Gynécopatriarcat

Une fois encore, une instance de gynécologues et obstétricien-ne-s, le Collège National des Gynécologues et Obstétriciens de France a fait parler de lui à cause de son sexisme crasse. Je passerai sur la comparaison avec les juments, d’abord parce qu’en tant qu’antispéciste, je ne considère pas comme insultant d’être comparée à une jument, ensuite parce que c’était une citation posée là pour montrer l’évolution de la gynécologie depuis le Moyen-Âge.
Le problème, c’est qu’en réalité, cette évolution n’en est pas tellement une, en tout cas au niveau de la façon dont la gynécologie considère les femmes…

Restons un peu au Moyen-Âge, du coup. À cette époque qu’on aime tant décrier, des femmes dirigent des armées, écrivent des livres, sont abbesses et dirigent des abbayes mixtes… Et en parallèle, d’autres femmes mettent au point et perpétuent des savoirs médicaux, qui servent aux autres femmes : quelles plantes sont contraceptives, quelles autres sont abortives, lesquelles favorisent la lactation ou au contraire la coupent, lesquelles aident à accoucher.

Mais vient la fin du Moyen-Âge et la Renaissance, et avec elle, la renaissance du patriarcat absolu tel qu’il était de mise dans l’Antiquité (je ne dis pas que le Moyen-Âge n’était pas patriarcal, juste qu’il l’était de façon moins absolue que les époques qui l’ont précédé et suivi). C’est alors que, sous l’impulsion de l’Inquisition, ces femmes de savoir sont alors accusées de pactiser avec le diable. Des milliers de sorcières sont brûlées vives (épisode de l’Histoire que les livres d’école passent encore sous un silence quasiment absolu). Le savoir médical, et à fortiori le savoir gynécologique et obstétrical, revient aux mains des hommes, seuls autorisés alors à pratiquer la médecine.

Alors oui, aujourd’hui, la médecine est ouverte aux femmes. Pour ça, il faut qu’elles passent outre la culture sexiste, le soi-disant « humour carabin » (c’est beau l’humour, ça permet de tout excuser), le harcèlement sexuel, les fresques pornographiques imposées dans les salles de garde…

Mais la gynécologie continue de perpétuer une vision des femmes et une façon de les considérer plus que problématiques. En témoignent ces items lors de la dernière conférence du CNGOF : « ces prétendues violences obstétricales » et « comment se prémunir des plaintes pour attouchements sexuels ». Ces prétendues violences obstétricales, et gynécologiques, sont dénoncées par les patient-e-s depuis plusieurs années : « point du mari » (il s’agit ni plus ni moins que d’une petite infibulation à l’européenne), touchers vaginaux sans consentement (la loi est claire : ce sont des viols) parfois sur des patient-e-s sous anesthésie générale, abus des épisiotomies et épisiotomies non consenties, non respect des demandes des patient-e-s, césariennes à vif, accouchements déclenchés pour le confort des soignant-e-s, mépris de toute pudeur ou dignité, remarques sexistes, lesbophobes, transphobes, etc.

Et les réactions de nombre de gynécologues, médecins et étudiant-e-s en médecine face à ces dénonciations témoignent d’une culture du viol, d’un sexisme, d’un non-respect des patient-e-s qui font froid dans le dos. Beaucoup sont allé-e-s justifier les TV sous anesthésie et sans consentement par l’argument « il faut bien que les étudiant-e-s s’entraînent ». À quoi ? Au non-respect des patient-e-s et de leurs droits (loi Kouchner sur le consentement libre et éclairé, loi sur le viol) ? Certain-e-s sont allé-e-s s’exclamer que si on demandait leur consentement aux patientes, il y en a qui refuseraient, raison pour laquelle on ne leur demande pas  ; c’est justement le principe du consentement en fait hein : pouvoir refuser. Et c’est un droit fondamental, celui du respect inaliénable du corps d’autrui. Transposez le même argument dans la bouche d’un homme au sujet de relations sexuelles, et vous avez la (même, mais de façon plus claire) justification la plus nauséabonde du viol. Autres arguments fréquemment utilisés : « on n’y prend aucun plaisir » ou « ça n’a rien de sexuel ». Marie-Hélène Lahaye y répond de façon très claire (n’hésitez pas à vous balader sur son blog Marie accouche là, c’est une mine d’or).

Alors que les hommes ne vont montrer leurs parties génitales aux médecins qu’en cas de problème de santé, les femmes sont poussées à le faire régulièrement. Dans beaucoup de famille, la première consultation gynécologique est une sorte de rite de passage, perpétué par les mères et encouragé par les médecins, qui accompagne leur fille, souvent dès les premières règles, chez son/sa propre gynéco. Rite de passage que je ne trouve pas moins violent que les scarifications ou la circoncision. Il s’agit d’emmener une personne en bonne santé, encore mineure et donc soumise à l’autorité parentale, chez un-e inconnu-e qui aura accès à son intimité, regardera sa vulve (dehors et dedans !), touchera ses seins. Sorte de préparation à la culture patriarcale où le corps des femmes est dépossédé et devient propriété des hommes, de la médecine, de la société entière. Il faut bien préparer ces jeunes filles à l’idée que l’accès à leur vagin doit rester ouvert à autrui, culture du viol oblige… (Oui, mes propos sont trash et peuvent sembler excessifs, mais pourtant, il y a bien quelque chose de cet ordre-là qui se joue.)

Ce contrôle médical sur les parties génitales s’exerce aussi envers les personnes intersexes, qui sont encore régulièrement mutilées dès la naissance et l’enfance, afin de les faire rentrer dans les cases de la sexualité binaire et hétéronormative. Un état de fait que dénoncent tout autant les personnes concernées que nombre d’instances qui se préoccupent des Droits humain-e-s.

Historiquement, le « père de la gynécologie moderne » et inventeur du spéculum (cet objet de torture qui ne dit pas son nom) est un homme, qui a expérimenté sur des femmes esclaves, évidemment sans leur consentement. La gynécologie est aussi le domaine médical où les « découvertes » faites par les médecins nazis lors des expérimentations sur les Juives et Romnis sont les plus utilisées encore à ce jour. C’est le cas pour les méthodes de stérilisation, qui sont encore très souvent refusées aux femmes qui en font la demande, alors que, dans le passé récent mais aussi aujourd’hui encore, des femmes les subissent contre leur gré, parce qu’elles sont handicapées mentales, ou parce qu’elles appartiennent à des groupes racisés opprimés (Amérindiennes en Amérique, Romnis en Europe…).

Au sujet de l’avortement, on a tendance à voir le déroulement historique comme ceci : d’abord les femmes mourraient parce qu’elles se servaient de techniques ultra dangereuses, puis on a légalisé l’avortement et on a permis à ces femmes de ne plus mourir. C’est oublier, déjà, que si les catholiques extrémistes de l’Inquisition et la médecine patriarcale n’avaient pas, main dans la main, brûlé en masse les sorcières, les femmes auraient pu avorter sans risques grâce à leurs savoirs (et je ne dis pas ça en l’air, je connais moi-même des plantes qui poussent comme du chiendent en Europe, et ont des propriétés abortives).
Et ensuite, c’est oublier que, quelques années avant cette légalisation de l’avortement, des femmes avaient pris les choses en main, et pratiquaient, gratuitement, dans les MLAC, des avortements rapides, efficaces et sans danger (et dans des atmosphères bienveillantes et chaleureuses, en plus), grâce à une technique qui venait d’être introduite en France (la méthode Karman), qui a fait chuter drastiquement le taux de mortalité des femmes avortant dès 1972. Ce n’est pas anodin qu’il ait fallu attendre ce moment-là, celui où les femmes pouvaient avorter sans crever à coups d’aiguilles à tricoter, pour qu’une loi légalisant l’avortement soit votée (alors oui, il y a eu le combat de certaines femmes, de certains médecins, et une évolution des mentalités qui ont permis cette avancée à ce moment-là, aussi). Loi qui interdisait la pratique de l’avortement à toute personne n’étant pas médecin, au passage. Ce qui a conduit des militantes du MLAC devant les tribunaux, pour avoir « osé » pratiquer un avortement sur une jeune femme mineure (la nouvelle loi de l’époque interdisant les avortements de mineures sans l’accord de leurs parents) ou pour pratique illégale de la médecine. Il s’agissait donc, là aussi, de ramener le contrôle du corps des femmes aux seules mains des médecins.

Alors oui, il existe des médecins et des gynécologues (et des sages-femmes, dont la culture médicale est, de base, moins sexiste) qui respectent les patient-e-s, et heureusement. Mais le poids de l’Histoire, le patriarcat de notre culture, le sexisme de la culture médicale, sont encore bien prégnants dans la façon dont le corps des femmes est considéré, manipulé, dépossédé par bien des gynécologues et obstétricien-ne-s. Et venir nous dire qu’on est bien content-e-s qu’ils et elles soient là pour nous soigner quand on a un truc grave (perso je préfère garder mon truc grave en fait), nous traiter d’hystériques à la pudeur mal placée (c’est fou le nombre de soignant-e-s qui pensent que la pudeur ne devrait pas avoir lieu face à elles et eux. Mais… au nom de quoi ?! Vous êtes bien des humain-e-s comme les autres que je sache…?), de pudibond-e-s, de menteuses lorsqu’on dénonce des violences sexuelles, ce n’est pas franchement la meilleure façon de prendre en compte ces problèmes et de les régler. C’est même plutôt la pire.

Je t’aime bien Tobie Nathan, mais…

Un jour, en googlisant le nom de mon psy (que celui ou celle qui n’a jamais tapé le nom de son/sa psy dans un moteur de recherche me jette la première pierre… Aïe ! Non mais ça va pas bien ?! Ce n’est valable que si vous êtes en psychothérapie hein, je pensais pas qu’il y avait besoin de préciser), j’ai découvert qu’il était ethnopsychiatre. Et là, toute une discipline passionnante dont je n’avais même pas soupçonné l’existence s’est ouverte devant mon esprit assoiffé de nouvelles connaissances.

Lorsqu’on fait des recherches sur l’ethnopsychanalyse (ethnopsychiatrie, ethnopsychanalyse, en gros c’est kif-kif la même chose), le premier nom sur lequel on tombe, immanquablement, c’est celui de Tobie Nathan. En plus le bonhomme est charismatique, explique plein de choses super intéressantes… Je me suis offert son autobiographie (Ethnoroman), je l’ai dévorée. Il a de l’humour, il écrit bien, sa vie est super intéressante, il en a dans la caboche…

Mais à force de s’intéresser à ce qu’il dit et écrit, arrive ce moment où on risque forcément de tiquer sur certaines choses. Et même de tiquer fort.

D’abord, pour qui s’intéresse depuis longtemps à la psychanalyse comme moi, et y trouve une exigence intellectuelle et un respect des patient-e-s qu’on trouve rarement ailleurs, les critiques à tout va de la psychanalyse me font toujours un peu mal. Je ne dis pas qu’elle n’est pas critiquable hein. Mais clairement, nombre de ces critiques sont à côté de la plaque (me souviens avoir lu un article de blog qui descendait Freud en prétextant qu’il avait préconisé l’excision des petites filles qui se masturbaient. Alors qu’il s’est justement battu contre, ne serait-ce qu’en affirmant qu’un-e enfant qui se masturbe, c’est juste normal).
Mais revenons à notre bon vieux Tobie (qui a écrit dans Le Livre noir de la psychanalyse quoi. Non mais tu veux pas écrire une bouse avec Onfray tant qu’on y est ?). Il prétend que la psychanalyse est à côté de la plaque quand elle affirme que le tabou de l’inceste est universel. Et de nous expliquer que lui, il rencontre des Africains pour qui c’est tellement inconcevable qu’un père couche avec sa fille, que ça ne leur viendrait même pas à l’esprit. Mais banane, c’est bien la définition d’un tabou, non ? En quoi ceci constitue un argument valable pour prétendre que pour ces gens-là, il n’y a pas de tabou de l’inceste ? C’est comme si j’essayais de prouver que la couleur bleue n’existe pas en arguant que le ciel est bleu, en gros.

Et c’est là qu’on en vient au nœud du problème, d’ailleurs : Tobie Nathan adore regarder les autres comme des grands Autres. Au lieu de chercher le semblable, ce qui fait qu’on est tou-te-s Terrien-ne-s (tout en respectant les différences), il ne cherche que des différences, les plus absolues possibles. Et c’est là qu’il en vient à clamer des horreurs, à relativiser l’excision par exemple. Comme quoi faudrait pas lutter trop vite contre, parce que y a des cultures pour lesquelles ce serait important. Déjà j’ai envie de dire : mec, t’as pas de clitoris, on risque pas de te le couper ? Alors ferme ta gueule. Parce que si tu risquais de te faire couper le bout du gland, tu relativiserais peut-être moins la chose hein.
Au passage, petit aparté : étant donné que des mecs sont parfois venus nous dire que nous, féministes, nous nous préoccupions de l’excision mais qu’on laissait faire la circoncision qui est aussi une mutilation… Déjà, c’est en fait bien chez les féministes que j’ai vu le plus de réflexions sur la question de la circoncision, avec parfois des refus nets de faire subir ça à son enfant malgré la pression familiale. (Au passage, Freud aussi a refusé de faire circoncire ses fils.) Ensuite, non, vraiment non, les gars, arrêtez de nous dire que c’est équivalent. Ou alors allez prendre des cours d’anatomie, je sais pas moi… Vous ne pouvez pas comparer l’ablation du prépuce (pour info, les femmes cis ont aussi un prépuce) avec l’ablation de la partie la plus sensible du corps humain (qui déclenche au passage régulièrement des hémorragies graves, ce qui n’est pas le cas des circoncisions). Alors oui c’est la partie externe qui est coupée (désolée pour les détails un peu trash), oui le clitoris est un organe bien plus grand qui s’étend en Y à l’intérieur, mais quand même : dans la circoncision, il n’est pas question d’ablation du gland, même juste le bout, même un petit peu (même excepté une fois au chalet). Et si, oui, certaines femmes excisées témoignent avoir encore du plaisir voire des orgasmes, et si oui, certains hommes circoncis témoignent avoir une baisse de la libido, ça reste pas comparable, quoi que vous en disiez. Déjà à la base, dans les sociétés patriarcales, on n’est pas égaux/ales sexuellement parlant. Les hommes chouinent à la misère sexuelle dès que des femmes leur refusent l’accès à leur corps et qu’ils se retrouvent à devoir, bichounes, se masturber pour avoir un orgasme, alors que les femmes qui n’ont jamais d’orgasmes sont ultra nombreuses (et à fortiori les femmes qui n’ont pas d’orgasme lors de relations hétéro), on est 10% à souffrir de vaginisme… mais on ne va pas demander des hommes prostitués en masse ou commettre des viols en prétextant cette misère sexuelle. Et d’ailleurs, cette mise au même niveau de l’excision et de la circoncision témoigne bien de ça : à croire qu’une vie sexuelle totalement détruite chez une femme, avec parfois des douleurs à vie, et une petite baisse de libido chez un homme auraient la même gravité.

J’en reviens à Tobie Nathan, pas d’inquiétude (je sais, je digresse pas mal aujourd’hui).  Quand des gens lui parlent de la dimension raciste de certaines de ses prises de position, il nous fait le coup de la fragilité blanche. Genre « vous m’insultez de raciste, moi qui ai tant fait pour les immigré-e-s ! » Ce serait tellement beau, si un jour, les gens à qui on fait remarquer qu’un de leur propos, un de leurs actes, une de leurs prises de position, a une dimension raciste, ne s’exclamaient pas aussitôt « tu m’insultes de raciste ! » Alors déjà, « raciste », ce n’est pas comme « bougnoule » hein : ce n’est pas une insulte. Ensuite, ce n’est pas vous, votre personne, qui est mise en cause, mais un de vos propos, ou un de vos actes. Et enfin, dans une société raciste, on est tou-te-s un peu racistes, qu’on le veuille ou non (sauf les personnes atteintes du syndrome de Williams). C’est ce qu’on appelle le racisme systémique, par opposition à la conception du racisme par et pour les blanc-he-s, qui considère que ce serait une question de vertu personnelle.

Alors oui on peut critiquer la position universaliste qui consisterait à aller dire aux autres ce qu’il est bien ou mal de faire. Mais c’est oublier bien vite qu’il n’y a pas que des Européen-ne-s qui se battent contre l’excision, mais aussi, et beaucoup, de personnes concernées.

Le problème de Tobie Nathan n’est pas qu’il s’intéresse aux différences culturelles et les respecte, mais qu’il enferme les gens dedans. Il n’y a qu’à lire ce qu’il pense des gens qui n’ont pas la même religion que leurs ancêtres… (bon alors pour plaire à Tobie, je devrais être catholique ou Témoin de Jéhovah alors. Bon ben tant pis, je préfère ne pas lui plaire !). Au point de faire un mélange des genres qui, moi, me gêne de plus en plus.
Le mec est psy, c’est en tant que psy qu’il reçoit les gens, mais il leur conseille d’aller voir un sorcier. Et s’il n’y a pas de sorcier disponible, il accepte même de faire le sorcier lui-même. Du coup je m’interroge : et quand il reçoit des Français, il leur suggère d’aller voir un curé ? Ou de faire un exorcisme ? J’imagine ma tête si mon psy m’avait suggéré de faire un exorcisme pour guérir mon stress post-traumatique. Je serais partie en courant ! Et à juste titre…
Bien sûr qu’il est important de respecter les choix religieux et spirituels des gens. Au passage, vu que je tape sur les soignant-e-s à longueur d’articles (en vrai c’est parce que je vous aime), je vais encore faire un aparté, tiens. Dans un énième documentaire sur les hôpitaux psychiatriques (monomanie, tout ça), un psychiatre reçoit un patient schizophrène. Avec un bon vieux gros délire mystique. Le type lui demande « vous croyez que je devrais faire un exorcisme ? » Et le psychiatre, de lui répondre tout naturellement, qu’il est spécialiste du psychisme, pas de la spiritualité, qu’il n’est pas là pour lui imposer ou interdire des pratiques religieuses, et que s’il pense que ça peut lui faire du bien, et bien, il peut très bien aller voir un exorciste. Le psy reste humble et respectueux, il reste dans son domaine (qui est le soin psychique, pas la direction de conscience ni la pratique religieuse), et ne considère pas non plus que le délire mystique du patient lui donne le droit de lui dicter sa conduite.

Mais chacun à sa place. Et j’en viens à me demander si Tobie Nathan n’a pas raté sa voie. Il a essayé de devenir psychanalyste (et y est arrivé !), n’y a rien compris (franchement hein), alors il tape sur la psychanalyse. Il est diplômé en psychologie, donc il fait de la psychologie, mais ce qui l’intéresse vraiment, ça se lit, ça se sent, ça s’entend, ce sont les spiritualités, les dieux, le monde de l’invisible. Sauf qu’il part du postulat que tout le monde a besoin de ça. En tout cas c’est l’impression qu’il donne.

Bon, depuis j’ai découvert Olivier Douville, et question exigence intellectuelle, on n’est plus au même niveau. Désolée Tobie.

Véganisme, antispécisme et Occident…

A. est un jeune Soudanais réfugié en France. À même pas trente ans, il a fui deux pays à la situation politique chaotique, et traversé la Méditerranée au péril de sa vie. Mais je ne vais pas vous raconter sa vie, ce n’est pas à moi de le faire.

Je l’ai rencontré parce qu’il m’a demandé de lui donner des cours de français. Très vite, j’ai apprécié son immense gentillesse et nous sommes devenu-e-s ami-e-s. Mais surtout, nous nous sommes rendu compte d’un point commun entre nous : depuis tout petit-e-s, nous considérons les animaux comme des ami-e-s, ayant la même valeur que les humain-e-s, des êtres sensibles, avec qui il est tout à fait possible de parler*. Des êtres qui n’agressent personne si on ne les agresse pas. Et tandis que je jouais et discutais avec les vaches et mon ami renard, lui faisait pareil, à des milliers de kilomètres de là, avec les dromadaires et son ami boa (et avec les vaches aussi, ces belles vaches soudanaises aux grandes cornes)… Et tandis que je dors avec mes chiens, lui regrette le temps où il dormait avec le sien (ce que personne d’autre ne fait, dans le village où il a grandi). Son chien qu’il a dû quitter, en même temps que ses parents et tous ses proches… (D’ailleurs je me rends compte à quel point le spécisme est prégnant lorsqu’on s’intéresse à la cause des réfugié-e-s, puisqu’on prend en compte la difficulté et la douleur qu’il y a à quitter sa famille et ses ami-e-s humain-e-s, mais jamais la difficulté et la douleur de quitter sa famille et ses ami-e-s animaux.)

Un jour, je suis arrivée chez lui du temps de midi. Il a préparé à manger pour deux. J’ai dû lui expliquer que je ne mange pas de viande, pas d’animaux, et pas non plus de produits laitiers. Il m’a dit qu’au Soudan, il n’y a pas grand-chose à manger, alors refuser toute une catégorie d’aliments serait vraiment compliqué.
Quinze jours plus tard, il m’accompagne à l’arrêt de mon bus. En face, il y a une boucherie. « Ah oui ! C’est l’endroit où tu ne vas jamais ! » Et il me dit qu’il a bien réfléchi, et que très bientôt, il va sans doute faire comme moi : ne plus manger d’animaux.
Pas eu besoin d’argumenter, d’exposer toutes les bonnes raisons d’être végan, de lui montrer des vidéos d’élevages et d’abattoirs… Là où tant d’Européen-ne-s, et moi la première, ont mis des années à prendre conscience de la nécessité éthique de ne plus manger de produits animaux, A., il lui a suffi de savoir que c’est possible, et il a fait le chemin tout seul.
Soyons clair-e-s : ce n’est pas grâce à moi qu’il a eu cette prise de conscience. Il a l’a eue tout seul, ou plutôt il l’a eue grâce aux vaches, aux dromadaires, aux scorpions, aux serpents, aux chiens… qui ont peuplé son enfance. Notre rencontre n’a été qu’un déclic sur un long chemin de réflexion. Mais si tout le monde était comme lui, le monde entier serait antispéciste et végan (oui, même le Soudan, parce qu’un monde végan, c’est aussi un monde qui ne gaspille plus 75 % des terres cultivables pour nourrir les animaux d’élevage destiné-e-s à la production de viande, et donc un monde qui a suffisamment de ressources pour nourrir l’humanité entière décemment – enfin… à condition de mettre fin au néocolonialisme itou).

Le/la prochain-e qui me sort que l’antispécisme et le véganisme sont des préoccupations de riches Occidentaux/ales, je lui ris au nez. Bon, en vrai, je lui riais déjà au nez avant de connaître A., mais désormais je rirai encore plus fort.

 

 

 

*Non, la communication animale intuitive, ce n’est pas une sorte de délire new age sectaire et antiscientifique, mais je ne suis pas là pour vous le prouver. Tant pis pour vous si vous n’y croyez pas, c’est vous qui y perdez beaucoup, pas moi. Ce qui me fait le plus de peine, c’est de voir tant de gens se réclamer de l’antispécisme et nier la capacité de parole de celles et ceux qu’ils et elles prétendent défendre. Mais c’est un autre sujet, que je me ferai peut-être le plaisir d’aborder un de ces quatre.

Soutien

Un peu partout en France, des infirmiers/ères en psychiatrie se sont mis-es en grève, parfois même en grève de la faim. Parce qu’ils et elles veulent qu’on leur donne les moyens de travailler correctement et de ne plus maltraiter les patient-e-s.
Oui, je râle contre les soignant-e-s qui confondent soin et punition, soin et répression, soin et sécurité intérieure. Mais quand des soignant-e-s se mettent en grève, manifestent et mettent même pour certain-e-s leur santé en danger, pour pouvoir soigner de façon bienveillante, consciencieuse et apaisée les personnes en souffrance, je ne peux que leur témoigner mon soutien absolu.

Au CHU Saint-Étienne, où la Contrôleuse Générale des Lieux de Privation de Liberté a alerté en début d’année sur les conditions inhumaines et dégradantes d’accueil et de prise en charge des personnes malades psy, là aussi des soignant-e-s se sont mis-es en grève (après que le directeur d’établissement et les soignant-e-s ont reconnu qu’il y avait un problème et qu’il fallait le résoudre*).
Cela tranche avec un autre épisode d’alerte pour traitements inhumains et dégradants, il y a deux ans, à Bourg-en-Bresse, dans l’Ain, où les soignant-e-s avaient réagi en se plaignant du rapport fait, en prétextant qu’il ne s’agissait pas de maltraitance mais seulement de « dysfonctionnements », et que le rapport était « outrancier ». Et plus tard, certain-e-s se sont aussi plaint-e-s d’avoir été vu-e-s comme des tortionnaires (sans se rendre compte de l’immense privilège qu’ils et elles ont de pouvoir torturer des gens – oui, attacher quelqu’un à un lit pendant des mois voire des années, c’est de la torture, quelque soit la pathologie de la personne qui subit ça** – et n’écoper ni de condamnation pénale, ni d’interdiction d’exercer leur métier).

Ça fait plaisir de voir que les soignant-e-s, en nombre, se dressent enfin contre ce qu’une politique basée sur le démantèlement des services publics, sur une vision sécuritaire de la psychiatrie, sur un nombre sans cesse retreint de soignant-e-s, d’heures de formation, de lieux de soins, induit forcément comme maltraitances des patient-e-s, et à fortiori des patient-e-s les plus fragiles.

Soutien, et merci. Du fond du cœur.

 

*Néanmoins, force est de constater que dans les faits, rien n’a changé

**Faire subir ça à une personne que la maladie mentale fragilise, c’est même une circonstance aggravante, en fait.

Punir la souffrance ter

Sur un forum d’infirmiers/ères en psychiatrie, petite conversation entre infirmiers/ères…

L’une déplore le fait que la pratique de mise en pyjama des patient-e-s pénètre de plus en plus les services de psychiatrie.
Réponse d’un infirmier : « Nous c’est pyjama en isolement ou si sanction, sinon habillage obligatoire maxi après le p’ti déjeuner. »
L’infirmière :  « Si sanction » !!! On n’est pas en correctionnelle.  »
L’infirmier : « Pour une patiente qui reste à l’année, quand elle fugue en ville, la « sanction » ou « punition » ou « réponse » médicale est souvent le pyjama.
Bref elle le perçoit comme une sanction. 😉 »

Le mec est censé être soignant, pas flic ni maton, mais il assume punir les patient-e-s. Et lorsqu’une infirmière, plus au fait de la mission qui incombe aux soignant-e-s, lui fait remarquer l’incongruité de son affirmation, il réitère, tranquille pépère, et accompagne le mot « sanction » du mot « punition ». Et puisqu’on vient de lui rappeler quand même qu’il ne travaille pas en correctionnelle mais en hôpital, il rajoute « réponse médicale » pour faire joli. Sauf que la réponse n’a rien de médicale, elle n’est que punitive, répressive. Au moins le type en a conscience. Même qu’il l’assume, et ça ne semble pas lui poser de problème particulier niveau éthique.

Mais la cerise sur le gâteau, c’est qu’après avoir lui-même utilisé les mots « sanction » et « punition », il vient parler de la patiente, qui, cette pauvre folle dont la perception de la réalité est déformée par sa maladie mentale, le vit comme une sanction. Ben ouais banane, puisque c’en est une, et que tu es même le premier à l’affirmer (ceci dit, la même pratique mais dont les soignant-e-s parlent comme étant thérapeutique et médicale, est tout autant une punition, avec juste une bonne couche d’hypocrisie et/ou de déni par dessus).

Mais penchons-nous un peu sur la raison pour laquelle cette patient-e est punie. A-t-elle frappé quelqu’un, volé, tué ? Non (et si c’était le cas, ce ne serait de toute façon pas le rôle d’un-e infirmier/ère de la punir). Elle a « fugué » du service. D’un endroit où on trouve normal de déshabiller les gens de force pour les punir. Personne ne semble s’interroger sur le fait que les tentatives de fuite de cette patiente sont juste normales, qu’il est tout à fait sain de s’échapper d’un lieu où la violence est banalisée. Ce que vous punissez là, c’est la partie saine de la personne, celle qui sait se protéger des violences.
Et si vous faisiez en sorte que les patient-e-s n’aient plus envie (besoin !) de « fuguer » ? Pas en les enfermant et en les punissant, mais en rendant les lieux de soins plus accueillants, bienveillants et contenants que le monde extérieur ? C’est à dire en faisant votre travail, tout simplement.

Contenir versus contention

« On utilise la contention pour les patient-e-s qui ont besoin d’être contenu-e-s. »

Il y aurait beaucoup de choses à dire sur la pratique de la contention physique en psychiatrie. Déjà je vais être claire : je suis totalement opposée à cette pratique (je parle de la contention mécanique, c’est à dire attacher un-e patient-e à un lit avec des sangles. La pratique du packing est tout à fait autre chose et mon avis dessus est bien différent), hormis dans le cas particulier (et très rare) où c’est le/la patient-e qui en fait lui-même ou elle-même la demande. Dans l’état actuel des choses, même le consentement des patient-e-s quant à une telle pratique ne me semble pas rendre la contention physique éthique : il est bien trop facile d’arracher un consentement lorsqu’on est en position de pouvoir face à une personne fragile en décompensation.

Lorsqu’on leur demande leur avis sur la question, ce qu’on fait rarement (ce qui dénote déjà d’un sacré gros problème : on vous attache, on prétend que c’est pour votre bien, que c’est thérapeutique, mais on préfère ne pas savoir comment vous le vivez), l’immense majorité des patient-e-s ayant subi la contention mécanique témoignent de vécus négatifs, voire traumatiques. Sentiments d’exclusion, d’abandon, de punition, de solitude, de terreur, de coercition, d’impuissance, de déshumanisation, d’indignité, augmentation de l’agitation, des pulsions violentes (se venger des soignant-e-s et de leur violence, ce que je trouve plus sain que de subir des violences sans réagir*), des délires et hallucinations, des angoisses de morcellement, perte des notions temporelles, douleurs physiques (du fait de ne pas pouvoir bouger, d’être dans une position inconfortable, d’avoir les articulations enserrées par des liens…) ou sensations d’étouffement, difficultés à s’endormir (la position allongé-e sur le dos n’est pas la position d’endormissement de tout le monde…), reviviscence de traumatismes de violences sexuelles, stress post-traumatique du à l’expérience de contention (une étude donne 24,1% de personnes présentant un syndrome de stress post-traumatique du à la contention, c’est à dire autant que dans la population des personnes exposées à des expériences réputées traumatogènes. Une autre étude plus ancienne donne 19%. On oscille donc entre un patient sur quatre et un patient sur cinq. Autant dire qu’on est bien loin du primum non nocere –  d’abord ne pas nuire – qui est censé être une règle de base en médecine)…
Et je ne parle même pas des risques somatiques (embolies, asphyxies, fausses routes, risques cardiaques, décès en cas d’incendie…).
D’autre part, je ne vois pas comment peut-on concevoir la possibilité de nouer un lien de confiance – essentiel dans tout soin, et à fortiori dans les soins psychiques – et une alliance thérapeutique avec une personne sur laquelle on a un tel pouvoir : le pouvoir de la ligoter à un lit, de lui faire violence, tout en étant protégé-e par l’institution, la banalisation de la pratique, et un discours venant légitimer le passage à l’acte par l’invocation de la nécessité, de la mesure de protection et/ou de l’utilité thérapeutique. « La sangle qui attache tue le lien humain qui soigne » (Pétition du Collectif des 39 contre l’usage de la contention).

Pour aller plus loin, je vous invite à consulter la thèse de médecine de Raphaël Carré sur le vécu des patients sur la contention, même si nous n’en arrivons pas à la même conclusion : pour lui, c’est une pratique qui doit être évitée autant que possible ; pour moi, c’est une pratique à abolir.
Si vous n’avez pas le temps de lire une thèse de 235 pages (ou en complément de sa lecture), vous pouvez aller voir cette vidéo où Dominique Friard, ISP (infirmier de secteur psychiatrique), explique pourquoi l’usage de la contention a des conséquences anti-thérapeutiques sur les patient-e-s.

Certain-e-s soignant-e-s expliquent l’explosion exponentielle des pratiques d’isolement et de contention par le manque de moyens humains (de moins en moins de soignant-e-s pour de plus en plus de patient-e-s). Si cela joue sans aucun doute, il y a aussi la pression politique à concevoir la psychiatrie sous un angle sécuritaire, et de mauvaises habitudes dont on n’arrive pas à se dépêtrer. On ne sait plus faire autrement, et ne sachant plus faire autrement, on en arrive à croire que face à l’agitation et la violence de certain-e-s patient-e-s, on ne pourrait éviter les pratiques coercitives que si le nombre de soignant-e-s était bien plus élevé. C’est oublier que la violence et l’agitation des patient-e-s sont en très grande partie (en totalité ?**) causées par la violence des institutions, et donc par l’utilisation de pratiques coercitives (contention, isolement, mais aussi mise en pyjama forcée, privation de droits fondamentaux comme les visites de proches, les appels téléphoniques, la possibilité de fumer… et toute pratique visant à punir au lieu de soigner).

« Si c’est ça la médecine, j’préfère la guillotine ! »

Je suis persuadée que si les soignant-e-s (médecins, infirmiers/ères…) qui prescrivent, pratiquent ou légitiment la contention, devaient au préalable tester sur eux-mêmes et elles-mêmes ses effets « thérapeutiques » (comme c’est déjà le cas pour le packing, pourtant si décrié par certain-e-s… et pour la psychanalyse), sa pratique disparaîtrait très vite (contrairement à celles de la psychanalyse et du packing)…
D’ailleurs un infirmier en psychiatrie soumet lui aussi l’idée sur un forum d’infirmiers/ères (brrruno, si vous passez par là un jour : merci d’exister, vos prises de position ainsi que votre réflexion éthique et clinique sont un véritable soulagement dans un monde de la psychiatrie où l’abus est malheureusement devenu la norme)…

 

 

« On utilise la contention pour les patient-e-s qui ont besoin d’être contenu-e-s. »

Cette légitimation thérapeutique de la contention est basée sur une erreur. Une erreur étymologique…

Contention, du latin contentio, « tension, lutte, rivalité, conflit », il y a l’idée de forces en jeu derrière ce mot. C’est la même racine que dans « contentieux »…

Contenir, du latin continere, de cum, avec et tendere, tendre, « maintenir uni, embrasser ».

Contenez-moi, ne me mettez pas sous contention !

 

 

*Soyons clair-e-s : je ne critique pas les gens qui subissent des violences sans réagir (je serais bien mal placée pour ça en plus). Simplement, réagir de façon proportionnée à la violence me parait témoigner d’une meilleure santé psychique que de se laisser faire.

**C’est en tout cas ce que dit Christophe Médart, infirmier, dans le livre que Laurence Martin – du blogschizo – a coécrit avec lui, Pour une psychiatrie bientraitante. À la question « Je suppose que la violence a diminué depuis que les patients sont mieux traités », il répond « Non. Elle a disparu ».

Militants contre la psychophobie et auto-support des usagers de drogues, et si on essayait la convergence des luttes ?

Usagère de drogues depuis des années, cela fait très longtemps que je milite, y compris IRL, dans l’auto-support, contre la pénalisation des drogues et contre la stigmatisation et la discrimination des UD (usagers/ères de drogues). Même si ce terme est très peu répandu, on peut clairement parler de toxicophobie*, tant le rejet, les préjugés, les discriminations, les violences, les stigmates sont tenaces vis à vis des UD (qu’on soit dépendant-e-s ou non). Il y a clairement un système oppressif, rarement pris en compte, mais violent et délétère pour les personnes concernées.
D’autre part, je suis aussi très sensible aux questions de validisme, et surtout de psyvalidisme. Il me semble essentiel de lutter aussi contre les discriminations et la stigmatisation des personnes malades mentales ou psychiques, ou en souffrance psy.
Le problème, c’est qu’en naviguant entre ces deux milieux de lutte, il y a de gros problèmes qui me sautent aux yeux, et que j’aimerais aborder ici.

Côté auto-support des usagers/ères de drogues, on retrouve régulièrement une pensée qui nie la dimension d’auto-médication (ou de tentative d’automédication) des souffrances psychiques par la prise de drogues**. On met l’accent sur le plaisir, sur la recherche de plaisir, parce que parler de la souffrance psychique, c’est risquer de se retrouver psychiatrisé-e-s et de se voir nier la légitimité de recourir à des drogues non prescrites pour calmer ces souffrances. Pourtant, il me semble évident que, même si ce n’est pas toujours conscient, une très grande part des UD consomment pour (tenter d’)apaiser une douleur morale ou psychique (et/ou, parfois aussi, physique). Ce qui ne devrait pas être vu comme une bonne raison de critiquer notre choix de s’auto-médiquer ainsi, ni même comme une preuve que nous serions aliéné-e-s (oui nous sommes aliéné-e-s. Comme tout le monde en fait). D’abord parce que l’auto-médication fonctionne souvent très bien (en tout cas pas moins bien que les prises de psychotropes légaux : ça ne règle pas le souci psy de base, mais ça permet de survivre à sa souffrance et de la supporter afin d’avoir une vie à peu près potable), ensuite parce que nier la réalité n’est à mon avis jamais une bonne manière de militer.
Oui, je prends de l’héroïne parce que ça calme mes angoisses et me donne l’énergie qui me manque au quotidien. Non, ça ne donne à personne le droit de décider à ma place de ce qui est bon pour moi (comme pousser au sevrage), ni de me discriminer et de me stigmatiser (y compris en se servant pour ça de la loi, qui en l’occurrence est illégitime).

Plus grave à mon sens, chez les gens qui militent contre la psychophobie, les représentations quant à l’usage de drogues ne sont pas remises en causes : ce sont les mêmes que dans le reste de la population.
Déjà, dans ces milieux, il n’est jamais question d’usage de drogues, on n’y parle que d’addiction. Alors, faut-il le rappeler, les consommateurs/trices qui sont dépendant-e-s sont une minorité. Pour l’alcool, c’est 10%, pour l’héroïne on monte à 30%. Le record est détenu haut la main par le tabac, avec un tiers des consommateurs/trices qui sont dépendant-e-s (source : travaux du docteur Hart, neurobiologiste spécialiste des drogues, ASUD-Journal n°55). Et quand bien même une personne est dépendante, ça ne donne pas de légitimité pour participer à l’épandage des préjugés et des discriminations sur les UD, dépendant-e-s ou non.

On en arrive à lire des horreurs. Comme des gens qui, croyant bien faire, rappellent que les personnes schizophrènes ne sont pas plus dangereuses que les autres, en prétextant que les passages à l’acte violents seraient majoritairement dus à… la consommation de drogues. Même Baptiste Beaulieu, du blog Alors Voilà, qui pourtant d’ordinaire est très attentif à ne pas discriminer les personnes opprimées (Baptiste si tu passes par là : je t’aime), est tombé dans le panneau. Alors nous on lutte contre cette idée que les UD seraient des gens violents et agressifs, parce que c’est un préjugé, un stigmate à l’origine de bien des violences oui, mais des violences qu’on subit. Et de l’autre côté, des gens luttent contre les stigmates qui renforcent les violences envers les malades psy, en s’appuyant sur le même stigmate concernant les UD. Ça donne une impression de « arrêtez d’avoir peur des schizophrènes, sont pas dangereux/ses, sauf bien sûr ces mauvais-e-s schizos qui prennent des drogues ! » Outre qu’on ne luttera pas contre le rejet et la discrimination des un-e-s en renforçant le rejet et la discrimination des autres, c’est aussi double peine pour les personnes concernées à la fois par la maladie psy et l’usage de drogues…
Autre exemple de ce préjugé sur les UD forcément violent-e-s, dans un document pourtant fort utile et intéressant de la Communauté Européenne, demandant la fin des pratiques de contrainte en santé mentale, qui sont contraires aux droits humains et à la la Convention des Nations Unies relative aux droits des personnes handicapées. Cette prise de position ne pourrait que nous réjouir, si nous n’y trouvions pas, là encore, l’idée que les violences commises par des personnes schizophrènes seraient dues à leur consommation de drogues. Là encore, on déstigmatise d’un côté en renforçant la stigmatisation de l’autre…

Sur le blog de Schizonormale, on y lit que le déni, le mensonge et la dissimulation vont avec l’addiction. Ce sont des préjugés très répandus dans la société, mais ça fait toujours un peu plus mal de les lire ou entendre de la part d’une personne concernée, qui en plus lutte contre la stigmatisation des malades psy… Comment peut-on aller critiquer le mensonge et la dissimulation chez des personnes pour lesquelles mentir et dissimuler est une mesure de sauvegarde ? Combien d’UD ont perdu leur travail, la garde de leurs enfants, l’amitié de leurs proches, ont été jeté-e-s dehors par leurs parents ou hospitalisé-e-s contre leur gré en psychiatrie juste parce que leur consommation était connue ? Venir les accuser de dénier, mentir et dissimuler et prétendre que c’est inhérent à leur « maladie », c’est être dans le déni de la façon dont cette société nous traite ! (Au passage, l’usage de drogues n’est pas une maladie. Souvent, pas toujours, c’est un symptôme. Jamais une maladie.)
Quand les proches (qui souvent sont les premiers/ères à mettre une bouteille de vin sur la table ou à fêter les événements heureux au champagne) réagissent aux prises de drogues par des crises de colère, de larmes ou d’angoisse, il est totalement légitime, pour se protéger et les protéger (même si ça ne fonctionne pas toujours), de leur dissimuler notre consommation. Au passage, tout le monde a ses jardins secrets, à fortiori sur des questions intimes, et l’usage de drogues est une question intime. Comment réagiriez-vous si des gens venaient se plaindre du fait que leur proche ment et dissimule sur la fréquence ou les circonstances de ses masturbations ? (« C’est inhérent à la maladie », mouhahaha…!)
Elle dit aussi aux proches qu’il est légitime qu’ils et elles se sentent véxé-e-s, blessé-e-s, agacé-e-s, encoléré-e-s. Mais… non ! Non, ce n’est pas légitime d’être agacé-e ou blessé-e par la consommation de drogues ou l’addiction d’un-e proche ! Pas plus que d’être agacé-e ou blessé-e par sa schizophrénie, sa dépression ou sa coupe de cheveux. Vous avez parfaitement le droit d’être en colère si la personne, une fois sous l’effet de l’alcool ou d’une autre drogue, ne vous respecte pas, mais soyez-le pour son comportement, pas pour ce qu’elle consomme. Mon corps, mes choix, ça vaut aussi pour ce que je me mets dans les veines ou le cornet.

Je n’ai donné que quelques exemples, mais ils foisonnent. Alors, à quand une véritable convergence des luttes, basée sur une écoute et une compréhension mutuelles et sources de respect et de dé-stigmatisation, entre militant-e-s contre la psychophobie et le psyvalidisme d’un côté, et militant-e-s de l’auto-support, contre la toxicophobie et la pénalisation des drogues de l’autre ? Il serait grand temps…

 

*Oui, j’utilise le terme de « toxicophobie », qui s’appuie sur la racine de « toxicomanie », alors que le terme de toxicomanie est fortement problématique. Dire « UDphobie » serait plus pertinent, sauf qu’entre les gens qui ne savent pas ce que signifie « UD » et celles et ceux qui n’ont pas conscience du problème de discrimination envers les UD… Alors pour l’instant je vais garder « toxicophobie », parce que son sens est plus facile à comprendre.

**À ce sujet, allez lire de toute urgence le livre Pour en finir avec les toxicomanies, Psychanalyse et pourvoyance légalisée des drogues, de Jean-Pierre Jacques. Livre qui a toute sa part dans le combat contre les préjugés à l’égard des usagers/ères de drogues.

Pour aller plus loin sur le sujet des drogues et de la toxicophobie, je ne peux que vous encourager à aller voir du côté de l’association ASUD (Auto-Support des Usagers de Drogues).

Cher Forum Féministe, je te souhaite un prompt rétablissement.

Il y a quelques années, par curiosité, j’ai atterri sur un forum féministe, le plus connu d’Internet. Très vite, j’ai saisi l’importance de ces enjeux, et je suis moi-même devenue féministe. À l’époque, ce forum était administré par sa créatrice, qui tient aussi un site passionnant et riche d’articles foisonnants, fouillés, précis, intelligents et très documentés.

Plus tard, l’administratrice a confié les rênes du forum à d’autres personnes. L’équipe de modération tout comme les membres avaient des points de vue variés, y compris sur les questions qui font clivage parmi les féministes.
On a tout fait sur ce forum : on a débattu, bien sûr, mais on s’est aussi entraidé-e-s, que ce soit par l’écoute ou par des aides matérielles (moi-même j’ai pu profiter de la solidarité mise en place et recevoir des aides financières dans des moments difficiles), certain-e-s ont raconté des choses très dures, très intimes. Des centaines de sujets ont été abordés, touchant au féminisme mais aussi à l’anti-racisme, aux questions de classes, au spécisme, aux soins psychiques, à l’éducation non-violente des enfants, aux sujets LGBTI+, à la pédophilie, aux drogues, etc. Les femmes et les quelques hommes présent-e-s ont pu exposer leur point de vue et leurs arguments et discuter sereinement sur des sujets qui, ailleurs, virent très vite au dialogue de sourd-e-s, au mépris et à l’insulte : prostitution, pornographie, transidentités, pédophilie, violences éducatives ordinaires, spécisme et antispécisme, psychanalyse… Il y a eu des accros, des engueulades parfois, mais les modératrices géraient ça avec brio, et l’intelligence des participant-e-s permettait que l’écoute et le respect mutuels reprenaient vite le dessus.

Malheureusement, avec le temps, le nombre de modératrices a chuté. Celle qui à la fin ne portait pratiquement plus le forum qu’à elle toute seule a décidé de prendre ses distances, à cause de discussions empreintes de violence à l’égard des personnes trans devenant de plus en plus courantes et décomplexées. Elle a décidé d’abandonner la modération du forum.
Il a été discuté de la possibilité de fermer carrément le forum, à moins que d’autres personnes s’engagent à le modérer. Et c’est là que le « drame » a eu lieu. Il y a bien eu un engagement à reprendre la modération du forum, mais les personnes qui ont pris cet engagement avaient toutes des idées très transphobes.
Depuis, le forum est géré par cette nouvelle équipe de modération. La Charte a été complètement remaniée. Les aides matérielles (en argent ou non, proposées ou demandées) sont désormais interdites, pour « éviter les abus de faiblesse » (est-ce normal que je me sente visée ? Pourtant, ni moi, ni les autres personnes ayant été aidées financièrement, n’avons été les instigatrices de ces élans de solidarité). Ah, ces pauvres qui abusent des gens solidaires ! Y en a même qui osent faire la manche ! (Féminisme bourgeois bonjour.)
Des années de conversations passionnantes, dont les arguments seraient utiles à toute personne faisant des recherches sur le sujet du féminisme (et parfois d’autres sujets), ont été mises à la corbeille, où elles ne sont plus accessibles qu’aux membres inscrit-e-s depuis longtemps. Cette mise à la corbeille a été justifiée par le fait que des personnes ont confié des choses très personnelles sur ces fils de discussion, et qu’il fallait les protéger contre les personnes malveillantes qui pourraient les reconnaître, les harceler, ou les attaquer pour diffamation (pour avoir écrit l’initiale du prénom de son violeur ?  permettez-moi de douter du bien-fondé d’une telle crainte). Outre le fait que ça a aussi été utilisé pour enterrer des sujets jugés gênants (c’est à dire tous les sujets parlant de transidentité et de transphobie sans verser dans la transphobie crasse), c’est à mon sens clairement méprisant vis à vis des membres qui ont publié ces informations et ces confidences en public en leur âme et conscience, en ayant pesé les bénéfices et les risques pour prendre leur décision.
On pourrait me rétorquer qu’il est parfois utile de protéger les gens fragiles malgré elles et eux. Mais je doute fortement que le respect des fragilités psychiques soit une préoccupation réelle pour ces personnes. Je crois plutôt qu’elles souhaitent se réapproprier le forum et effacer son histoire pour repartir à zéro sur leurs bases idéologiques. Sur le forum, un des membres était un homme, atteint de psychose, qui a une façon particulière de s’exprimer, que tout le monde ne comprend pas. À l’époque de l’ancienne modération, sa présence sur le forum avait été interrogée, parce que certains de ses propos, souvent délirants, étaient limites vis à vis du féminisme (propos essentialistes par exemple), et aussi parce que dans l’équipe de modération, certaines personnes n’arrivaient pas à comprendre ce qu’il exprimait. J’avais expliqué le caractère délirant de ces propos, et avais fait remarquer que sur un forum où on s’interroge sur tous les rapports de domination, y compris le validisme et la psychophobie, je trouvais plus que problématique de bannir un membre à cause de sa bizarrerie, du fait qu’on ne comprenne pas toujours ce qu’il écrit, et de ses idées délirantes. Il a été décidé de l’accepter sur le forum, tout en n’hésitant pas à modérer lorsque ses propos étaient problématiques, comme on le faisait pour n’importe quel-le autre membre (il aurait été méprisant, validiste et condescendant d’accepter de sa part des propos qu’on n’accepte pas de la part des autres).
Mais, avec la nouvelle équipe, la question de le bannir est revenue sur le tapis. Là, plus de réflexion sur sa maladie psychique, sur la dimension potentiellement psychophobe de le bannir ou de lui accorder un traitement de faveur. Le « problème », c’est que ce membre a basé son délire sur les questions trans. Ce qui titille fortement la transphobie des nouvelles modos, qui ont d’abord décidé de lui envoyer un avertissement, puis, histoire d’avoir un prétexte pour fermer un sujet sur la transphobie, de le bannir sans autre forme de procès. Je n’invente rien, il a été clairement écrit qu’on pouvait, je cite « prétexter [ce membre] » pour fermer le sujet. Ce qui témoigne de la considération portée à une personne en grande souffrance psychique, pour qui les forums sur internet sont un pilier important de son attache sociale au monde, et qui, banni de bien d’autres forums, avait trouvé ici un lieu où il pouvait s’exprimer sans jugements ni rejet. Personne suffisamment négligeable pour servir de prétexte à la clôture d’un fil de discussion dont le sujet dérange idéologiquement.
Alors venir nous servir derrière l’argument de la protection des membres les plus fragiles, ça me fait doucement rigoler jaune et amer.

Pour finir, une membre, trans, a alerté les nouvelles modératrices quant au fait qu’elle pouvait bannir des gens. Elle a été remerciée par un mégenrage décomplexé et une mise en doute immédiate de ses propos. Lorsqu’elle a émis la remarque que ce n’était pas franchement respectueux, on lui a rétorqué que « le forum a pour tradition de respecter le genre des membres. C’est inscrit dans la charte depuis des années ». Je n’ai même pas de mots face à tant de mauvaise foi et de transphobie crasse pétrie d’essentialisme.
Les propos transphobes ont fleuri dans les discussions entre modératrices. Je n’y ai plus accès depuis que j’ai donné mon avis sur tout ça. Mais il y a eu des choses très violentes qui ont été écrites, comme des délires complotistes sur le « lobby trans » (et pour le coup, ces délires-là ne sont pas explicables par une psychose), ou l’idée de n’aborder le sujet des transidentités qu’entre « membres choisies » (c’est à dire entre cisgenres transphobes).
Ces personnes se considèrent comme des féministes radicales. J’aimerais rappeler qu’on peut adhérer au féminisme radical sans tomber pour autant dans la transphobie crasse. Je suis TIRF (Trans-Inclusionary Radical Feminist) et fière de l’être, et je sais ne pas être la seule.

J’aime ce forum, il a été pour moi à la base d’une grosse prise de conscience politique, sur le féminisme, mais aussi sur l’antispécisme, l’antiracisme politique, les rapports de domination… Il m’a permis de rencontrer des personnes merveilleuses qui pour certaines sont devenues des ami-e-s. De partager des choses douloureuses dans un endroit où l’empathie, l’écoute et la compréhension étaient de mise. Le voir devenir un lieu de non-expression, fascisant, complotiste et transphobe, me fait de la peine. Clairement, j’aurais préféré le voir disparaître tout bonnement. Le seul avantage que je trouve à sa survie, c’est la perspective de sa renaissance possible. L’équipe de modération a changé plusieurs fois, il n’est pas impossible qu’elle change de nouveau un jour. À voir, à ce moment-là, si les nouvelles/eaux modératrices/eurs sauront rétablir tout ce que ce petit coin d’internet avait de merveilleux. En attendant, je lui souhaite que la maladie grave dont il souffre actuellement ne dure pas trop longtemps et qu’il s’en remette un jour. Cher Forum Féministe, je te souhaite un prompt rétablissement.

Punir la souffrance bis

En 2010 sur Arte, un documentaire sur un service de l’hôpital psychiatrique Sainte-Anne a beaucoup fait parler de lui, par ce qu’il montrait d’inhumanité, de mauvais traitements, de manque total d’écoute, de non-respect du secret professionnel, de contournements de la loi (une HDT bricolée illégalement et un psychiatre qui assume le faire régulièrement, un consentement pour des ECT qui n’a rien de « libre et éclairé » puisqu’on présente ça comme un « examen » et qu’on force la signature du patient…), bref, le pire de ce qui se fait en psychiatrie. On se demande comment se comportent ces « soignants » lorsqu’il n’y a pas de caméra pour les filmer, d’ailleurs, étant donné ce qu’ils assument face caméra. Ce qui leur a valu une petite tape sur les doigts de la part du Conseil de l’Ordre des médecins (un an d’interdiction d’exercer dont neuf mois avec sursis et trois mois dont deux avec sursis, pour des cas aussi graves, j’appelle ça une tape sur les doigts, oui. J’appelle même ça des vacances offertes gracieusement).

Il y aurait beaucoup (beaucoup, beaucoup, beaucoup) de choses à dire sur ce reportage (et sur bien d’autres aussi d’ailleurs, parce qu’à force de regarder des documentaires sur les hôpitaux psychiatriques – chacun-e ses monomanies hein – je dois dire que lorsque j’y vois un-e soignant-e qui fait son travail avec bienveillance et non-jugement, la rareté du fait ne fait que renforcer mon admiration et mon soulagement. Oui, il est possible de soigner en psychiatrie de façon bienveillante et consciencieuse, et oui, il existe des soignant-e-s, psychiatres, infirmiers/ères, aides-soignant-e-s… qui n’ont pas perdu de vue le sens de leur métier. Ouf !).
On pourrait disserter longuement sur cette scène où des « soignant-e-s » obligent une jeune femme à abandonner ses vêtements-carapace, dernier rempart contre sa perte d’identité et mince protection contre la violence du monde extérieur, sans écouter ce qui se trame derrière son refus de se mettre en pyjama. Ton méprisant (« si tu veux sortir fumer, tu te les gèles dehors »), abus de pouvoir, déshabillage forcé commis par un homme (adieu respect de la pudeur, nous t’aimions bien), appel au protocole parce que le cadre ne doit pas être discuté ou assoupli, même lorsqu’il est violent et inadapté, et, cerise sur le gâteau (amer, le gâteau), menace d’une injection-punition qui finalement ne sera pas faite, parce qu’une infirmière garde quand même à l’esprit que non, on n’injecte pas des médicaments pour être « crédible » (l’autre « soignant » présent était prêt à y aller, puisque dès le départ il considère l’injection comme étant une punition, ne pas mettre sa menace à exécution revient donc à perdre en crédibilité. Non pas en tant que soignant, mais en tant qu’autorité, puisque c’est entièrement, totalement et uniquement dans cette seconde posture qu’il se tient, alors qu’il n’a pas à y être, même un tout petit peu). Résultat : celles et ceux qui devraient être là pour soulager la souffrance, sont justement celles et ceux qui induisent chez cette patiente une grosse crise d’angoisse avec des idées suicidaires. N’importe qui traité-e de cette façon, même une personne sans grande fragilité psychique, serait angoissé-e et désespéré-e. Moi qui suis en souffrance psychique, qui ai un rapport particulier et difficile au corps, à la pudeur, aux hommes, aux soignant-e-s et aux vêtements, si on me faisait subir ça, je m’effondrerais psychiquement, et je ne sais pas combien d’années de thérapie bienveillante, empathique et compréhensive il me faudrait pour m’en remettre, ni si je m’en remettrais un jour… ça explique sans doute en partie pourquoi cette scène me choque particulièrement et pourquoi je ressens tant d’empathie vis à vis de cette patiente, ça n’excuse pas du tout le comportement des soignant-e-s. S’ils et elles ne sont pas capables de prendre en compte les fragilités psychiques des patient-e-s, qu’ils et elles changent au plus vite de métier (garagistes, c’est pas mal aussi, et vous pouvez ouvrir le capot autant qu’il vous plaira, aucune voiture ne sera traumatisée par le non respect de sa pudeur et de sa dignité).

J’ai lu des soignant-e-s dire que ce reportage est déjà vieux et qu’on a évolué depuis dans les pratiques. C’est vrai, on a « évolué » : moins de soignant-e-s, moins de formation puisque les ISP, voué-e-s à disparaître, sont de moins en moins nombreux/ses avec le temps qui passe, moins de places pour des patient-e-s toujours plus nombreux/ses, des appels fréquents de la part d’hommes politiques à confondre soin psychiatrique et sécurité intérieure, et donc augmentation en flèche des hospitalisations sans consentement, des pratiques d’isolement, de contention mécanique et chimique, de pyjama obligatoire, de punitions diverses et variées, de caméras dans les chambres, de portes fermées à clefs, des soignant-e-s qui ont peur des patient-e-s et ne les écoutent pas parce qu’ils et elles ne les comprennent pas. Ce n’est pas l’évolution dont on avait rêvé, franchement.

Mais là où beaucoup de gens ont concentré leur colère sur certaines scènes où la maltraitance est évidente (et parfois sur certaines pratiques qui ne sont pas forcément, en soi, de la maltraitance, comme les ECT), je voudrais revenir sur une scène particulière, qui semble tellement simple et dérisoire, mais concentre à elle seule une grande part du problème : l’incapacité à écouter et comprendre l’autre, au delà de son diagnostic posé comme un archétype, alors que derrière chaque schizophrène, derrière chaque maniaco-dépressif/ve, derrière chaque mélancolique, derrière chaque état-limite, il y a une personne unique et entière.
Nous avons dans cette scène, un soignant, et un patient diagnostiqué schizophrène et en début d’agitation (il y a aussi un autre patient dont la curiosité est attirée par la scène, et une infirmière qui lui demande de retourner dans sa chambre parce qu' »on n’est pas au spectacle », ce qui est totalement contradictoire avec le fait que la scène est filmée et va être vue par des milliers de personnes, qui seront informées du nom du patient, de la ville d’où il est originaire, de son mode de vie, de son diagnostic et de son traitement, et verront son visage. Tout le monde peut donc profiter du spectacle, sauf le patient de la chambre d’à côté). Le soignant essaye d’abord de faire son métier de soignant en écoutant le patient. Néanmoins il reconnaît lui-même, à plusieurs reprises, qu’il ne comprend pas ce que l’autre lui dit. Et cette incompréhension va malheureusement mener à de la maltraitance.
Si le film est facilement visible sur internet, je retranscris néanmoins une partie du dialogue ici, parce que c’est majoritairement sur cette partie que je vais appuyer mon propos :
Le soignant (après avoir constaté que le patient est « très tendu », ce que le patient ne nie pas) : « Ce qu’on va faire là, c’est qu’on va vous proposer un supplément de traitement à boire. »
Le patient : « Oui, très bien, très bien. Deux fois si vous voulez. »
Le soignant : « Est-ce que vous allez le prendre si on vous le propose ? »
Le patient : « J’ai dit « deux fois » ! Je vais prendre deux traitements. Une dernière cigarette, et votre traitement. Ça va comme deal ?
Le soignant : « Et l’autre chose par contre… »
Le patient : « Ça va comme deal ou pas ? Vous pouvez comprendre ça, vous pouvez être franc ? »
Le soignant : « Moi j’aimerais bien comprendre, discuter. Je vous sens très tendu et… »
Le patient : « C’est facile : soit j’ai une cigarette et votre traitement, soit je n’ai rien du tout et je me tape la tête contre le mur s’il le faut, et elle [montrant la cameraman], elle peut filmer là. […] »
Le soignant : « Vous auriez envie de vous taper la tête contre les murs ? »
Le patient : « Ne me cherchez pas monsieur, ne me cherchez pas. »

On peut apprécier le fait que ce soignant tente de comprendre ce que lui dit le patient. Sauf qu’en l’occurrence, c’est complètement raté. Le patient admet qu’il est tendu, accepte de prendre le traitement par voie orale (même deux fois s’il le faut !), mais demande juste à aller fumer une cigarette. Toute personne étant ou ayant déjà été dépendante au tabac (à ce jour la drogue connue pour être la plus addictive de toutes, loin devant l’héroïne ou l’alcool) sait que quand on est énervé-e ou stressé-e, le besoin de fumer a tendance à se faire sentir, et que ne pas pouvoir fumer lorsque le besoin s’en fait sentir augmente le stress, l’énervement, l’angoisse. Toute personne qui se prétend soignante devrait savoir ça aussi. On réglerait bien des problèmes d’agitation et de « violence » de la part des patient-e-s en psychiatrie si on prenait en compte ce simple fait, et si on laissait les gens fumer lorsqu’ils et elles en ont besoin.
Peut-être que certain-e-s se disent qu’en tant que soignant-e-s, ils et elles ne sont pas là pour encourager un comportement addictif et dangereux pour la santé. Sauf qu’arrêter de fumer (comme arrêter n’importe quelle autre drogue), c’est une décision qui doit venir de la personne concernée, d’une part parce que sinon ça n’a aucune chance de fonctionner, et d’autre part parce que forcer quelqu’un au sevrage est une violence et une atteinte à la liberté (fut-elle celle de s’aliéner). Mais en plus, qui peut sérieusement croire que le meilleur moment pour arrêter de fumer, c’est lorsqu’on est en phase de décompensation psychique ayant menée à une hospitalisation, c’est à dire à un moment où on va mal, où on perd une grande part de son identité (le contrôle sur soi-même, sa liberté d’aller et venir, et même bien trop souvent le droit de garder ses vêtements ou de garder contact avec ses proches) ? Que les soignant-e-s arrêtent de fumer ou diminuent leur consommation de tabac si ça leur chante, mais qu’ils et elles cessent de forcer les personnes en souffrance à suivre la même voie, qui plus est au moment où leur souffrance est la plus aiguë. C’est juste la base du respect. Et non, les patchs ou les gommes de nicotine ne remplacent pas le fait de fumer une cigarette ; ce sont des aides qui peuvent être précieuses pour les gens qui décident de ne plus fumer, mais ça n’a pas la vocation et ça ne devrait pas être utilisé comme moyen de substitution forcée pour les personnes hospitalisées.

Au final, ce patient ne fumera pas sa cigarette. Il finira sous contention mécanique, avec un traitement en injectable. Avec le psychiatre qui téléphone à ses parents pour leur dire qu’il est sous contention parce qu’il était « très agité, opposant au traitement » et qu’on a été « obligés » de l’attacher. Oui, il était agité, mais dire qu’il était opposant au traitement n’est rien d’autre qu’un mensonge. Le traitement, il a dit deux fois de suite qu’il était prêt à le prendre deux fois ! Lorsqu’il parle de ne pas prendre le traitement et de se taper plutôt la tête dans les murs, il n’exprime ni le refus de prendre le médicament, ni l’envie de se taper la tête contre les murs (et je comprends ô combien son énervement lorsque le soignant répond à sa proposition par « vous auriez envie de vous taper la tête contre les murs ? »), il tente désespéramment d’exprimer son besoin d’aller fumer cette satanée fichue clope. Sans doute habitué au manque d’écoute dans ce service, sa proposition de deal peut se traduire par « pas de souci pour prendre ce traitement, je sais bien que j’en ai besoin, mais j’ai aussi besoin d’aller fumer, c’est mon auto-traitement contre mon agitation et il a tout autant d’importance que celui que vous voulez me donner. » Ou en creusant un peu plus : « en refusant d’écouter mon besoin de fumer, vous brisez l’alliance thérapeutique, et il ne faudra pas vous étonner si votre manque d’écoute associé à mon manque de tabac me fait péter les plombs, augmente mon agitation au point de me taper la tête dans les murs et ne me donne plus du tout envie de prendre les médicaments que vous me donnez, puisque vous me refusez le droit de m’apaiser en fumant une cigarette ».
Au passage, je remercie encore le psychiatre qui devait décider si je pouvais sortir des urgences ou si je devais être hospitalisée, et dont la capacité d’écoute a été suffisamment bonne pour entendre, derrière mon « si vous m’hospitaliser, le jour où je sors je me suicide avec une lettre dans la poche comme quoi c’est de votre faute », non pas « je vais me suicider » (« vous auriez envie de vous taper la tête contre les murs ? ») mais bien « ceci est mon dernier recours pour vous faire comprendre à quel point l’idée d’une hospitalisation est violente pour moi ».
Ici, le patient tente d’utiliser son dernier recours pour faire comprendre au soignant à quel point son besoin d’aller fumer est important. Malheureusement, il n’est pas entendu.

Alors oui, ce n’est pas toujours facile de savoir comment réagir face à une personne en souffrance, à fortiori lorsque l’agitation monte, et ce n’est pas toujours facile d’entendre ce qui se dit derrière un discours, à fortiori un discours de schizophrène en crise (donc un discours pouvant paraître décousu, mais où la logique s’appuie sur une pensée plus rapide, et où les mots prennent parfois des doubles ou des triples sens). Sauf que le type, là, il est censé avoir fait des études pour ça, pour savoir écouter avec bienveillance et sans jugement (ici, la réputation de « patient agité » qui « gueule comme un putois » (sic) et fatigue les soignant-e-s vient briser l’écoute et le non-jugement).

Si j’étais à la place de ce soignant, voilà comment j’aurais procédé. Le patient est sur les nerfs et a besoin d’un traitement visant à calmer son agitation, mais il a aussi besoin de fumer une cigarette. Son deal est acceptable. Et si j’ai peur qu’en allant fumer, son agitation augmente et qu’il devienne violent ou incontrôlable, je rajoute juste une clause au contrat, en lui proposant, tout simplement, de d’abord prendre son traitement par voie orale, puis d’être accompagné par un-e soignant-e pour aller fumer sa cigarette, et comme ça il fume tranquille le temps que le traitement médicamenteux fasse effet. J’ai écouté le patient, j’ai entendu son besoin d’aller fumer, il a eu son traitement par voie orale ce qui lui a permis de s’apaiser, il a fumé sa cigarette ce qui lui a aussi permis de s’apaiser, et on ne finit ni par une injection forcée, ni par une mise sous contention, ni par le non-respect de son besoin d’aller s’en griller une, ni par un appel à ses parents où on leur ment pour leur faire accepter l’inacceptable. En prime j’ai consolidé l’alliance thérapeutique en montrant que je suis capable d’écouter et de prendre en compte une demande simple, au lieu de sauter sur de grands chevaux en entendant « [se] taper la tête contre les murs ».

Je ne suis pas soignante en psychiatrie, je n’ai que le bac et quelques mois de licence de Lettres (et des études de vie, de rue, de drogues, de souffrance psychique, d’angoisse insupportable, mais on ne donne pas de diplôme pour ces études-là, ni même de considération sociale) mais je suis meilleure soignante que ce genre de soignant-e-s.

Victime, victimiser, se victimiser

Tout d’abord, on va commencer par les définitions.
Victime : est victime une personne qui subit une situation négative, une violence, un dommage. Ce n’est ni un trait de caractère ou de personnalité, ni une tare.
Victimiser : faire violence à quelqu’un, lui faire subir un préjudice.
Se victimiser, concrètement, ça ne veut rien dire. Ou alors se faire subir à soi-même une violence (s’auto-mutiler par exemple, ou se suicider), à la limite (et encore, ça se discute).

Alors oui, si vous cherchez sur des dictionnaires récents, vous lirez que « se victimiser » signifie se présenter comme une victime, se plaindre. Mais c’est une définition très récente, et à mon sens fortement problématique. Je vais vous expliquer pourquoi.

Les mots « victime » et « fragile » sont de plus en plus souvent utilisés comme des qualificatifs péjoratifs, voire des insultes. C’est surtout le cas dans les jeunes générations, mais c’est aussi repris sans aucun regard critique par des gens plus âgés, et même, ce que je trouve encore plus inquiétant, par des militants, y compris de causes qui pensent et critiquent des rapports de domination (féminisme, antiracisme…).

Être une victime, pour ces personnes, ce n’est plus subir une chose sur laquelle on n’a aucun contrôle, c’est un trait de caractère honteux, c’est être couard, manquer de force, manquer de ce qui fait la valeur d’une personne dans une société capitaliste, c’est à dire la puissance, le pouvoir et le contrôle absolu de son corps, de son esprit, de ses émotions, de sa vie et de ses rapports au monde et aux autres (scoop : une telle personne n’existe pas). Et subrepticement vient avec l’idée que les victimes sont responsables de ce qui leur arrive. Vous êtes une femme et un homme vous agresse sexuellement dans la rue ? C’est parce que vous avez un comportement de victime ! (Ce qui est bien pratique pour ne surtout pas interroger le comportement des dominants, ici l’homme qui agresse…)
Le mot « fragile » porte le même stigmate. Quand je lis ce mot utilisé comme une insulte, sa dimension psychophobe et validiste me saute aux yeux. Ce serait donc mal et honteux d’être fragile, ou de montrer ses fragilités (deuxième scoop : nous sommes tou-te-s fragiles).
Le fragile X (ou X fragile) est une maladie génétique. Les personnes qui en sont atteintes souffrent, entre autre, d’un retard mental et de symptômes autistiques. Étant donné le nombre de termes désignant, au départ, une maladie mentale ou psychique et qui sont devenus des insultes (débile, idiot, mongolien, autiste, hystérique…), on peut sérieusement se demander si la nouvelle insulte « fragile » ne prend pas son origine ici. J’ignore si c’est le cas ou non, mais même si ça ne l’est pas, le fait que ce mot désigne bel et bien une maladie génétique entraînant des symptômes psychiques et mentaux pose question quant à son utilisation comme insulte. Fallait-il vraiment rajouter une énième insulte dénigrant les personnes en souffrance psychique ? (Croyez-moi, on n’a pas besoin de ça. Vraiment pas.)

« Se victimiser », lui, est utilisé pour nier et dénigrer la parole de tout-e opprimé-e « osant » réclamer plus de justice et se plaindre de ce que ses oppresseurs lui font subir. On en arrive à des aberrations comme des personnes se disant féministes mais crachant allègrement sur les victimes de viol traumatisées, parce qu’être traumatisées et le dire c’est se victimiser, se comporter en victime, et c’est pas comme ça que des femmes fortes devraient se comporter (coucou Marcela Iacub et Catherine Millet). J’avoue que ça me scotche tellement que je ne sais même pas quoi dire face à de tels propos. Déjà c’est ignorer totalement ce qu’est un psychotraumatisme (un truc qu’on ne choisit pas, pas plus qu’une dépression ou une leucémie), ensuite c’est s’appuyer sur l’idée bien nauséabonde selon laquelle une victime a moins de valeur que le reste du monde (y compris que son agresseur).

Avec une telle vision du monde, on en arrive à des aberrations comme cet article dans Okapi, où des adultes rédacteurs/trices d’un magazine pour jeunes ados tombent dans le panneau et vont jusqu’à conseiller à de jeunes victimes de harcèlement de préférer se débrouiller seules plutôt que de demander de l’aide à leurs parents, et de ne pas se faire aider non plus par des camarades, parce que tout ça, ça fait « victime » et « fragile ». Ce que j’en dis, moi, c’est que c’est considérer que la vision qu’ont les harceleurs est la bonne vision du monde, un monde où les plus fort-e-s peuvent agresser les plus faibles et les plus fragiles, et où ce sont les victimes qui seront de toute façon considérées comme responsables de ce qui leur arrive, parce que pas assez fortes, n’ayant pas assez de répartie, n’arrivant pas à contrôler leurs émotions (c’est vrai quoi, si vous éclatez en sanglots ou vous recroquevillez dans un coin , faudra pas vous étonnez qu’on vous harcèle !).

Ben vous savez quoi ? Moi je rêve d’un monde où on ne considère pas qu’être fragile ou être une victime c’est avoir moins de valeur que les autres. Je rêve d’un monde où lorsqu’une personne opprimée se plaint de l’oppression qu’elle subit, on ne lui rétorque pas qu’elle se victimise, mais on se tourne vers les personnes qui la victimisent pour leur demander des comptes sur la façon dont elles se comportent. Je rêve d’un monde où les personnes fragiles, parce que sensibles, parce que malades psychiquement ou physiquement, parce qu’accumulant les oppressions systémiques, ne sont pas insultées et dénigrées mais trouvent des allié-e-s et du soutien. Je rêve d’un monde où lorsqu’on dit d’une personne qu’elle est fragile, on ne l’insulte pas, au contraire, on souligne ce qu’elle a d’incroyablement beau, d’incroyablement sensible, d’incroyablement fort, parce que survivre dans notre monde tel qu’il est en étant fragile, et bien c’est la preuve d’une force incroyable, bien plus admirable que celle des oppresseurs, des agresseurs, des harceleurs, et de tous ceux qui utilisent « victime » et « fragile » comme des insultes sans se poser de questions.

Punir la souffrance

Bien souvent, les soignant-e-s en psychiatrie confondent, consciemment ou non, le soin avec la punition, la coercition et la répression. J’aurai beaucoup de choses à dire à ce sujet, mais comme il faut bien commencer quelque part, ce sera une réaction à un article paru sur le blog d’un psychiatre.

L’article est lisible ICI.

On y lit qu’une patiente ayant tenté de se suicider, se réveille du coma dans le service de psychiatrie, vêtue d’un pseudo « pyjama » qui lui laisse le dos et le cul nus. « Étrange. Et pourtant si utile. » Soit-disant pour empêcher un nouveau passage à l’acte (pendant son hospitalisation, parce que clairement, ce n’est pas ça qui va atténuer la souffrance qui est à la base de sa tentative de suicide, je suis même intimement persuadée que ça risque fort de l’aggraver, mais je vous expliquerai plus loin pourquoi).

Ailleurs (je ne sais plus où, désolée), j’avais lu quelqu’un légitimer la pratique du pyjama-punition pour que les patient-e-s suicidant, je cite « se rendent compte de la gravité de leur acte ». C’est vraiment prendre les patient-e-s pour des con-ne-s. Tout le monde le sait, que c’est grave de se donner la mort, y compris les enfants qui tentent de se suicider, même s’ils et elles n’ont pas toujours conscience du caractère définitif du truc, savent que c’est un acte grave. Si on en arrive là, c’est parce qu’on est dans une souffrance insupportable, et qu’on ne voit à ce moment-là que cette solution extrême pour en sortir. Pas parce qu’on n’a pas conscience que la mort c’est un truc grave.

Sauf que lorsque quelqu’un est dans une telle souffrance qu’il ou elle en arrive à tenter de se donner la mort, et que les personnes dont le métier devrait être d’accueillir cette souffrance, de l’écouter et de la soulager, au lieu de cela se prennent pour les garants de la bonne moralité (c’est mal de se suicider !) et agissent de façon violente et peu empathique, tout ce qui lui est envoyé comme message, c’est que sa souffrance n’est pas entendable, pas accueillable, et que la réponse apportée par les soignant-e-s sera de l’humilier pour protéger son intégrité physique, tellement plus importante que ce qui se passe dans sa tête. Ça donne juste envie de ne pas « rater » son suicide le coup d’après. (On pourrait interroger les expressions « rater » et « réussir » un suicide, il y aurait beaucoup à dire là-dessus aussi, mais d’autres l’ont fait mieux que moi.)

La Charte des Hôpitaux indique clairement que la pudeur des patient-e-s se doit d’être respectée. Sauf que – et ce n’est pas valable qu’en psychiatrie – les soignant-e-s ont tendance à considérer que ce n’est pas valable par rapport à elles et eux. Je suis médecin, infirmier/ère ou aide-soignant-e, donc ta pudeur n’a pas lieu d’être. Au nom de quoi ? Mystère. Mais s’il est bien un lieu où la pudeur est écrasée comme de la vermine méprisable, c’est bien dans les hôpitaux. La Charte n’est peut-être là que pour faire joli, ou rassurer les gens avant de les piéger… Déjà rien que de nommer ces espèces de blouses qui ne cachent rien ou presque sous le vocable de pyjamas (et que les soignant-e-s soulèvent ou enlèvent régulièrement sans demander l’autorisation ni même prévenir), c’est une insulte faite au peuple des pyjamas.

Pour finir, dans une société où un enfant sur cinq a subi des violences sexuelles, où 43 % des femmes ont subi au moins une agression sexuelle, où plus d’une femme sur dix a subi au moins un viol, déshabiller une patiente dans le coma et la laisser se réveiller à moitié nue dans un hôpital, parmi des dizaines d’inconnu-e-s, c’est être totalement déconnecté-e-s des réalités. La pudeur n’a pas le même sens pour tout le monde. Pour certain-e-s, c’est une question de survie psychique. Des soignant-e-s en psychiatrie qui ne prennent pas ça en compte, c’est flippant. Ce sont justement ces gens-là qui devraient être les plus informé-e-s sur les conséquences traumatiques des violences sexuelles, sur la réactivation des traumas et leurs conséquences désastreuses, mais ce sont elles et eux qui prennent le risque au nom d’un principe de précaution dévoyé. Parce que si être à moitié nu-e dans un lieu public empêche peut-être des patient-e-s de se suicider à leur réveil, c’est aussi la meilleure façon de leur montrer que personne dans notre société n’est capable d’entendre, respecter et soulager leur souffrance. Et ça, comme façon de lutter contre le suicide, c’est pas ce qu’on fait de mieux.

Lettre au Monde Diplo en réaction à un article de François Ruffin

Ce texte est une lettre que j’avais adressée au Courrier des lecteurs du Monde Diplomatique. Mon courrier n’ayant pas été publié (je pense que c’est parce que je l’ai envoyé trop tard dans le mois, tout simplement), je le publie ici.

Il s’agit d’une réaction à l’article Déjouer la résignation, retour sur une victoire électorale, écrit par François Ruffin, lisible ICI.

Cher Monde Diplo,

Dans le Monde Diplo de juin 2018, juste au-dessus d’un excellent article de Serge Halimi qui souligne le manque d’autocritique au PS, quelle ne fut pas ma (mauvaise) surprise d’y lire François Ruffin, venu étaler le même mépris de classe (dont il n’a peut-être même pas conscience) que celui qui détonne dans son film (à ce sujet, on lira avec intérêt On a vu Merci patron, on a pas aimé, on vous dit pourquoi sur le site du SEUM Collectif). Après avoir repris son credo (les classes pauvres ne votent qu’à l’extrême-droite), monsieur Ruffin révèle tout à fait le fond de sa pensée lorsque, après avoir parlé des classes pauvres et ouvrières, il entame un nouveau chapitre au sujet des classes intermédiaires, celles dont il est « plus proche socialement », en les qualifiant d' »instruits ». Les classes pauvres et ouvrières instruites (ce qui, n’en déplaise à Ruffin, n’est pas un oxymore) apprécieront. L’autocritique qui manque au PS ne ferait pas de mal à d’autres partis se disant de gauche…

Ce mépris de classe se révèle aussi dans la façon dont monsieur Ruffin s’adresse à ces classes pauvres, c’est à dire avec des concepts grossiers et sans aucune réalité sociologique, comme le mythe des 1 % contre les 99 %, alors que lui-même sait très bien qu’aucune classe socio-économique n’est constituée de 99 % de la population… Sans doute monsieur Ruffin pense-t-il que face aux pauvres, rien ne sert d’entrer dans les détails, puisque nous ne sommes pas instruits, et sans doute un peu (beaucoup) bêtes. S’il était venu frapper à ma porte pour me sortir des absurdités pareilles, j’aurais fait comme la dame (sur laquelle il « marque [des] point[s] » de sa supériorité intellectuelle et politique), j’aurais ri… mais de lui.

Quant à son credo des classes pauvres qui lorsqu’elles votent ne votent que Front National (ou alors, comme il l’avait écrit l’an dernier au moment du deuxième tour de la présidentielle, s’abstiennent, mais avec la terrible envie de voter FN), lui aussi révèle son mépris de classe. On ne peut pas nier que malheureusement le Front National progresse, y compris dans les classes ouvrières. Mais venir en faire un systématisme est tout simplement insultant. J’ai vécu dix ans dans une ville de tradition ouvrière, à laquelle je suis très attachée. Malgré ce que croit dur comme fer monsieur Ruffin, lorsqu’il s’agit de descendre dans la rue pour faire barrage au fascisme, ce sont majoritairement les classes pauvres et ouvrières qui y descendent, et en nombre. Non, les « leçons antifascistes » ne nous glissent pas dessus comme sur de pauvres imbéciles, et nous avons autant de cervelle que les bourgeois pour analyser et comprendre en quoi l’extrême-droite est dangereuse. Et ce même si les donneurs de « leçons » sont parfois bien hautains à notre égard.

Lorsque monsieur Ruffin cessera de crier partout que nous, les classes pauvres, ne sommes bons qu’à voter FN tant qu’un monsieur Ruffin n’est pas venu nous sauver avec des discours pénétrant notre couche de crasse intellectuelle de non-instruits, peut-être se penchera-t-il sur cette question : et si la défection de la gauche dans les classes pauvres ne tenait pas tant de leur soit-disant manque d’instruction, ni même de la force de persuasion de l’ogre fasciste, que du remplacement des représentants ouvriers qui ont fait la grandeur des partis de gauche à l’époque où ils avaient du poids, par des cadres, des enseignants, des journalistes et autres petits bourgeois prétendant parler au nom des pauvres tout en les méprisant ?

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