Punir la souffrance

Bien souvent, les soignant-e-s en psychiatrie confondent, consciemment ou non, le soin avec la punition, la coercition et la répression. J’aurai beaucoup de choses à dire à ce sujet, mais comme il faut bien commencer quelque part, ce sera une réaction à un article paru sur le blog d’un psychiatre.

L’article est lisible ICI.

On y lit qu’une patiente ayant tenté de se suicider, se réveille du coma dans le service de psychiatrie, vêtue d’un pseudo « pyjama » qui lui laisse le dos et le cul nus. « Étrange. Et pourtant si utile. » Soit-disant pour empêcher un nouveau passage à l’acte (pendant son hospitalisation, parce que clairement, ce n’est pas ça qui va atténuer la souffrance qui est à la base de sa tentative de suicide, je suis même intimement persuadée que ça risque fort de l’aggraver, mais je vous expliquerai plus loin pourquoi).

Ailleurs (je ne sais plus où, désolée), j’avais lu quelqu’un légitimer la pratique du pyjama-punition pour que les patient-e-s suicidant, je cite « se rendent compte de la gravité de leur acte ». C’est vraiment prendre les patient-e-s pour des con-ne-s. Tout le monde le sait, que c’est grave de se donner la mort, y compris les enfants qui tentent de se suicider, même s’ils et elles n’ont pas toujours conscience du caractère définitif du truc, savent que c’est un acte grave. Si on en arrive là, c’est parce qu’on est dans une souffrance insupportable, et qu’on ne voit à ce moment-là que cette solution extrême pour en sortir. Pas parce qu’on n’a pas conscience que la mort c’est un truc grave.

Sauf que lorsque quelqu’un est dans une telle souffrance qu’il ou elle en arrive à tenter de se donner la mort, et que les personnes dont le métier devrait être d’accueillir cette souffrance, de l’écouter et de la soulager, au lieu de cela se prennent pour les garants de la bonne moralité (c’est mal de se suicider !) et agissent de façon violente et peu empathique, tout ce qui lui est envoyé comme message, c’est que sa souffrance n’est pas entendable, pas accueillable, et que la réponse apportée par les soignant-e-s sera de l’humilier pour protéger son intégrité physique, tellement plus importante que ce qui se passe dans sa tête. Ça donne juste envie de ne pas « rater » son suicide le coup d’après. (On pourrait interroger les expressions « rater » et « réussir » un suicide, il y aurait beaucoup à dire là-dessus aussi, mais d’autres l’ont fait mieux que moi.)

La Charte des Hôpitaux indique clairement que la pudeur des patient-e-s se doit d’être respectée. Sauf que – et ce n’est pas valable qu’en psychiatrie – les soignant-e-s ont tendance à considérer que ce n’est pas valable par rapport à elles et eux. Je suis médecin, infirmier/ère ou aide-soignant-e, donc ta pudeur n’a pas lieu d’être. Au nom de quoi ? Mystère. Mais s’il est bien un lieu où la pudeur est écrasée comme de la vermine méprisable, c’est bien dans les hôpitaux. La Charte n’est peut-être là que pour faire joli, ou rassurer les gens avant de les piéger… Déjà rien que de nommer ces espèces de blouses qui ne cachent rien ou presque sous le vocable de pyjamas (et que les soignant-e-s soulèvent ou enlèvent régulièrement sans demander l’autorisation ni même prévenir), c’est une insulte faite au peuple des pyjamas.

Pour finir, dans une société où un enfant sur cinq a subi des violences sexuelles, où 43 % des femmes ont subi au moins une agression sexuelle, où plus d’une femme sur dix a subi au moins un viol, déshabiller une patiente dans le coma et la laisser se réveiller à moitié nue dans un hôpital, parmi des dizaines d’inconnu-e-s, c’est être totalement déconnecté-e-s des réalités. La pudeur n’a pas le même sens pour tout le monde. Pour certain-e-s, c’est une question de survie psychique. Des soignant-e-s en psychiatrie qui ne prennent pas ça en compte, c’est flippant. Ce sont justement ces gens-là qui devraient être les plus informé-e-s sur les conséquences traumatiques des violences sexuelles, sur la réactivation des traumas et leurs conséquences désastreuses, mais ce sont elles et eux qui prennent le risque au nom d’un principe de précaution dévoyé. Parce que si être à moitié nu-e dans un lieu public empêche peut-être des patient-e-s de se suicider à leur réveil, c’est aussi la meilleure façon de leur montrer que personne dans notre société n’est capable d’entendre, respecter et soulager leur souffrance. Et ça, comme façon de lutter contre le suicide, c’est pas ce qu’on fait de mieux.

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