomane et réactionnaire. J’dis ça j’dis rien.

*On a là le même écueil qu’avec Bruno Bettelheim d’ailleurs. Étant tous deux rescapés de la Shoah, on n’ose pas trop leur rentrer dedans, et on les laisse se (faire) présenter comme ce qu’ils ne sont pas, psychanalyste pour Bettelheim, éthologue et psychanalyste pour Cyrulnik, et présenter des concepts somme toute assez plats comme s’ils étaient mirifiques et révolutionnaires.

**Un journaliste scientifique, Nicolas Chevassus-au-Louis, a d’ailleurs montré que les approximations scientifiques sont en fait une habitude chez Cyrulnik. Odille Fillod le montre aussi.

***Même si je comprends l’intérêt qu’il y a à utiliser ce terme dans la communauté autiste, histoire de souligner qu’il ne s’agit pas d’une maladie, pas d’une psychose, mais d’un fonctionnement psychique différent de celui des allistes, en très grande partie inné (jusqu’à quel point, ça pour l’instant on ne le sait pas), et qu’il n’y a pas de raison valable à chercher à le guérir.

Pourquoi je suis, et reste, abolitionniste de la prostitution

Dans cet article, je parlerai des prostitué-e-s de façon mixte, mais je parlerai des clients au masculin. Je sais qu’il existe des clientes, mais d’une part elles sont rarissimes, et d’autres part, mettre l’accent sur les clientes de la prostitution est souvent un moyen utilisé pour nier la dimension fortement patriarcale et sexiste du système prostitutionnel.

 

En terme de militance, j’ai appris à écouter, d’abord et avant tout, la parole des premiers/ères concerné-e-s. Néanmoins, dans certains domaines, et la prostitution en fait partie, écouter la parole des concerné-e-s se réduit bien souvent à écouter la parole de celles et ceux qui ont le plus de facilités à se faire entendre, et dont le discours correspond le plus à ce que le public souhaite entendre.

Je ne nierai pas ici le fait que certain-e-s prostitué-e-s disent le vivre bien, sans difficultés majeures au niveau psychologique. Ce que je nie, de toutes mes forces, c’est la dimension majoritaire de ces vécus, alors qu’il s’agit de toute évidence d’une façon extrêmement minoritaire de vivre la prostitution. Ce que je nie aussi de toute mes forces, c’est un discours visant à faire passer pour dépréciatif l’interpellation sur la fragilité d’un grand nombre de prostitué-e-s. Ce n’est pas une honte ni une tare d’être fragile, d’être une victime, d’être aliéné-e-s (et nous sommes tou-te-s aliéné-e-s, d’ailleurs). Rappeler le pourcentage énorme de prostitué-e-s ayant subi des violences sexuelles dans l’enfance ou l’adolescence, interroger la dimension de répétition des traumas*, n’a rien de péjoratif ou de hautain.

À titre d’exemple, je citerai le cas d’une amie, ex actrice porno et prostituée. Ne parlant pas très bien français, elle cherchait quelqu’un qui soit prêt-e à répondre à ses potentiels clients au téléphone, afin de leur indiquer les tarifs, les « prestations », et de prendre les rendez-vous. Un de mes proches, qui peu de temps auparavant était prêt à rejoindre Zéro Macho tant la dimension violente de la prostitution le frappait, a accepté de faire ce travail rémunéré (oui, ça tombe sous le coup de la loi sur le proxénétisme). Lorsqu’en j’en ai parlé avec lui, il m’a dit qu’il en avait auparavant discuté avec elle, et qu’il était apparu, de cette discussion, qu’elle ne vivait pas sa prostitution de façon violente. Bon.

Quelques temps plus tard, alors que je discutais avec cette amie, lorsqu’elle a minimisé l’aspect violent de son activité prostitutionnelle, je n’ai pas nié son ressenti, j’ai simplement dit « tu as de la chance de le vivre ainsi, parce que moi je le vivais très mal » (bon, comme ça vous savez que je sais de quoi je parle, au passage). C’est alors qu’elle s’est exclamée : « oh tu sais, chaque passe est pour moi comme un viol ! »

Comme quoi il ne fallait pas creuser bien loin et bien longtemps pour découvrir se qui se tramait derrière le discours de façade…

Il n’est pas anodin, d’ailleurs, que ceux et celles qu’on entend le plus sur la défense de la prostitution comme étant « un métier comme un autre », le STRASS pour bien le nommer, qui multiplient les accusations (parfois justifiées) envers les abolitionnistes de « parler à la place des concerné-e-s », soient les premiers/ères à nier la parole des prostitué-e-s qui ne vont pas dans leur sens, parfois de façon très violente. Entre autres avec des « si ça te convient pas, t’as qu’à arrêter » qui nient complètement, à la fois la dimension psychologique et la dimension économique de la prostitution, et sont d’une violence inouïe pour la personne qui les reçoit (imaginons deux minutes la même injonction faite à une personne anorexique, par exemple : « si ça te plaît pas de maigrir, t’as qu’à arrêter d’être anorexique ! »). Autre exemple avec Thierry Schaffauser**, sur un plateau télévisé, où la parole des prostitué-e-s les plus fragiles est portée par une militante du Nid, qui rappelle que beaucoup des personnes qu’elle reçoit comparent chaque passe vécue avec un viol. Réaction de Schaffauser : « elles vont jouer les victimes pour avoir accès [aux] services » (source). Qui nie la parole des concerné-e-s ici ?

Un homme m’a aussi opposé l’argument selon lequel la parole des ex-prostitué-e-s avaient moins de valeur que la parole des prostitué-e-s encore en activité. Outre que c’est nier l’existence (rare mais pas moins réelle) de prostitué-e-s en activité qui sont pour l’abolitionnisme et dénoncent la prostitution comme étant une violence, ce genre d’arguments permet aussi de nier absolument toutes les violences. Si on ne prenait en compte que la parole des femmes battues qui sont encore avec leur conjoint violent, on pourrait aussi dire que frapper sa femme n’est pas une violence, puisque la majorité de ces femmes trouvent des excuses à leur conjoint et minimisent voire nient la violence. Si on ne prenait en compte la parole des otages que lorsqu’ils et elles ne sont pas encore libéré-e-s, on pourrait aussi qualifier la prise d’otage d’acte non violent. C’est nier totalement les phénomènes psychologiques d’identification à l’agresseur, de syndrome de Stockholm, de déni des violences afin de survivre psychiquement, de dissociation psychique. Et souligner ces phénomènes, encore une fois, n’a rien de méprisant, paternaliste ou condescendant. N’en déplaise à certain-e-s, nous avons tou-te-s un inconscient.

Quelque chose qui revient souvient dans les argumentaires, c’est une binarité posée entre d’un côté, les prostitué-e-s sous la coupe de proxénètes et de réseaux (là, tout le monde ou presque s’accorde à dire que ce sont des esclaves et que c’est indéfendable. Quoique en creusant un peu, il se trouve des gens pour prétendre qu’après tout, c’est un salariat comme un autre… et d’autres qui préfèrent les prostituées esclaves, parce qu’ils peuvent leur imposer plus de pratiques sexuelles), et de l’autre côté, les prostitué-e-s libres, heureux/ses, fiers/ères, la prostitution dite « choisie ». Ce qui n’est rien d’autre qu’une négation des déterminismes sociaux, économiques, psychologiques, des rapports de domination, de la force de l’inconscient, posture d’ordinaire très marquée à droite, avec son idéologie de l’individualité, du libre-arbitre, de la méritocratie.
Alors oui, les déterminismes et l’inconscient touchent absolument tout le monde, et non, il n’y a pas d’un côté des gens contraint-e-s et de l’autre des gens qui volent librement sur l’aile légère d’une vie de choix. Néanmoins, lorsque les fragilités psychiques, les rapports de domination patriarcale, capitaliste, voire en plus raciste et transphobe, poussent quelqu’un-e dans une activité dangereuse pour son intégrité physique et psychique, venir prétendre qu’il s’agit d’un choix pris en total libre-arbitre et s’en laver les mains, est à mon sens de la non-assistance à personne en danger (au même titre que lorsque certain-e-s viennent réclamer qu’on laisse les personnes malades psy se suicider). Il ne s’agit pas de forcer les prostitué-e-s à arrêter contre leur gré, mais simplement de tout mettre en œuvre pour leur permettre de le faire (je rappelle que lorsqu’on leur demande leur avis, environ 90% des prostitué-e-s disent désirer sortir de la prostitution).

Concrètement, il existe trois grands axes politiques par rapport à la prostitution :

– Le prohibitionnisme. Il s’agit de condamner à la fois les proxénètes, les prostitué-e-s, et les clients. C’est le choix politique des États-Unis (excepté le Nevada qui est réglementariste), où la prostitution n’a pas disparu pour autant, où l’âge moyen d’entrée en prostitution est de 14 ans, où l’espérance de vie des prostitué-e-s n’excède pas celle des soldat-e-s parti-e-s dans les pays en guerre… D’un point de vue éthique comme pragmatique, je ne vois pas ce qui peut justifier une telle politique (et si vous êtes prohibitionniste, passez votre chemin, nous n’avons très franchement rien à nous dire).

– Le réglementarisme. Il s’agit de prendre acte que la prostitution existe, et de la réglementer, c’est à dire d’autoriser les lieux de prostitution, et certaines formes de proxénétisme « non forcé ». C’est le cas par exemple en Allemagne, ou aux Pays-Bas. Dans tous les pays ayant fait le choix de réglementer, le nombre de prostitué-e-s a fortement augmenté. Et avec lui, forcément, le nombre de prostitué-e-s sous la coupe de proxénètes (légaux ou non), en situation de grande détresse économique et/ou psychologique. Contrairement à ce que certain-e-s affirment, les violences à l’encontre des prostitué-e-s n’y ont pas disparu, pas plus que le mépris à leur égard. Certaines violences sont devenues étatiques, comme les consultations médicales obligatoires : il s’agit de déterminer si le/la prostitué-e est porteur/euse de maladie(s) sexuellement transmissible(s), ce qui n’est en aucun cas une mesure de protection envers ces personnes, mais bien envers les clients, puisque ces derniers ne se voient pas imposer de consultations médicales ni de dépistages, et que dans tous les pays ayant autorisé les établissements de prostitution, les fellations sans préservatif y sont proposées (pratique très dangereuse pour le/la prostitué-e qui l’exerce, beaucoup moins pour le client qui en bénéficie).

– L’abolitionnisme. En théorie, il s’agit de prendre acte que la prostitution est (dans la majorité des cas) violente pour celles et ceux qui la subissent, et de faire en sorte qu’elle vienne à diminuer jusqu’à disparaître, via plusieurs moyens : pénalisation des clients et des proxénètes, aides aux prostitué-e-s pour les aider à sortir du système prostitutionnel, non réglementation de la prostitution. Malheureusement, dans la pratique, l’abolitionnisme trempe souvent ses pieds dans des idées, voire dans des lois, qui penchent fortement du côté du prohibitionnisme.

Je l’affirme haut et fort : je suis abolitionniste, parce que je considère la prostitution comme étant une violence pour l’immense majorité de celles et ceux qui la vivent, parce que je considère les clients comme des oppresseurs, parce que je récuse l’idée qu’il s’agirait d’un « métier comme un autre » ou qu’il suffirait de réglementer pour faire disparaître la violence et les caractères sexiste, raciste, transphobe et capitaliste de la prostitution. Mais je refuse de laisser tremper mon abolitionnisme dans le prohibitionnisme ou la putophobie (terme que je ne récuse pas : il y a bel et bien une oppression et une stigmatisation à l’encontre des prostitué-e-s, qui est perpétuée d’ailleurs aussi bien dans la population générale que chez certain-e-s abolitionnistes ou certain-e-s réglementaristes).

Ainsi, l’argument selon lequel la prostitution favoriserait une certaine vision de toutes les femmes et que c’est pour cela qu’on devrait la combattre me fait bondir. Parce qu’il donne l’impression que militer pour les prostitué-e-s ne serait pas, en soi, suffisant, et qu’il faudrait étendre la réflexion à la cause des autres femmes, celles qui ne se prostituent pas. Parce que la cause des prostitué-e-s ne suffit pas à elle seule d’être entendue ? Parce que ce seraient les autres femmes, celles qui ne tapinent pas, qui méritent qu’on se penche sur la question de la prostitution ? Je me fiche d’ailleurs du fait que l’argument touche à quelque chose de vrai (l’idée que le corps des femmes serait à disposition des désirs des hommes touche toutes les femmes), je le trouve méprisant pour les prostitué-e-s, qui sont bien les premières victimes de la culture prostitutionnelle.

De même, si je suis, dans l’absolu, pour la pénalisation des clients, au nom de l’argument que voici : acheter le consentement sexuel d’autrui tient de la contrainte économique et/ou psychologique, voire physique si la personne est sous la coupe d’un-e proxénète, donc du viol, la façon dont la loi sur la pénalisation des clients en France a été présentée et est appliquée me fait bondir. Une véritable politique abolitionniste prend en compte le fait que les prostitué-e-s sont des victimes. Partant de là, il est indéfendable de les traiter en délinquant-e-s. Abolir la loi sur le racolage passif en rappelant aux maires de France qu’ils et elles pourront continuer à pénaliser les prostitué-e-s via d’autres lois, ce n’est pas une politique abolitionniste, mais une politique prohibitionniste qui ne dit pas son nom. D’autre part, si acheter le consentement d’autrui est un viol (et donc un crime), ce que je maintiens, le punir d’une simple amende et d’un stage de sensibilisation contribue alors à la banalisation de cette forme de viol (alors qu’on vit dans une société où le viol est déjà banalisé).

Ceux et celles qui, à l’instar de Christian Estrosi, soutiennent la pénalisation des prostitué-e-s via la loi sur le racolage, en prétextant que cela permet de faire pression sur les prostitué-e-s arrêté-e-s pour qu’ils et elles dénoncent leur(s) proxénète(s), font aussi preuve d’une putophobie à vomir. Pourquoi pas aussi une loi pénalisant les femmes battues, les victimes de viols, les enfants victimes de pédocriminalité ? C’est encore une fois considérer les prostitué-e-s comme des sous-citoyen-ne-s, des quantités négligeables qu’on peut sacrifier comme les œufs servant à faire des omelettes.

Une politique réellement abolitionniste devrait consister à accompagner la loi sur la pénalisation des clients d’une véritable aide à la sortie de la prostitution, en interdisant toute pénalisation de la prostitution, c’est à dire en rendant illégaux les arrêtés municipaux interdisant de garer son camion dans les zones de prostitution, illégales les pratiques coercitives de la police envers les prostituées, illégales les interpellations de prostitué-e-s pour attentat à la pudeur, racolage, etc, en donnant de vrais moyens de s’en sortir, avec un RSA (ou plutôt un salaire à vie) digne de ce nom (non, 475 euros par mois ce n’est pas de l’assistanat, c’est de la non-assistance à personnes en danger***) dès l’âge de 18 ans et inconditionnel (croire que tou-te-s les ex prostitué-e-s peuvent être « réinséré-e-s » dans le monde de l’emploi me semble à la fois totalement irréaliste, compte tenu du taux de chômage et des dégâts psychologiques en œuvre avant, pendant et après la prostitution, et problématique d’un point de vue anti-capitaliste, puisqu’il s’agit d’imposer une norme de survie des classes pauvres par une mise au travail peu qualifié, pénible et très peu rémunérateur), un accompagnement psychologique et psychothérapeutique proposé (non imposé) à toute personne prostitué-e, qu’elle désire ou non sortir de la prostitution****, une véritable politique d’accueil inconditionnel des réfugié-e-s et immigré-e-s (et non des Titres de Séjour de six mois, délivrés uniquement si le/la prostitué-e-s accepte de se mettre en danger en dénonçant son/sa proxénète, ce qui en outre exclue de fait les prostitué-e-s étrangers/ères n’ayant pas de proxénète, qui, s’ils et elles sont rares, n’en existent pas moins).

Afin de contrer les effets potentiellement négatifs de la pénalisation des clients, il faudrait, en outre, faire de cette pénalisation non un moyen offert aux flics pour traquer les clients (et trop souvent les prostitué-e-s avec, habitude de les considérer comme des délinquant-e-s oblige), mais entièrement et uniquement un moyen offert aux prostitué-e-s d’inverser un peu la balance de l’oppression, en ayant la possibilité de porter plainte contre n’importe quel client, qu’il y ait eu ou non des violences considérées comme telles par la loi (violences verbales, physiques, sexuelles). D’une part cela permet de faire condamner les clients violents sans avoir à prouver leurs violences, d’autre part cela prend acte du fait qu’être client de la prostitution est une violence en soi, et enfin, cela donne aux prostitué-e-s un pouvoir qui rééquilibre l’immense pouvoir (économique, physique, sexuel, patriarcal, raciste…) que les clients font peser sur elles et eux.

Et bien sûr, continuer à se battre pour faire tomber le capitalisme et le patriarcat.

*Allez lire la thèse de médecine de Judith Trinquart La décorporalisation dans la pratique prostitutionnelle : un obstacle majeure à l’accès aux soins, c’est à mon sens nécessaire pour se faire un avis sur les dimensions psychologiques en jeu dans la prostitution.

**Au passage j’ai beaucoup de mal avec le fait qu’un homme cisgenre, prostitué « de luxe » navigant entre Londres et Paris, vienne nous dire avec ses airs de bourgeois (apparemment il est fils d’un psychanalyste parisien, pas vraiment un milieu social défavorisé) qu’il représente la parole de tou-te-s les prostitué-e-s de France. Ce qu’il représente, à mon sens, c’est plutôt la négation des oppressions patriarcale et capitaliste en jeu dans la prostitution. Sous prétexte que l’autruche est un oiseau, serait-ce vraiment pertinent de choisir une autruche comme porte-parole des usagers/ères du ciel…?

***Ne parlons même pas des 330 euros d’aide à la sortie de la prostitution, qui sont clairement du foutage de gueule. Qui peut décemment vivre avec ça ?

****Et pour qu’un accompagnement psychologique et psychothérapeutique soit efficace pour le plus grand nombre, le choix doit être laissé quant au/à la thérapeute et à l’orientation de la thérapie, et il ne doit pas y avoir non plus de limitation dans le temps de la thérapie. Que la personne ait besoin de / choisisse 10 séances de thérapie comportementale ou 15 ans de thérapie psychanalytique, personne ne devrait avoir son mot à dire là-dessus.

Aide antisociale à l’enfance

Ma vie est ainsi faite que je côtoie des gens de tous milieux, de tous univers. Je connais des tas de gens qui ont grandi dans des foyers et des familles d’accueil, des enfants qui y sont encore, mais aussi des familles d’accueil, des éducateurs/trices, et d’autres personnes qui travaillent au contact de ces enfants.

Et force est de constater, au fil du temps, des témoignages divers et variés, des vécus de proches, et même de quelques films documentaires, que dans les pratiques de l’ASE (Aide Sociale à l’Enfance), revient sans cesse le même principe, qu’on pourrait résumer ainsi :

Les enfants placé-e-s en foyer ou en famille d’accueil ont le droit de nouer et garder des liens affectifs forts uniquement avec leurs parents. Les autres liens affectifs doivent être coupés net.

C’est valable lorsque l’enfant noue des liens affectifs fort avec un-e adulte (famille d’accueil, éducateur/trice, directeur/trice de gîte d’enfants qui les reçoit pendant les vacances, animateur/trice, etc). C’est aussi valable lorsque l’enfant noue des liens avec un-e autre enfant (une amie a ainsi témoigné de son amitié avec un enfant placé en famille d’accueil, amitié qui a été coupée net, par le changement d’école et de famille d’accueil de cet enfant, pour cause d’amitié considérée comme trop forte entre eux deux. Avec interdiction totale de s’envoyer des lettres ou de se téléphoner). C’est même valable entre frères et sœurs, qu’on n’hésite pas à séparer si on les trouve trop proches l’un-e de l’autre.

J’ai personnellement connu un enfant de cinq ans, qui s’était attaché fortement à une adulte qui tenait un gîte d’enfants. Coupure absolue du lien, interdiction de se revoir. L’enfant a passé des jours et des nuits à pleurer et réclamer cette personne. En vain.

Lorsqu’une personne souhaite devenir assistant-e maternel-le (famille d’accueil), elle a tout intérêt, pour obtenir son agrément, à parler de son intérêt pour le social, mais à ne surtout pas parler d’affectivité, d’empathie, de désir d’offrir à un enfant un milieu familial. Le rôle des familles d’accueil doit se restreindre le plus possible à un rôle de gardien-ne-s (donner à manger aux enfants, les amener à l’école, aller les y chercher, leur faire faire leurs devoirs…), et le moins possible à un rôle de figure d’attachement, d’ambiance familiale, d’affection.

L’attachement et l’affection ne sont autorisés qu’avec la famille officielle (et encore, on a vu qu’entre frères et sœurs, ça pose aussi problème), c’est à dire avec les parents. Si les parents sont maltraitant-e-s, incestueux/ses, ou refusent de voir leur enfant, ben tant pis pour ce-tte dernier/ère : il ou elle devra grandir sans lien affectif aucun.

Alors que tous les animaux sociaux, et donc les humain-e-s aussi, ont besoin de liens affectifs forts, à fortiori dans l’enfance, pour se construire, alors que le manque de figure d’attachement provoque des dégâts psychologiques parfois irréparables, l’ASE continue à appliquer ce mode de fonctionnement.

On ne se demande pas, alors, pourquoi une majorité de ces enfants, devenu-e-s adultes, se retrouvent sans-abris, malades psy, ou délinquant-e-s. Déjà qu’ils et elles partent avec des difficultés dans l’existence, avec parfois des traumatismes graves, au lieu de leur apporter la possibilité de trouver des points d’appui pour une possible résilience (ce qui passe nécessairement par des figures d’attachement fortes et solides), on les leur interdit. Au nom d’une certaine vision de la famille ? Au nom d’une habitude qu’on a du mal à remettre en question ? Je l’ignore, mais je dois dire que je trouve cela criminel. Et je le dis au nom de tou-te-s ces enfants qui ont été ou sont privé-e-s d’avenir par les institutions censées leur venir en aide.

Gynécopatriarcat

Une fois encore, une instance de gynécologues et obstétricien-ne-s, le Collège National des Gynécologues et Obstétriciens de France a fait parler de lui à cause de son sexisme crasse. Je passerai sur la comparaison avec les juments, d’abord parce qu’en tant qu’antispéciste, je ne considère pas comme insultant d’être comparée à une jument, ensuite parce que c’était une citation posée là pour montrer l’évolution de la gynécologie depuis le Moyen-Âge.
Le problème, c’est qu’en réalité, cette évolution n’en est pas tellement une, en tout cas au niveau de la façon dont la gynécologie considère les femmes…

Restons un peu au Moyen-Âge, du coup. À cette époque qu’on aime tant décrier, des femmes dirigent des armées, écrivent des livres, sont abbesses et dirigent des abbayes mixtes… Et en parallèle, d’autres femmes mettent au point et perpétuent des savoirs médicaux, qui servent aux autres femmes : quelles plantes sont contraceptives, quelles autres sont abortives, lesquelles favorisent la lactation ou au contraire la coupent, lesquelles aident à accoucher.

Mais vient la fin du Moyen-Âge et la Renaissance, et avec elle, la renaissance du patriarcat absolu tel qu’il était de mise dans l’Antiquité (je ne dis pas que le Moyen-Âge n’était pas patriarcal, juste qu’il l’était de façon moins absolue que les époques qui l’ont précédé et suivi). C’est alors que, sous l’impulsion de l’Inquisition, ces femmes de savoir sont alors accusées de pactiser avec le diable. Des milliers de sorcières sont brûlées vives (épisode de l’Histoire que les livres d’école passent encore sous un silence quasiment absolu). Le savoir médical, et à fortiori le savoir gynécologique et obstétrical, revient aux mains des hommes, seuls autorisés alors à pratiquer la médecine.

Alors oui, aujourd’hui, la médecine est ouverte aux femmes. Pour ça, il faut qu’elles passent outre la culture sexiste, le soi-disant « humour carabin » (c’est beau l’humour, ça permet de tout excuser), le harcèlement sexuel, les fresques pornographiques imposées dans les salles de garde…

Mais la gynécologie continue de perpétuer une vision des femmes et une façon de les considérer plus que problématique. En témoignent ces items lors de la dernière conférence du CNGOF : « ces prétendues violences obstétricales » et « comment se prémunir des plaintes pour attouchements sexuels ». Ces prétendues violences obstétricales, et gynécologiques, sont dénoncées par les patient-e-s depuis plusieurs années : « point du mari » (il s’agit ni plus ni moins qu’une petite infibulation à l’européenne), touchers vaginaux sans consentement (la loi est claire : ce sont des viols) parfois sur des patient-e-s sous anesthésie générale, abus des épisiotomies et épisiotomies non consenties, non respect des demandes des patient-e-s, césariennes à vif, accouchements déclenchés pour le confort des soignant-e-s, mépris de toute pudeur ou dignité, remarques sexistes, lesbophobes, transphobes, etc.

Et les réactions de nombre de gynécologues, médecins et étudiant-e-s en médecine face à ces dénonciations témoignent d’une culture du viol, d’un sexisme, d’un non-respect des patient-e-s qui font froid dans le dos. Beaucoup sont allé-e-s justifier les TV sous anesthésie et sans consentement par l’argument « il faut bien que les étudiant-e-s s’entraînent ». À quoi ? Au non-respect des patient-e-s et de leurs droits (loi Kouchner sur le consentement libre et éclairé, loi sur le viol) ? Certain-e-s sont allé-e-s s’exclamer que si on demandait leur consentement aux patientes, il y en a qui refuseraient, raison pour laquelle on ne leur demande pas  ; c’est justement le principe du consentement en fait hein : pouvoir refuser. Et c’est un droit fondamental, celui du respect inaliénable du corps d’autrui. Transposez le même argument dans la bouche d’un homme au sujet de relations sexuelles, et vous avez la (même, mais de façon plus claire) justification la plus nauséabonde du viol. Autres arguments fréquemment utilisés : « on n’y prend aucun plaisir » ou « ça n’a rien de sexuel ». Marie-Hélène Lahaye y répond de façon très claire (n’hésitez pas à vous balader sur son blog Marie accouche là, c’est une mine d’or).

Alors que les hommes ne vont montrer leurs parties génitales aux médecins qu’en cas de problème de santé, les femmes sont poussées à le faire régulièrement. Dans beaucoup de famille, la première consultation gynécologique est une sorte de rite de passage, perpétué par les mères et encouragé par les médecins, qui accompagne leur fille, souvent dès les premières règles, chez son/sa propre gynéco. Rite de passage que je ne trouve pas moins violent que les scarifications ou la circoncision. Il s’agit d’emmener une personne en bonne santé, encore mineure et donc soumise à l’autorité parentale, chez un-e inconnu-e qui aura accès à son intimité, regardera sa vulve (dehors et dedans !), touchera ses seins. Sorte de préparation à la culture patriarcale où le corps des femmes est dépossédé et devient propriété des hommes, de la médecine, de la société entière. Il faut bien préparer ces jeunes filles à l’idée que l’accès à leur vagin doit rester ouvert à autrui, culture du viol oblige… (Oui, mes propos sont trash et peuvent sembler excessifs, mais pourtant, il y a bien quelque chose de cet ordre-là qui se joue.)

Ce contrôle médical sur les parties génitales s’exerce aussi envers les personnes intersexes, qui sont encore régulièrement mutilées dès la naissance et l’enfance, afin de les faire rentrer dans les cases de la sexualité binaire et hétéronormative. Un état de fait que dénoncent tout autant les personnes concernées que nombre d’instances qui se préoccupent des Droits humain-e-s.

Historiquement, le « père de la gynécologie moderne » et inventeur du spéculum (cet objet de torture qui ne dit pas son nom) est un homme, qui a expérimenté sur des femmes esclaves, évidemment sans leur consentement. La gynécologie est aussi le domaine médical où les « découvertes » faites par les médecins nazis lors des expérimentations sur les Juives et Romnis sont les plus utilisées encore à ce jour. C’est le cas pour les méthodes de stérilisation, qui sont encore très souvent refusées aux femmes qui en font la demande, alors que, dans le passé récent mais aussi aujourd’hui encore, des femmes les subissent contre leur gré, parce qu’elles sont handicapées mentales, ou parce qu’elles appartiennent à des groupes racisés opprimés (Amérindiennes en Amérique, Romnis en Europe…).

Au sujet de l’avortement, on a tendance à voir le déroulement historique comme ceci : d’abord les femmes mourraient parce qu’elles se servaient de techniques ultra dangereuses, puis on a légalisé l’avortement et on a permis à ces femmes de ne plus mourir. C’est oublier, déjà, que si les catholiques extrémistes de l’Inquisition et la médecine patriarcale n’avaient pas, main dans la main, brûlé en masse les sorcières, les femmes auraient pu avorter sans risques grâce à leurs savoirs (et je ne dis pas ça en l’air, je connais moi-même des plantes qui poussent comme du chiendent en Europe, et ont des propriétés abortives).
Et ensuite, c’est oublier que, quelques années avant cette légalisation de l’avortement, des femmes avaient pris les choses en main, et pratiquaient, gratuitement, dans les MLAC, des avortements rapides, efficaces et sans danger (et dans des atmosphères bienveillantes et chaleureuses, en plus), grâce à une technique qui venait d’être introduite en France (la méthode Karman), qui a fait chuter drastiquement le taux de mortalité des femmes avortant dès 1972. Ce n’est pas anodin qu’il ait fallu attendre ce moment-là, celui où les femmes pouvaient avorter sans crever à coups d’aiguilles à tricoter, pour qu’une loi légalisant l’avortement soit votée (alors oui, il y a eu le combat de certaines femmes, de certains médecins, et une évolution des mentalités qui ont permis cette avancée à ce moment-là, aussi). Loi qui interdisait la pratique de l’avortement à toute personne n’étant pas médecin, au passage. Ce qui a conduit des militantes du MLAC devant les tribunaux, pour avoir « osé » pratiquer un avortement sur une jeune femme mineure (la nouvelle loi de l’époque interdisant les avortements de mineures sans l’accord de leurs parents) ou pour pratique illégale de la médecine. Il s’agissait donc, là aussi, de ramener le contrôle du corps des femmes aux seules mains des médecins.

Alors oui, il existe des médecins et des gynécologues (et des sages-femmes, dont la culture médicale est, de base, moins sexiste) qui respectent les patient-e-s, et heureusement. Mais le poids de l’Histoire, le patriarcat de notre culture, le sexisme de la culture médicale, sont encore bien prégnants dans la façon dont le corps des femmes est considéré, manipulé, dépossédé par bien des gynécologues et obstétricien-ne-s. Et venir nous dire qu’on est bien content-e-s qu’ils et elles soient là pour nous soigner quand on a un truc grave (perso je préfère garder mon truc grave en fait), nous traiter d’hystériques à la pudeur mal placée (c’est fou le nombre de soignant-e-s qui pensent que la pudeur ne devrait pas avoir lieu face à elles et eux. Mais… au nom de quoi ?! Vous êtes bien des humain-e-s comme les autres que je sache…?), de pudibond-e-s, de menteuses lorsqu’on dénonce des violences sexuelles, ce n’est pas franchement la meilleure façon de prendre en compte ces problèmes et de les régler. C’est même plutôt la pire.

Je t’aime bien Tobie Nathan, mais…

Un jour, en googlisant le nom de mon psy (que celui ou celle qui n’a jamais tapé le nom de son/sa psy dans un moteur de recherche me jette la première pierre… Aïe ! Non mais ça va pas bien ?! Ce n’est valable que si vous êtes en psychothérapie hein, je pensais pas qu’il y avait besoin de préciser), j’ai découvert qu’il était ethnopsychiatre. Et là, toute une discipline passionnante dont je n’avais même pas soupçonné l’existence s’est ouverte devant mon esprit assoiffé de nouvelles connaissances.

Lorsqu’on fait des recherches sur l’ethnopsychanalyse (ethnopsychiatrie, ethnopsychanalyse, en gros c’est kif-kif la même chose), le premier nom sur lequel on tombe, immanquablement, c’est celui de Tobie Nathan. En plus le bonhomme est charismatique, explique plein de choses super intéressantes… Je me suis offert son autobiographie (Ethnoroman), je l’ai dévorée. Il a de l’humour, il écrit bien, sa vie est super intéressante, il en a dans la caboche…

Mais à force de s’intéresser à ce qu’il dit et écrit, arrive ce moment où on risque forcément de tiquer sur certaines choses. Et même de tiquer fort.

D’abord, pour qui s’intéresse depuis longtemps à la psychanalyse comme moi, et y trouve une exigence intellectuelle et un respect des patient-e-s qu’on trouve rarement ailleurs, les critiques à tout va de la psychanalyse me font toujours un peu mal. Je ne dis pas qu’elle n’est pas critiquable hein. Mais clairement, nombre de ces critiques sont à côté de la plaque (me souviens avoir lu un article de blog qui descendait Freud en prétextant qu’il avait préconisé l’excision des petites filles qui se masturbaient. Alors qu’il s’est justement battu contre, ne serait-ce qu’en affirmant qu’un-e enfant qui se masturbe, c’est juste normal).
Mais revenons à notre bon vieux Tobie (qui a écrit dans Le Livre noir de la psychanalyse quoi. Non mais tu veux pas écrire une bouse avec Onfray tant qu’on y est ?). Il prétend que la psychanalyse est à côté de la plaque quand elle affirme que le tabou de l’inceste est universel. Et de nous expliquer que lui, il rencontre des Africains pour qui c’est tellement inconcevable qu’un père couche avec sa fille, que ça ne leur viendrait même pas à l’esprit. Mais banane, c’est bien la définition d’un tabou, non ? En quoi ceci constitue un argument valable pour prétendre que pour ces gens-là, il n’y a pas de tabou de l’inceste ? C’est comme si j’essayais de prouver que la couleur bleue n’existe pas en arguant que le ciel est bleu, en gros.

Et c’est là qu’on en vient au nœud du problème, d’ailleurs : Tobie Nathan adore regarder les autres comme des grands Autres. Au lieu de chercher le semblable, ce qui fait qu’on est tou-te-s Terrien-ne-s (tout en respectant les différences), il ne cherche que des différences, les plus absolues possibles. Et c’est là qu’il en vient à clamer des horreurs, à relativiser l’excision par exemple. Comme quoi faudrait pas lutter trop vite contre, parce que y a des cultures pour lesquelles ce serait important. Déjà j’ai envie de dire : mec, t’as pas de clitoris, on risque pas de te le couper ? Alors ferme ta gueule. Parce que si tu risquais de te faire couper le bout du gland, tu relativiserais peut-être moins la chose hein.
Au passage, petit aparté : étant donné que des mecs sont parfois venus nous dire que nous, féministes, nous nous préoccupions de l’excision mais qu’on laissait faire la circoncision qui est aussi une mutilation… Déjà, c’est en fait bien chez les féministes que j’ai vu le plus de réflexions sur la question de la circoncision, avec parfois des refus nets de faire subir ça à son enfant malgré la pression familiale. (Au passage, Freud aussi a refusé de faire circoncire ses fils.) Ensuite, non, vraiment non, les gars, arrêtez de nous dire que c’est équivalent. Ou alors allez prendre des cours d’anatomie, je sais pas moi… Vous ne pouvez pas comparer l’ablation du prépuce (pour info, les femmes cis ont aussi un prépuce) avec l’ablation de la partie la plus sensible du corps humain (qui déclenche au passage régulièrement des hémorragies graves, ce qui n’est pas le cas des circoncisions). Alors oui c’est la partie externe qui est coupée (désolée pour les détails un peu trash), oui le clitoris est un organe bien plus grand qui s’étend en Y à l’intérieur, mais quand même : dans la circoncision, il n’est pas question d’ablation du gland, même juste le bout, même un petit peu (même excepté une fois au chalet). Et si, oui, certaines femmes excisées témoignent avoir encore du plaisir voire des orgasmes, et si oui, certains hommes circoncis témoignent avoir une baisse de la libido, ça reste pas comparable, quoi que vous en disiez. Déjà à la base, dans les sociétés patriarcales, on n’est pas égaux/ales sexuellement parlant. Les hommes chouinent à la misère sexuelle dès que des femmes leur refusent l’accès à leur corps et qu’ils se retrouvent à devoir, bichounes, se masturber pour avoir un orgasme, alors que les femmes qui n’ont jamais d’orgasmes sont ultra nombreuses (et à fortiori les femmes qui n’ont pas d’orgasme lors de relations hétéro), on est 10% à souffrir de vaginisme… mais on ne va pas demander des hommes prostitués en masse ou commettre des viols en prétextant cette misère sexuelle. Et d’ailleurs, cette mise au même niveau de l’excision et de la circoncision témoigne bien de ça : à croire qu’une vie sexuelle totalement détruite chez une femme, avec parfois des douleurs à vie, et une petite baisse de libido chez un homme auraient la même gravité.

J’en reviens à Tobie Nathan, pas d’inquiétude (je sais, je digresse pas mal aujourd’hui).  Quand des gens lui parlent de la dimension raciste de certaines de ses prises de position, il nous fait le coup de la fragilité blanche. Genre « vous m’insultez de raciste, moi qui ai tant fait pour les immigré-e-s ! » Ce serait tellement beau, si un jour, les gens à qui on fait remarquer qu’un de leur propos, un de leurs actes, une de leurs prises de position, a une dimension raciste, ne s’exclamaient pas aussitôt « tu m’insultes de raciste ! » Alors déjà, « raciste », ce n’est pas comme « bougnoule » hein : ce n’est pas une insulte. Ensuite, ce n’est pas vous, votre personne, qui est mise en cause, mais un de vos propos, ou un de vos actes. Et enfin, dans une société raciste, on est tou-te-s un peu racistes, qu’on le veuille ou non (sauf les personnes atteintes du syndrome de Williams). C’est ce qu’on appelle le racisme systémique, par opposition à la conception du racisme par et pour les blanc-he-s, qui considère que ce serait une question de vertu personnelle.

Alors oui on peut critiquer la position universaliste qui consisterait à aller dire aux autres ce qu’il est bien ou mal de faire. Mais c’est oublier bien vite qu’il n’y a pas que des Européen-ne-s qui se battent contre l’excision, mais aussi, et beaucoup, de personnes concernées.

Le problème de Tobie Nathan n’est pas qu’il s’intéresse aux différences culturelles et les respecte, mais qu’il enferme les gens dedans. Il n’y a qu’à lire ce qu’il pense des gens qui n’ont pas la même religion que leurs ancêtres… (bon alors pour plaire à Tobie, je devrais être catholique ou Témoin de Jéhovah alors. Bon ben tant pis, je préfère ne pas lui plaire !). Au point de faire un mélange des genres qui, moi, me gêne de plus en plus.
Le mec est psy, c’est en tant que psy qu’il reçoit les gens, mais il leur conseille d’aller voir un sorcier. Et s’il n’y a pas de sorcier disponible, il accepte même de faire le sorcier lui-même. Du coup je m’interroge : et quand il reçoit des Français, il leur suggère d’aller voir un curé ? Ou de faire un exorcisme ? J’imagine ma tête si mon psy m’avait suggéré de faire un exorcisme pour guérir mon stress post-traumatique. Je serais partie en courant ! Et à juste titre…
Bien sûr qu’il est important de respecter les choix religieux et spirituels des gens. Au passage, vu que je tape sur les soignant-e-s à longueur d’articles (en vrai c’est parce que je vous aime), je vais encore faire un aparté, tiens. Dans un énième documentaire sur les hôpitaux psychiatriques (monomanie, tout ça), un psychiatre reçoit un patient schizophrène. Avec un bon vieux gros délire mystique. Le type lui demande « vous croyez que je devrais faire un exorcisme ? » Et le psychiatre, de lui répondre tout naturellement, qu’il est spécialiste du psychisme, pas de la spiritualité, qu’il n’est pas là pour lui imposer ou interdire des pratiques religieuses, et que s’il pense que ça peut lui faire du bien, et bien, il peut très bien aller voir un exorciste. Le psy reste humble et respectueux, il reste dans son domaine (qui est le soin psychique, pas la direction de conscience ni la pratique religieuse), et ne considère pas non plus que le délire mystique du patient lui donne le droit de lui dicter sa conduite.

Mais chacun à sa place. Et j’en viens à me demander si Tobie Nathan n’a pas raté sa voie. Il a essayé de devenir psychanalyste (et y est arrivé !), n’y a rien compris (franchement hein), alors il tape sur la psychanalyse. Il est diplômé en psychologie, donc il fait de la psychologie, mais ce qui l’intéresse vraiment, ça se lit, ça se sent, ça s’entend, ce sont les spiritualités, les dieux, le monde de l’invisible. Sauf qu’il part du postulat que tout le monde a besoin de ça. En tout cas c’est l’impression qu’il donne.

Bon, depuis j’ai découvert Olivier Douville, et question exigence intellectuelle, on n’est plus au même niveau. Désolée Tobie.

Véganisme, antispécisme et Occident…

A. est un jeune Soudanais réfugié en France. À même pas trente ans, il a fui deux pays en guerre, et traversé la Méditerranée au péril de sa vie. Mais je ne vais pas vous raconter sa vie, ce n’est pas à moi de le faire.

Je l’ai rencontré parce qu’il m’a demandé de lui donner des cours de français. Très vite, j’ai apprécié son immense gentillesse et nous sommes devenu-e-s ami-e-s. Mais surtout, nous nous sommes rendu compte d’un point commun entre nous : depuis tout petit-e-s, nous considérons les animaux comme des ami-e-s, ayant la même valeur que les humain-e-s, des êtres sensibles, avec qui il est tout à fait possible de parler*. Des êtres qui n’agressent personne si on ne les agresse pas. Et tandis que je jouais et discutais avec les vaches et mon ami renard, lui faisait pareil, à des milliers de kilomètres de là, avec les dromadaires et son ami boa (et avec les vaches aussi, ces belles vaches soudanaises aux grandes cornes)… Et tandis que je dors avec mes chiens, lui regrette le temps où il dormait avec le sien (ce que personne d’autre ne fait, dans le village où il a grandi). Son chien qu’il a dû quitter, en même temps que ses parents et tous ses proches… (D’ailleurs je me rends compte à quel point le spécisme est prégnant lorsqu’on s’intéresse à la cause des réfugié-e-s, puisqu’on prend en compte la difficulté et la douleur qu’il y a à quitter sa famille et ses ami-e-s humain-e-s, mais jamais la difficulté et la douleur de quitter ses ami-e-s animaux.)

Un jour, je suis arrivée chez lui du temps de midi. Il a préparé à manger pour deux. J’ai dû lui expliquer que je ne mange pas de viande, pas d’animaux, et pas non plus de produits laitiers. Il m’a dit qu’au Soudan, il n’y a pas grand-chose à manger, alors refuser toute une catégorie d’aliments serait vraiment compliqué.
Quinze jours plus tard, il m’accompagne à l’arrêt de mon bus. En face, il y a une boucherie. « Ah oui ! C’est l’endroit où tu ne vas jamais ! » Et il me dit qu’il a bien réfléchi, et que très bientôt, il va sans doute faire comme moi : ne plus manger d’animaux.
Pas eu besoin d’argumenter, d’exposer toutes les bonnes raisons d’être végan, de lui montrer des vidéos d’élevages et d’abattoirs… Là où tant d’Européen-ne-s, et moi la première, ont mis des années à prendre conscience de la nécessité éthique de ne plus manger de produits animaux, A., il lui a suffi de savoir que c’est possible, et il a fait le chemin tout seul.
Soyons clair-e-s : ce n’est pas grâce à moi qu’il a eu cette prise de conscience. Il a l’a eue tout seul, ou plutôt il l’a eue grâce aux vaches, aux dromadaires, aux scorpions, aux serpents, aux chiens… qui ont peuplé son enfance. Notre rencontre n’a été qu’un déclic sur un long chemin de réflexion. Mais si tout le monde était comme lui, le monde entier serait antispéciste et végan (oui, même le Soudan, parce qu’un monde végan, c’est aussi un monde qui ne gaspille plus 75 % des terres cultivables pour nourrir les animaux d’élevage destiné-e-s à la production de viande, et donc un monde qui a suffisamment de ressources pour nourrir l’humanité entière décemment – enfin… à condition de mettre fin au néocolonialisme itou).

Le/la prochain-e qui me sort que l’antispécisme et le véganisme sont des préoccupations de riches Occidentaux/ales, je lui ris au nez. Bon, en vrai, je lui riais déjà au nez avant de connaître A., mais désormais je rirai encore plus fort.

 

 

 

*Non, la communication animale intuitive, ce n’est pas une sorte de délire new age sectaire et antiscientifique, mais je ne suis pas là pour vous le prouver. Tant pis pour vous si vous n’y croyez pas, c’est vous qui y perdez beaucoup, pas moi. Ce qui me fait le plus de peine, c’est de voir tant de gens se réclamer de l’antispécisme et nier la capacité de parole de celles et ceux qu’ils et elles prétendent défendre. Mais c’est un autre sujet, que je me ferai peut-être le plaisir d’aborder un de ces quatre.

Soutien

Un peu partout en France, des infirmiers/ères en psychiatrie se sont mis-es en grève, parfois même en grève de la faim. Parce qu’ils et elles veulent qu’on leur donne les moyens de travailler correctement et de ne plus maltraiter les patient-e-s.
Oui, je râle contre les soignant-e-s qui confondent soin et punition, soin et répression, soin et sécurité intérieure. Mais quand des soignant-e-s se mettent en grève, manifestent et mettent même pour certain-e-s leur santé en danger, pour pouvoir soigner de façon bienveillante, consciencieuse et apaisée les personnes en souffrance, je ne peux que leur témoigner mon soutien absolu.

Au CHU Saint-Étienne, où la Contrôleuse Générale des Lieux de Privation de Liberté a alerté en début d’année sur les conditions inhumaines et dégradantes d’accueil et de prise en charge des personnes malades psy, là aussi des soignant-e-s se sont mis-es en grève (après que le directeur d’établissement et les soignant-e-s ont reconnu qu’il y avait un problème et qu’il fallait le résoudre*).
Cela tranche avec un autre épisode d’alerte pour traitements inhumains et dégradants, il y a deux ans, à Bourg-en-Bresse, dans l’Ain, où les soignant-e-s avaient réagi en se plaignant du rapport fait, en prétextant qu’il ne s’agissait pas de maltraitance mais seulement de « dysfonctionnements », et que le rapport était « outrancier ». Et plus tard, certain-e-s se sont aussi plaint-e-s d’avoir été vu-e-s comme des tortionnaires (sans se rendre compte de l’immense privilège qu’ils et elles ont de pouvoir torturer des gens – oui, attacher quelqu’un à un lit pendant des mois voire des années, c’est de la torture, quelque soit la pathologie de la personne qui subit ça** – et n’écoper ni de condamnation pénale, ni d’interdiction d’exercer leur métier).

Ça fait plaisir de voir que les soignant-e-s, en nombre, se dressent enfin contre ce qu’une politique basée sur le démantèlement des services publics, sur une vision sécuritaire de la psychiatrie, sur un nombre sans cesse retreint de soignant-e-s, d’heures de formation, de lieux de soins, induit forcément comme maltraitances des patient-e-s, et à fortiori des patient-e-s les plus fragiles.

Soutien, et merci. Du fond du cœur.

 

*Néanmoins, force est de constater que dans les faits, rien n’a changé

**Faire subir ça à une personne que la maladie mentale fragilise, c’est même une circonstance aggravante, en fait.

Punir la souffrance ter

Sur un forum d’infirmiers/ères en psychiatrie, petite conversation entre infirmiers/ères…

L’une déplore le fait que la pratique de mise en pyjama des patient-e-s pénètre de plus en plus les services de psychiatrie.
Réponse d’un infirmier : « Nous c’est pyjama en isolement ou si sanction, sinon habillage obligatoire maxi après le p’ti déjeuner. »
L’infirmière :  « Si sanction » !!! On n’est pas en correctionnelle.  »
L’infirmier : « Pour une patiente qui reste à l’année, quand elle fugue en ville, la « sanction » ou « punition » ou « réponse » médicale est souvent le pyjama.
Bref elle le perçoit comme une sanction. 😉 »

Le mec est censé être soignant, pas flic ni maton, mais il assume punir les patient-e-s. Et lorsqu’une infirmière, plus au fait de la mission qui incombe aux soignant-e-s, lui fait remarquer l’incongruité de son affirmation, il réitère, tranquille pépère, et accompagne le mot « sanction » du mot « punition ». Et puisqu’on vient de lui rappeler quand même qu’il ne travaille pas en correctionnelle mais en hôpital, il rajoute « réponse médicale » pour faire joli. Sauf que la réponse n’a rien de médicale, elle n’est que punitive, répressive. Au moins le type en a conscience. Même qu’il l’assume, et ça ne semble pas lui poser de problème particulier niveau éthique.

Mais la cerise sur le gâteau, c’est qu’après avoir lui-même utilisé les mots « sanction » et « punition », il vient parler de la patiente, qui, cette pauvre folle dont la perception de la réalité est déformée par sa maladie mentale, le vit comme une sanction. Ben ouais banane, puisque c’en est une, et que tu es même le premier à l’affirmer (ceci dit, la même pratique mais dont les soignant-e-s parlent comme étant thérapeutique et médicale, est tout autant une punition, avec juste une bonne couche d’hypocrisie et/ou de déni par dessus).

Mais penchons-nous un peu sur la raison pour laquelle cette patient-e est punie. A-t-elle frappé quelqu’un, volé, tué ? Non (et si c’était le cas, ce ne serait de toute façon pas le rôle d’un-e infirmier/ère de la punir). Elle a « fugué » du service. D’un endroit où on trouve normal de déshabiller les gens de force pour les punir. Personne ne semble s’interroger sur le fait que les tentatives de fuite de cette patiente sont juste normales, qu’il est tout à fait sain de s’échapper d’un lieu où la violence est banalisée. Ce que vous punissez là, c’est la partie saine de la personne, celle qui sait se protéger des violences.
Et si vous faisiez en sorte que les patient-e-s n’aient plus envie (besoin !) de « fuguer » ? Pas en les enfermant et en les punissant, mais en rendant les lieux de soins plus accueillants, bienveillants et contenants que le monde extérieur ? C’est à dire en faisant votre travail, tout simplement.

Contenir versus contention

« On utilise la contention pour les patient-e-s qui ont besoin d’être contenu-e-s. »

Il y aurait beaucoup de choses à dire sur la pratique de la contention physique en psychiatrie. Déjà je vais être claire : je suis totalement opposée à cette pratique (je parle de la contention mécanique, c’est à dire attacher un-e patient-e à un lit avec des sangles. La pratique du packing est tout à fait autre chose et mon avis dessus est bien différent), hormis dans le cas particulier (et très rare) où c’est le/la patient-e qui en fait lui-même ou elle-même la demande. Dans l’état actuel des choses, même le consentement des patient-e-s quant à une telle pratique ne me semble pas rendre la contention physique éthique : il est bien trop facile d’arracher un consentement lorsqu’on est en position de pouvoir face à une personne fragile en décompensation.

Lorsqu’on leur demande leur avis sur la question, ce qu’on fait rarement (ce qui dénote déjà d’un sacré gros problème : on vous attache, on prétend que c’est pour votre bien, que c’est thérapeutique, mais on préfère ne pas savoir comment vous le vivez), l’immense majorité des patient-e-s ayant subi la contention mécanique témoignent de vécus négatifs, voire traumatiques. Sentiments d’exclusion, d’abandon, de punition, de solitude, de terreur, de coercition, d’impuissance, de déshumanisation, d’indignité, augmentation de l’agitation, des pulsions violentes (se venger des soignant-e-s et de leur violence, ce que je trouve plus sain que de subir des violences sans réagir*), des délires et hallucinations, des angoisses de morcellement, perte des notions temporelles, douleurs physiques (du fait de ne pas pouvoir bouger, d’être dans une position inconfortable, d’avoir les articulations enserrées par des liens…) ou sensations d’étouffement, difficultés à s’endormir (la position allongé-e sur le dos n’est pas la position d’endormissement de tout le monde…), reviviscence de traumatismes de violences sexuelles, stress post-traumatique du à l’expérience de contention (une étude donne 24,1% de personnes présentant un syndrome de stress post-traumatique du à la contention, c’est à dire autant que dans la population des personnes exposées à des expériences réputées traumatogènes. Une autre étude plus ancienne donne 19%. On oscille donc entre un patient sur quatre et un patient sur cinq. Autant dire qu’on est bien loin du primum non nocere –  d’abord ne pas nuire – qui est censé être une règle de base en médecine)…
Et je ne parle même pas des risques somatiques (embolies, asphyxies, fausses routes, risques cardiaques, décès en cas d’incendie…).
D’autre part, je ne vois pas comment peut-on concevoir la possibilité de nouer un lien de confiance – essentiel dans tout soin, et à fortiori dans les soins psychiques – et une alliance thérapeutique avec une personne sur laquelle on a un tel pouvoir : le pouvoir de la ligoter à un lit, de lui faire violence, tout en étant protégé-e par l’institution, la banalisation de la pratique, et un discours venant légitimer le passage à l’acte par l’invocation de la nécessité, de la mesure de protection et/ou de l’utilité thérapeutique. « La sangle qui attache tue le lien humain qui soigne » (Pétition du Collectif des 39 contre l’usage de la contention).

Pour aller plus loin, je vous invite à consulter la thèse de médecine de Raphaël Carré sur le vécu des patients sur la contention, même si nous n’en arrivons pas à la même conclusion : pour lui, c’est une pratique qui doit être évitée autant que possible ; pour moi, c’est une pratique à abolir.
Si vous n’avez pas le temps de lire une thèse de 235 pages (ou en complément de sa lecture), vous pouvez aller voir cette vidéo où Dominique Friard, ISP (infirmier de secteur psychiatrique), explique pourquoi l’usage de la contention a des conséquences anti-thérapeutiques sur les patient-e-s.

Certain-e-s soignant-e-s expliquent l’explosion exponentielle des pratiques d’isolement et de contention par le manque de moyens humains (de moins en moins de soignant-e-s pour de plus en plus de patient-e-s). Si cela joue sans aucun doute, il y a aussi la pression politique à concevoir la psychiatrie sous un angle sécuritaire, et de mauvaises habitudes dont on n’arrive pas à se dépêtrer. On ne sait plus faire autrement, et ne sachant plus faire autrement, on en arrive à croire que face à l’agitation et la violence de certain-e-s patient-e-s, on ne pourrait éviter les pratiques coercitives que si le nombre de soignant-e-s était bien plus élevé. C’est oublier que la violence et l’agitation des patient-e-s sont en très grande partie (en totalité ?**) causées par la violence des institutions, et donc par l’utilisation de pratiques coercitives (contention, isolement, mais aussi mise en pyjama forcée, privation de droits fondamentaux comme les visites de proches, les appels téléphoniques, la possibilité de fumer… et toute pratique visant à punir au lieu de soigner).

« Si c’est ça la médecine, j’préfère la guillotine ! »

Je suis persuadée que si les soignant-e-s (médecins, infirmiers/ères…) qui prescrivent, pratiquent ou légitiment la contention, devaient au préalable tester sur eux-mêmes et elles-mêmes ses effets « thérapeutiques » (comme c’est déjà le cas pour le packing, pourtant si décrié par certain-e-s… et pour la psychanalyse), sa pratique disparaîtrait très vite (contrairement à celles de la psychanalyse et du packing)…
D’ailleurs un infirmier en psychiatrie soumet lui aussi l’idée sur un forum d’infirmiers/ères (brrruno, si vous passez par là un jour : merci d’exister, vos prises de position ainsi que votre réflexion éthique et clinique sont un véritable soulagement dans un monde de la psychiatrie où l’abus est malheureusement devenu la norme)…

 

 

« On utilise la contention pour les patient-e-s qui ont besoin d’être contenu-e-s. »

Cette légitimation thérapeutique de la contention est basée sur une erreur. Une erreur étymologique…

Contention, du latin contentio, « tension, lutte, rivalité, conflit », il y a l’idée de forces en jeu derrière ce mot. C’est la même racine que dans « contentieux »…

Contenir, du latin continere, de cum, avec et tendere, tendre, « maintenir uni, embrasser ».

Contenez-moi, ne me mettez pas sous contention !

 

 

*Soyons clair-e-s : je ne critique pas les gens qui subissent des violences sans réagir (je serais bien mal placée pour ça en plus). Simplement, réagir de façon proportionnée à la violence me parait témoigner d’une meilleure santé psychique que de se laisser faire.

**C’est en tout cas ce que dit Christophe Médart, infirmier, dans le livre que Laurence Martin – du blogschizo – a coécrit avec lui, Pour une psychiatrie bientraitante. À la question « Je suppose que la violence a diminué depuis que les patients sont mieux traités », il répond « Non. Elle a disparu ».

Militants contre la psychophobie et auto-support des usagers de drogues, et si on essayait la convergence des luttes ?

Usagère de drogues depuis des années, cela fait très longtemps que je milite, y compris IRL, dans l’auto-support, contre la pénalisation des drogues et contre la stigmatisation et la discrimination des UD (usagers/ères de drogues). Même si ce terme est très peu répandu, on peut clairement parler de toxicophobie*, tant le rejet, les préjugés, les discriminations, les violences, les stigmates sont tenaces vis à vis des UD (qu’on soit dépendant-e-s ou non). Il y a clairement un système oppressif, rarement pris en compte, mais violent et délétère pour les personnes concernées.
D’autre part, je suis aussi très sensible aux questions de validisme, et surtout de psyvalidisme. Il me semble essentiel de lutter aussi contre les discriminations et la stigmatisation des personnes malades mentales ou psychiques, ou en souffrance psy.
Le problème, c’est qu’en naviguant entre ces deux milieux de lutte, il y a de gros problèmes qui me sautent aux yeux, et que j’aimerais aborder ici.

Côté auto-support des usagers/ères de drogues, on retrouve régulièrement une pensée qui nie la dimension d’auto-médication (ou de tentative d’automédication) des souffrances psychiques par la prise de drogues**. On met l’accent sur le plaisir, sur la recherche de plaisir, parce que parler de la souffrance psychique, c’est risquer de se retrouver psychiatrisé-e-s et de se voir nier la légitimité de recourir à des drogues non prescrites pour calmer ces souffrances. Pourtant, il me semble évident que, même si ce n’est pas toujours conscient, une très grande part des UD consomment pour (tenter d’)apaiser une douleur morale ou psychique (et/ou, parfois aussi, physique). Ce qui ne devrait pas être vu comme une bonne raison de critiquer notre choix de s’auto-médiquer ainsi, ni même comme une preuve que nous serions aliéné-e-s (oui nous sommes aliéné-e-s. Comme tout le monde en fait). D’abord parce que l’auto-médication fonctionne souvent très bien (en tout cas pas moins bien que les prises de psychotropes légaux : ça ne règle pas le souci psy de base, mais ça permet de survivre à sa souffrance et de la supporter afin d’avoir une vie à peu près potable), ensuite parce que nier la réalité n’est à mon avis jamais une bonne manière de militer.
Oui, je prends de l’héroïne parce que ça calme mes angoisses et me donne l’énergie qui me manque au quotidien. Non, ça ne donne à personne le droit de décider à ma place de ce qui est bon pour moi (comme pousser au sevrage), ni de me discriminer et de me stigmatiser (y compris en se servant pour ça de la loi, qui en l’occurrence est illégitime).

Plus grave à mon sens, chez les gens qui militent contre la psychophobie, les représentations quant à l’usage de drogues ne sont pas remises en causes : ce sont les mêmes que dans le reste de la population.
Déjà, dans ces milieux, il n’est jamais question d’usage de drogues, on n’y parle que d’addiction. Alors, faut-il le rappeler, les consommateurs/trices qui sont dépendant-e-s sont une minorité. Pour l’alcool, c’est 10%, pour l’héroïne on monte à 20%. Le record est détenu haut la main par le tabac, avec un tiers des consommateurs/trices qui sont dépendant-e-s (source : travaux du docteur Hart, neurobiologiste spécialiste des drogues, ASUD-Journal n°55). Et quand bien même une personne est dépendante, ça ne donne pas de légitimité pour participer à l’épandage des préjugés et des discriminations sur les UD, dépendant-e-s ou non.

On en arrive à lire des horreurs. Comme des gens qui, croyant bien faire, rappellent que les personnes schizophrènes ne sont pas plus dangereuses que les autres, en prétextant que les passages à l’acte violents seraient majoritairement dus à… la consommation de drogues. Même Baptiste Beaulieu, du blog Alors Voilà, qui pourtant d’ordinaire est très attentif à ne pas discriminer les personnes opprimées (Baptiste si tu passes par là : je t’aime), est tombé dans le panneau. Alors nous on lutte contre cette idée que les UD seraient des gens violents et agressifs, parce que c’est un préjugé, un stigmate à l’origine de bien des violences oui, mais des violences qu’on subit. Et de l’autre côté, des gens luttent contre les stigmates qui renforcent les violences envers les malades psy, en s’appuyant sur le même stigmate concernant les UD. Ça donne une impression de « arrêtez d’avoir peur des schizophrènes, sont pas dangereux/ses, sauf bien sûr ces mauvais-e-s schizos qui prennent des drogues ! » Outre qu’on ne luttera pas contre le rejet et la discrimination des un-e-s en renforçant le rejet et la discrimination des autres, c’est aussi double peine pour les personnes concernées à la fois par la maladie psy et l’usage de drogues…

Sur le blog de Schizonormale, on y lit que le déni, le mensonge et la dissimulation vont avec l’addiction. Ce sont des préjugés très répandus dans la société, mais ça fait toujours un peu plus mal de les lire ou entendre de la part d’une personne concernée, qui en plus lutte contre la stigmatisation des malades psy… Comment peut-on aller critiquer le mensonge et la dissimulation chez des personnes pour lesquelles mentir et dissimuler est une mesure de sauvegarde ? Combien d’UD ont perdu leur travail, la garde de leurs enfants, l’amitié de leurs proches, ont été jeté-e-s dehors par leurs parents ou interné-e-s contre leur gré en psychiatrie juste parce que leur consommation était connue ? Venir les accuser de dénier, mentir et dissimuler et prétendre que c’est inhérent à leur « maladie », c’est être dans le déni de la façon dont cette société nous traite ! (Au passage, l’usage de drogues n’est pas une maladie. Souvent, pas toujours, c’est un symptôme. Jamais une maladie.)
Quand les proches (qui souvent sont les premiers/ères à mettre une bouteille de vin sur la table ou à fêter les événements heureux au champagne) réagissent aux prises de drogues par des crises de colère, de larmes ou d’angoisse, il est totalement légitime, pour se protéger et les protéger (même si ça ne fonctionne pas toujours), de leur dissimuler notre consommation. Au passage, tout le monde a ses jardins secrets, à fortiori sur des questions intimes, et l’usage de drogues est une question intime. Comment réagiriez-vous si des gens venaient se plaindre du fait que leur proche ment et dissimule sur la fréquence ou les circonstances de ses masturbations ? (« C’est inhérent à la maladie », mouhahaha…!)
Elle dit aussi aux proches qu’il est légitime qu’ils et elles se sentent véxé-e-s, blessé-e-s, agacé-e-s, encoléré-e-s. Mais… non ! Non, ce n’est pas légitime d’être agacé-e ou blessé-e par la consommation de drogues ou l’addiction d’un-e proche ! Pas plus que d’être agacé-e ou blessé-e par sa schizophrénie, sa dépression ou sa coupe de cheveux. Vous avez parfaitement le droit d’être en colère si la personne, une fois sous l’effet de l’alcool ou d’une autre drogue, ne vous respecte pas, mais soyez-le pour son comportement, pas pour ce qu’elle consomme. Mon corps, mes choix, ça vaut aussi pour ce que je me mets dans les veines ou le cornet.

Je n’ai donné que quelques exemples, mais ils foisonnent. Alors, à quand une véritable convergence des luttes, basée sur une écoute et une compréhension mutuelles et sources de respect et de dé-stigmatisation, entre militant-e-s contre la psychophobie et le psyvalidisme d’un côté, et militant-e-s de l’auto-support, contre la toxicophobie et la pénalisation des drogues de l’autre ? Il serait grand temps…

 

*Oui, j’utilise le terme de « toxicophobie », qui s’appuie sur la racine de « toxicomanie », alors que le terme de toxicomanie est fortement problématique. Dire « UDphobie » serait plus pertinent, sauf qu’entre les gens qui ne savent pas ce que signifie « UD » et celles et ceux qui n’ont pas conscience du problème de discrimination envers les UD… Alors pour l’instant je vais garder « toxicophobie », parce que son sens est plus facile à comprendre.

**À ce sujet, allez lire de toute urgence le livre Pour en finir avec les toxicomanies, Psychanalyse et pourvoyance légalisée des drogues, de Jean-Pierre Jacques. Livre qui a toute sa part dans le combat contre les préjugés à l’égard des usagers/ères de drogues.

Pour aller plus loin sur le sujet des drogues et de la toxicophobie, je ne peux que vous encourager à aller voir du côté de l’association ASUD (Auto-Support des Usagers de Drogues).

Créer un nouveau site sur WordPress.com
Commencer