Cyrulnik, le féminisme et le psychotraumatisme

Boris Cyrulnik a réussi à devenir le « psy préféré des Français » (y en a qui ne sont pas difficiles), par la force de son sourire charmeur, de ses talents de conteur, de son incroyable histoire d’enfance, de ses capacités de vulgarisateur hors pair. Personnellement, lire la même hypothèse (qui n’est pas de son invention, le concept de résilience n’étant pas de lui) suivie des mêmes arguments tout le long d’un livre, puis d’un autre, et d’encore un autre, me saoule très vite, mais j’admets sans souci qu’il en faut pour tous les niveaux intellectuels (oui, au passage je m’envoie des fleurs, mais ce que j’exprime là en réalité, ce n’est pas que je suis intellectuellement supérieure, mais que je n’ai aucunement besoin de vulgarisation dans les domaines de la psychologie ou de la psychanalyse (oui bon, sauf avec Lacan). Par contre, mettez-moi un livre de physique-chimie ou d’économie entre les mains, il va falloir qu’il soit rudement archi méga vulgarisé pour que j’y entrave quelque chose).

Le problème, c’est que sous couvert de vulgarisation scientifique, l’air de rien ou presque rien, Cyrulnik glisse en réalité des concepts fortement réactionnaires, que ce soit politiquement ou cliniquement. Et c’est là que le bât blesse.

Ainsi, il s’appuie sur sa popularité et ses qualifications (réelles ou non*) pour exposer comme étant scientifiques des thèses biologisantes et scientistes qui fleurent bon l’antiféminisme. Et pour cela, il n’hésite pas à déformer les propos des gens qu’il cite, ses adversaires idéologiques comme les scientifiques sur lesquel-le-s il se base. Lorsqu’il cite le célèbre « on ne naît pas femme, on le devient » de Simone de Beauvoir, il ajoute « ce qui implique que seuls les hommes restent à l’état de nature et ne deviennent pas hommes », ce qu’elle n’a évidemment jamais dit, écrit ni même suggéré ; mais transformer ainsi ses propos permet de faire passer son féminisme pour de la haine misandre. Même sophisme de l’épouvantail avec Judith Butler, à qui on doit la théorie de performativité du genre, si décriée par les réactionnaires homophobes et transphobes (« [elle] dit que la biologie n’existe pas et que seul le genre existe », ah), et avec la neurobiologiste Catherine Vidal, qui a « osé » remettre en question l’idéologie selon laquelle il y aurait des cerveaux typiquement féminins et des cerveaux typiquement masculins.
Or, pour Cyrulnik, non seulement les cerveaux, les comportements et les tempéraments seraient génétiquement, biologiquement, neurologiquement différents en fonction du sexe (et s’il n’y a pas de preuves scientifiques pour affirmer cette posture idéologique, il les crée pratiquement de toutes pièces, à partir d’études réelles mais dont les conclusions restent de l’ordre du subjonctif **), mais il va plus loin en niant carrément le patriarcat et la domination masculine, et en suggérant que nous vivrions, aujourd’hui, dans une société plus favorable aux filles qu’aux garçons.

Quant aux études de genre, renommées « théorie du genre » par les réactionnaires antiféministes, homophobes et transphobes, voici ce qu’il en dit lors d’une interview au Point :
« Je pense que le « genre » est une idéologie. Cette haine de la différence est celle des pervers, qui ne la supportent pas. Freud disait que le pervers est celui qu’indisposait l’absence de pénis chez sa mère. On y est. »
Non, ce ne sont pas les fachos de la Manif pour Tous qu’il accuse de perversion (ou de perversité ? J’avoue que la pensée cyrulnikienne en arrive à me perdre) à cause de leur haine de la différence, mais bien celles et ceux qui osent remettre en cause l’idée que les garçons naîtraient dans des choux bien bleus et les filles dans des roses bien roses… Ce pauvre Tonton Freud doit se retourner dans sa tombe. Même lui a droit à un détournement de ses propos aux fins idéologiques puantes de Cyrulnik…

Autre thèse biologisante, cette fois en lien avec le concept de résilience. Cyrulnik n’hésite pas à affirmer que, parmi les facultés permettant de dépasser un traumatisme et d’accéder à la résilience, se trouverait ce qu’il nomme le « gène du surhomme ». Non seulement ses affirmations sont scientifiquement délirantes, mais elles portent, en plus, le germe d’un positionnement idéologique franchement craignos. À ce « gène du surhomme » s’ajoutent d’autres facultés, intellectuelles, affectives, qui aux yeux de Cyrulnik permettent à une personne d’échapper au psychotraumatisme et de faire, à la place, de sa rencontre avec l’événement traumatogène une chance via la résilience. Les résilient-e-s seraient celles et ceux qui, au lieu de sombrer, se sont au contraire élevé-e-s grâce à leurs capacités biologiques et psychologiques. Des « surhommes » quoi.

Cette vision de la psychologie, de plus en plus répandue, tend à mettre l’accent sur l’individu, sa petite machine intérieure, innée, biologique, génétique et neurologique. Que ce soit, comme chez Cyrulnik, pour acclamer sa force de résilience, ou au contraire, pour souligner les défaillances. Ce qui m’attriste le plus, c’est de retrouver ce glissement totalement essentialiste aussi chez des gens concerné-e-s par la maladie ou le handicap psychiques, et qui militent contre la psychophobie. On serait ainsi né-e TDAH (et la réflexion politique sur la création de toutes pièces de ce « trouble » pour répondre à la découverte du méthylphénidate – la Ritaline – passe carrément à la trappe), schizophrène, bipolaire, voire même dépressif/ve, et on mourrait forcément avec, parce qu’il s’agirait, entièrement et uniquement, de particularités neurologiques. Ce qui, dans l’état actuel des connaissances en psychiatrie et en neurologie, est une posture idéologique.
Mettre de côté les dimensions psychodynamiques à l’œuvre dans ces particularités, souffrances, maladies ou handicaps, mettre de côté l’influence de la société, de la famille (et ça ne signifie pas « rendre la mère/les parents responsable(s) », il y a une différence fondamentale entre expliquer et accuser. Et puis franchement, vous croyez que dire « c’est génétique » est le sésame anti-culpabilisation des parents ? Les gènes, ils viennent d’où ?), nier la dimension d’évolution possible, ça me pose un énorme problème, non seulement d’un point de vue clinique (comment sortir d’un état asséné comme étant inné et indépassable ?) mais aussi d’un point de vue politique.
Par exemple, on peut considérer qu’un-e enfant qui ne tient pas sagement assis-e huit heures par jour et ne se concentre pas sur les matières qu’il ou elle n’a pas choisies et qu’on tente de lui faire ingurgiter, souffre d’un handicap particulier, le TDAH. On lui pose alors un diagnostic, assorti d’une peine de perpétuité, et on le traite avec une méthamphétamine légale (tandis qu’on regarde comme des délinquant-e-s malades autodestructeurs/trices et dangereux/ses celles et ceux qui prennent des amphés non prescrites), éventuellement une thérapie comportementale, et une adaptation de l’école individualisée et réservée à celles et ceux qui ont le diagnostic-sésame.
Ou alors, on prend acte du fait qu’il est normal, lorsqu’on est enfant (ou adulte d’ailleurs), d’avoir besoin de prendre l’air, de ne pas pouvoir se contenter de récréations d’un quart d’heure, de ne pas arriver à se concentrer sur des choses qu’on ne trouve pas intéressantes, et on repense sérieusement l’école pour la rendre plus humaine.
Ce qui ne signifie pas, d’ailleurs, que si quelqu’un-e est aidé-e par la prise de méthylphénidate on doit absolument l’en priver, ou qu’une personne ayant du mal à se concentrer ou à se calmer ne peut pas en souffrir psychiquement.

C’est pourquoi je me méfie de l’emploi de plus en plus largement étendu du terme « neuroatypie »***, qui présente les maladies et handicaps psychiques comme étant totalement innés, d’origine génétique et neurologique. Je me bats contre la psychophobie, parce que la stigmatisation et l’oppression des personnes malades ou handicapées mentales sont une réalité, mais je refuse de me battre pour une coalition de neuroatypiques aux cerveaux irrémédiablement différents à mettre dans de petites cases (les cases dys-mettezlàcequevousvoulez, les cases TDA et TDAH, la case autisme, la case schizophrénie, etc).
Quand on sait que, même en suivant à la lettre les critères du DSM censé être ultra scientifique (c’est cela oui !), le diagnostic du TDAH, par exemple, est posé plus souvent par les psychiatres de genre masculin que par les psychiatres de genre féminin (comme quoi ça tient à peu de choses !), on voit bien qu’en psychiatrie, le concept de diagnostic n’est pas aussi sûr et carré qu’en médecine somatique (où c’est soit c’est le bon diagnostic, soit tu te goures). Ce n’est pas pour rien que les psy d’orientation psychanalytique se méfient des diagnostics : parce que ça peut devenir enfermant, parce que ça peut influencer fortement une trajectoire de vie, parce que ça ne signifie au fond pas grand chose face à la complexité de chaque individu (je ne sais plus qui disait qu’il est très facile de poser un diagnostic sur un-e patient-e qu’on connaît depuis cinq minutes, mais que ça devient quasiment impossible lorsqu’on le/la connaît depuis dix ans).

Alors bien sûr qu’il y a de grandes lignes de diagnostics qui ont quand même du sens (entre un-e schizophrène et un-e obsessionnel-le, il y a tout un monde), bien sûr qu’il y a des dimensions génétiques et neurologiques plus ou moins influentes dans nombre de maladies et handicaps psy (il ne s’agit pas non plus de dire que l’autisme est une maladie acquise durant l’enfance au même titre qu’une névrose), mais la multiplication des entités nosographiques, dans laquelle des patient-e-s se jettent sans trop se poser de questions (ce qui peut se comprendre aussi, puisque c’est trop souvent le seul moyen pour que les difficultés et besoins spécifiques soient pris en compte), l’effacement du caractère psychodynamique des maladies (au risque de traiter les symptômes à la place des causes, ou de mélanger des choses qui n’ont rien à voir : on ne traite pas de la même façon une anorexie chez un-e schizophrène qui fonde son délire sur l’empoisonnement de la nourriture, chez un-e autiste pour qui manger est physiquement douloureux ou chez un-e névrosé-e qui s’oppose ainsi à la toute-puissance perverse de sa mère ou de son père), tout cela me semble relever d’une vision de la psychiatrie et de la société qui me pose de sérieux problèmes. Une vision de la société et ses psychismes qui serait une somme d’individus classables de naissance par catégories (catégorie neurotypique, catégories neuroatypiques), et non un corps mouvant et polymorphe composé d’organes agissant les uns sur les autres.

Revenons-en à Cyrulnik. Il les aime, ses surhommes (pour les surfemmes, on attendra qu’il soit un peu moins sexiste, ce qui est plutôt mal barré), il les dore, les adore, les admire, les tourne sur un piédestal. Et les oppose aux autres, à celles et ceux qui ont eu la faiblesse de tomber dans le psychotraumatisme. Pour elles et eux (pour nous), pas d’éloges, pas de grands concepts pseudo nouveaux.

Dans Parler d’amour au bord du gouffre (au milieu de moult anecdotes sexistes et d’un très malsain retournement du concept d’incestuel de Racamier, où ce n’est plus la famille qui est incestuelle, mais l’enfant, qui « [cherche] à porter la lingerie de sa mère ou surprendre avec plaisir un jeu érotique parental », ce qui en plus entre en totale contradiction avec le fait que l’incestuel détruit toute possibilité de fantasme chez l’enfant qui en est victime), il expose rapidement les symptômes du psychotraumatisme : difficultés à affronter le quotidien, « permanence des images d’effroi », cauchemars, temps qui semble s’être arrêté. Puis, toujours parlant des psychotraumatisé-e-s et de leurs symptômes, tranquille pépouze, il écrit ça :
« Et la personne, malgré elle, répète ce dont elle a souffert, le violenté devient violent, l’humilié provoque l’humiliation. »

Il ne s’agit pas de mots lancés sans trop réfléchir dans une conférence, une interview à la télévision, ni même écrits dans un article. Il s’agit des mots qu’il pose dans un livre dont il est l’auteur. Il ne s’agit donc pas d’une erreur de formulation. S’il choisit d’écrire « la personne » et non « certaines de ces personnes » ou « des personnes », c’est de façon consciente, choisie, réfléchie.

Boris, si tu passes par là, colle-toi bien ça dans la caboche : non, les psychotraumatisé-e-s que tu insultes ici ne répètent pas les violences et les humiliations dont ils et elles ont souffert. Si c’était le cas, le monde serait un enfer absolu, les violences exploseraient en tous sens et tout le monde en subirait plusieurs par jour. Oui, certaines personnes répètent ce qu’elles ont subi. Ce n’est ni systématique, ni même majoritaire. Et tu n’avais pas besoin d’enfoncer plus bas que terre (le comble pour un psychiatre) les personnes traumatisées, qui n’ont pas vraiment besoin de ça en plus, pour hisser encore plus haut tes chers/ères résilient-e-s, ces êtres supérieurs aux gènes magiques (mais si ce sont leurs gènes qui en font des surhommes, d’ailleurs… ils et elles n’y sont pour rien, en fait ?) qui ont fait ta gloire par leur simple existence.

Pis franchement, mieux vaut être une pauvre petite chose psychotraumatisée qu’un grand neuropsychiatre mythomane et réactionnaire. J’dis ça j’dis rien.

*On retrouve avec lui le même écueil qu’avec Bruno Bettelheim d’ailleurs. On les laisse se (faire) présenter comme ce qu’ils ne sont pas, psychanalyste pour Bettelheim, éthologue et psychanalyste pour Cyrulnik, et présenter des concepts somme toute assez plats comme s’ils étaient mirifiques et révolutionnaires.

**Un journaliste scientifique, Nicolas Chevassus-au-Louis, a d’ailleurs montré que les approximations scientifiques sont en fait une habitude chez Cyrulnik. Odille Fillod le montre aussi.

***Même si je comprends l’intérêt qu’il y a à utiliser ce terme dans la communauté autiste, histoire de souligner qu’il ne s’agit pas d’une maladie, pas d’une psychose, mais d’un fonctionnement psychique différent de celui des allistes, en très grande partie inné (jusqu’à quel point, ça pour l’instant on ne le sait pas).

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